17 septembre 2007

La passion selon Andreï et Andreï

L'univers d'Andreï Tarkovski est fascinant et je viens d'y aborder avec une prudence de Sioux en présentant Andreï Roublev qui tient de la fresque historique mais surtout de l'interrogation mystique sur la place de l'artiste dans le monde et la dichotomie entre l'Art et le Mal.A savoir lequel terrassera l'autre.Quand il commence à tourner Andreï Roublev en 65 Tarkovski est encore le jeune prodige de l'école soviétique du cinéma.Il n'a signé qu'un film,plutôt distribué dans le cadre des films pour enfants,L'enfance d'Ivan,encore très marqué du sceau un peu glacial du grand cinéma soviétique.Mais Tarkovski à parti de Roublev ne sera plus l'homo soviéticus de l'avenir mais un cinéaste libre,terriblement exigeant et qui ne produira que peu d'oeuvres,toutes passionnantes,toutes âpres et à mille lieues de tout autre cinéma.Attention je rappelle que je débute en "tarkovkisme" evec cette petite étude présentée au Temps Libre.

  Andreï Roublev est le plus célèbre peintre d'icônes de la Sainte Russie(XV° Siècle).La Trinité est la plus connue de ses oeuvres,modèle d'épure et d'esprit.Andreï Tarkovski,avec l'aide du troisième Andreï de la trinité,Kontchalovski,le futur cinéaste ici scénariste,a divisé son oeuvre en huit épisodes encadrés d'un prologue et d'un épilogue.Mon propos n'est pas d'analyser ici de fond en comble un film d'une richesse et d'une densité stupéfiantes,ni de gloser sur les invraisemblances historiques relevées par de pointilleux exégètes.Mon propos serait plutôt de donner envie d'entrer dans un monde unique,celui du doute et du mystère,qui hanta toute sa vie  l'oeuvre si serrée de Tarkovski,qui ne doit rien à Eisenstein,ni au théâtre de Tchekhov,ni aux romans existentialistes de Dostoievski.Beaucoup de réalisateurs ont fait des films,parfois immenses.Tarkovski,lui,a fait du cinéma.Tarkovski,homme presque seul...et russe.Ce qui lui valut l'exil,cela va de soi.

   Après un préambule où un homme s'écrase dans une ébauche de montgolfière où il n'est pas interdit de voir les rapports de la Terre et du Ciel,et le mythe de la chute(pas interdit mais pas obligatoire non plus)Tarkovski nous entraîne sur ce chemin russe  de la fin du Moyen Age,très obscurantiste.Ses héros à lui,outre le moine artiste Andreï Roublev,sont souvent un fou,une infirme,un vieux compagnon de marche.Tous semblent se confondre avec l'hostilté de la nature,maigres comme ces modestes bouleaux,maltraités comme cette pauvre terre russe gorgée d'eau et de boue.C'est l'occasion pour Tarkovski de très beaux tableaux sur la foi et la raison,avec une Passion du Christ enneigée(le premier titre du film devait être La passion selon Andreï),avec un sabbat,peut-être la part du diable,avec l'apocalypse selon les Tatars et la mise à sac de la cathédrale de Vladimir qui contraindra Roublev au silence et à l'expiation pour un crime de légitime défense.Enfin une cloche rédemptrice rouvrira les lèvres et les mains d'Andreï qui comprendra que taire son talent est un grand péché.

    Ne nous y trompons pas surtout.Andreï Roublev n'a rien d'un pensum terriblement orthodoxe.C'est au contraire une invitation au spectateur à se prendre en charge,à se questionner.Naviguant entre la fresque grandiose et les angoisses du moine-peintre,annonciatrices de la Renaissance,Tarkovski signe un chef-d'oeuvre complexe,incroyablement fouillé,interactif en ce sens que l'on ne sort de ce film qu'en s'interrogeant.Il y a un sentiment religieux qui anime Andreï Roublev certes mais plus encore une exaltation de la liberté artistique qui lui valut d'être " bloqué" longtemps aux temps très anciens de l'U.R.S.S.En 86 Andreï Tarkovski tournera en Suède son film ultime Le sacrifice.Au très beau cimetière orthodoxe de Sainte Genevieve sa tombe voisine avec celle de Rudolf Noureev.Sont-ils si éloignés l'un de l'autre?

Posté par EEGUAB à 12:29 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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