La neige noire

                       Presque rien de ce qui est irlandais ne m'est indifférent. Et surtout pas ce second roman d'un jeune auteur, Paul Lynch dont Un ciel rouge a été l'an passé fort bien reçu. Pas encore lu. Le rouge et le noir chez Lynch sont impressionnants de maîtrise. Les Irlandais sont beaucoup partis, souvent j'ai chroniqué des livres là-dessus. Assez souvent aussi ils sont revenus. Barnabas Kane est de ceux-là. 1945, avec sa femme et son fils il retrouve le rude comté de Donegal dans le nord de l'île et tente de faire vivre une ferme. L'incendie, probablement criminel, détruit son bétail et fait vaciller la raison de sa famille. L'âme noire du titre de cette chronique fait référence au roman d'un autre Irlandais, Liam O'Flaherty, L'âme noire, tant ce beau livre de Lynch offre une vue sur la chère Irlande de très noir vêtue, et de moeurs préhistoriques. On a beau l'aimer, Erin, on sait qu'elle a un lourd passé obscur voire obscurantiste et pas si ancien.

                     Nul réconfort possible en ce temps là pour Barnabas et Eskra Kane. Matthew Peoples est mort dans l'étable. L'odeur des bovins brûlés hante la lande, les terres et les esprits. Eskra, pourtant modérée, va perdre peu à peu le fil de sa vie. Et Barnabas, finalement moins étranger là-bas en Amérique que dans son île natale, va comprendre qu'on ne lui pardonnera ni le drame auquel il est étranger, ni son retour pourtant modeste. J'ai pensé aussi au film de Jim Sheridan The field. Et qu'on ne croie pas systématiquement parce qu'on est en Irlande, au secours de la religion. Pas plus à la fraternité du pub. On est très loin du compte. Il arrive que des images se brisent. Quant à l'écriture de Paul Lynch, lyrique et insulaire, profonde et limpide, trois lignes suffiront à vous convaincre.

                     La mule stoïque s'est engagée dans la descente d'un pied sûr, et le soleil, en récompense, s'est mis à jouer avec  sa silhouette. De ses longues oreilles grises, il a fait un lapin qui s'est profilé sur la mousse, puis il a travaillé sa charpente robuste et allongé sur la tourbière la noble et splendide silhouette d'un cheval halant une montagne.