Je bûche un peu sur ce pionnier si méconnu pour une communication dans une délicieuse association dénommé Université du Temps Libre et c'est en gourmet que je me suis plongé dans ce qui reste du Stroheim à Hollywood,ce dernier devançant de peu Orson Welles dans la catégorie des auteurs mutilés, artistiquement s'entend car Stroheim n'était nullement gêné par un quelconque corset comme je l'ai crû si longtemps.En 1922 Stroheim réalise un film très fort,faisant dans la grandeur et la démesure d'un Monte Carlo reconstitué avec moult dépassements du budget Universal de Carl Laemmle.Dans ce Foolish wives,Folies de femmes,il fallut bien sûr couper au grand dam du pseudo aristo autrichien.Aucun film de Stroheim n'existe plus vraiment tel qu'il l'avait imaginé.Mieux,enfin pire,aucun film de Stroheim n'a jamais vraiment existé.Et surtout pas Les rapaces mais nous y reviendrons.

              Mythomane,enjôleur,arrogant,entêté, Erich von Stroheim qui n'avait rien d'un prestigieux officier austro-hongrois et tout d'un ambitieux s'est très vite heurté aux magnats des studios,albatros incontrôlable.Folies de femmes est son troisième film en réalisateur,le deuxième ayant disparu.C'est peu dire que Stroheim n'avait pas peur d'en faire beaucoup.Beaucoup de noirceur,beaucoup d'argent,beaucoup de sensualité.Rappelons que nous sommes en 1922.Stroheim recrée Monte-Carlo en studios d'une façon extraordinaire,avec ce souci du détail qui coûtait si cher.Arrivé aux Etats-Unis en 1909 à bord du Friedrich-Wilhelm,tout un symbole de la fascination dont fera toujours preuve l'américain Von Stroheim pour sa vieille Europe impériale,princière puis ruinée.Tous ses films de metteur en scène sauf Greed ont pour cadre cette Europe qu'il a quittée bien avant les périls.Et Folies de femmes particulièrement permet à Stroheim en personne de jouer le faux comte mais vrai escroc Karamzin qui avec quelques comparses essaie de mener la bonne vie sur la Côte d'Azur,peu regardant sur les méthodes pour séduire et s'enrichir.Par exemple en draguant la femme de l'attaché d'ambassade américain.

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            Les constantes dans l'oeuvre de Stroheim sont la fascination et la répulsion,la manipulation et la cruauté,la morgue et le mensonge,la trahison et l'humiliation.Je sais c'est lourd mais Stroheim n'a jamais hésité à pointer les tares de cette Europe entre deux meurtres,ni d'ailleurs les défauts de cette Amérique du profit et des laissés pour compte.La Villa Amorosa,superbe sur les rochers,abrite le simili Comte Karamzin,noble russe toc,et ses deux cousines,complices en escroquerie. Toujours impeccablement sanglé dans son uniforme impérial le Comte s'entraîne au tir.Ce plan est déjà magistral.Toujours l'épée au fourreau,le monocle distingué,gants immaculés,Karamzin aurait pu être un Arsène Lupin slave.C'est une ordure qui au bout du film n'aura reculé devant rien pour arriver à ses fins,archétype parfaitement incarné par Stroheim lui-même (mais qui d'autre?).Folies de femmes est pour moi,bien que raccourci par Hollywood,son film le plus fort.Vénéneux,diabolique,où j'ai cru voir des foules de choses, antigermanisme mais antiaméricanisme de la part de ce quasi apatride,mépris et lucidité,génie surtout de cet immense créateur dont il faudrait citer toute la durée du film.Peu expert en modestie Stroheim met dans les mains de l'épouse courtisée le livre Folies de femmes de l'auteur Erich von Stroheim.Accessoirement,en fait pas du tout accessoirement,Stroheim,qui n'a jamais porté les armes,règle son compte à la guerre en trois scènes sublimes montrant un officier amputé des deux bras,toisé par la sainte-nitouche dont il ne ramasse pas le sac à mains.Cet immense cinéaste mériterait tellement qu'on revoie ses films,décimés, meurtris, décapités,malades mais géants.