Devant faire pour une série de six conférences illustrées d'extraits une communication sur le film de Godard me voilà,comme les artistes sous le chapiteau, perplexe.Le mépris est un tel objet indépendant qui n'obéit qu'à sa propre logique et qui a déjà été tellement analysé.Je vous livre si vous le voulez bien l'essentiel des quelques réflexions que je compte proposer aux étudiants de l'AUJV(Amis de l'Université Jules Verne) qui me font l'amitié d'être fidèles.Sorti en 63 Le mépris est une commande.Il faut cesser de considérer le terme commande comme péjoratif dans le monde  du cinéma.Nombre de grandes réussites ont été au départ des oeuvres de commande.Beaucoup d'argent,relativement,pour Le mépris, capitaux italiens et français,Ponti et Beauregard,et le regard, pesant,des Américains qui voulaient une sorte de "Et Godard recréa Bardot".

   "Le cinéma,disait André Bazin,substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs.Le mépris est l'histoire de ce monde".Cette jolie phrase,un peu absconse comme on les aime,psalmodiée par JLG lui-même lors du générique qui semble avec le temps devenu pour l'oreille comme l'essentiel de Godard,nous fait passer d'un plan du grand opérateur Raoul Coutard filmant un travelling directement au lit de Bardot pour une scène érotique dont,toujours perplexe,je ne sais si elle est superbe ou dérisoire.Et Le mépris oscillera toujours,pas très loin de la vacuité dont Godard ne sera pas exempt au long de sa filmo,pas très loin non plus de la splendeur de cet art de la fugue qu'est le cinéma,surabondamment cité dans Le mépris,livre d'Alberto Moravia et presque trop dans le film.Affiches de nanars italiens, Rossellini,Chaplin et Griffith,Dean Martin dans Comme un torrent.Le comble est évidemment la présence parmi les statues de Capri de celle du Commandeur en personne,Fritz Lang,venu en Italie pour tourner L'Odyssée où s'opposent les points de vue du producteur américain pour lequel JLG n' a pas craint la caricature avec un excellent Jack Palance,et du scénariste français incarné par Piccoli,par ailleurs en mal de couple avec Camille sa femme,Bardot,dont l'histoire dut qu'elle fut toujours mal à l'aise au tournage et dont la même histoire retiendra Le mépris comme son meilleur film.

      Je reste fasciné par Le mépris et Georges Delerue n'y est pas pour rien.Vous pouvez,vous,écouter cette sorte d'adagio,sans avoir envie de vous foutre à l'eau,mais l'eau de Capri tant qu'à faire?Fasciné et irrité parce qu'à force de revoir Le mépris j'en entrevois aussi quelques ficelles dont les discussions vétilleuses sur Ulysse et Pénélope,et plus encore les scènes de querelle du couple,dignes du cinéma français le plus banal qui soit et que Godard croit remettre au goût du jour par cette pseudo-liberté de langage dans la bouche de Camile Bardot.Mais la magie du film est ailleurs.

                      S'il demeure une magie dans Le mépris c'est dans l'utilisation du luxe et de la volupté du lieu de tournage du film dans le film.Sublimes plans à l'intérieur de la Villa Malaparte avec un usage des couleurs,des meubles,de la grande fenêtre sur la mer,leçon de géométrie onirique.Le mépris,qu'éprouve peut-être Camille pour son mari,Paul,Le mépris,sentiment très cinématographique, tant au sens technique,représenté dans les films,qu'au sens social,courant dans le milieu des gens de cinéma avec son lot de réciprocité,Le mépris,avec son lot d'affèteries et de phrases creuses,Le mépris,film quadrilingue et universel,inabouti et parfois vain,est un élément clé de l'histoire du cinéma,qu'on aurait tort de considérer avec la futilité qu'il cherche à nous faire avaler.N'y voir qu'une bagarre de plus entre culture méditerranéenne classique et show-business serait une erreur,historique,elle aussi.

PS.En réponse à D&D,je ne sais pas car je ne l'ai pas revu dans cette édition mais je pense que Les cahiers font un travail sérieux,presque trop.