15 janvier 2018

L'Ecrivraquier/17/Portrait de groupe avec rupture

 L'Ecrivraquier

                                 Ils ont dix-neuf ans, tous les quatre, ou peu s'en faut. Dans ce grenier, dans la maison des parents de Philippe, pas très sain pour leurs jeunes bronches, entre tabagie d'époque et poutres plus très apparentes, ils se retrouvent pour assouvir leur passion et fantasmer sur un futur de musicien, lequel ne concernera que les quatre cinquièmes de la bande. Car il sont cinq, cinq comme d'autres, pas beaucoup plus vieux, quelques années, toujours à la une, et pour longtemps. Mauvais jour de janvier, en brume et en brouille. Une amitié qui pour certains remonte à une douzaine d'années malgré leur jeune âge, les deux tiers de leur vie, ça pèse lourd. Ils n'ont guère répété ce soir, Henry n'avait pas la voix des belles heures de cet automne et le blues éraillé, initié par Paul sur sa Gibson flambant neuve n'avait vu le jour que vaguement, que mollement. Le quatrième larron, tout pâle sur son tabouret de drummer, semble devoir vomir irrémédiablement dans les les deux minutes prochaines.

                                 Ca fait plusieurs mois qu'ils savent qu'il faut en arriver là, que ce n'est plus possible et et que ce boulet, désespérément scotché à son clavier, pathétique et confondant de naïveté, et qui décidément ne comprend rien à rien, ce pauvre Régis, toujours incapable du moindre accord de septième, doit quitter le navire. "Ces putains de combinaisons à quatre doigts, j'y arriverai jamais". Ils sont là, les quatre musiciens de Tulsa Train, comme des myriades de jeunes au monde à s'escrimer sur les rares partitions accessibles. Je vous parle d'un temps sans toile. Ils n'ont pas vingt ans et leur décision, bien lourde, qu'on trouvera dérisoire plus tard, est cette fois sans appel. A vrai dire ils aimeraient qu'on leur certifie que tout cela n'aura plus la moindre importance dans quelques années tout au plus. Il n'osent se regarder. Ils se la jouent hard boiled, pas de place pour les plus faibles. Tous quatre, à leur manière, saignent. Il monte l'escalier, on entend son pas lourd, il est un peu en retard. On aurait pu lui redonner une chance. Sans un mot, ils se sont regardés encore une fois. Couperet. "Il faut qu'on parle".

                               C'est fait, Tulsa Train, groupe rock en devenir, en cet âge où tout est permis, souvent le pire, vient d'envoyer son organiste ad patres. Et c 'est peu dire que ça s'est mal passé. Les yeux mouillés il a dévalé les marches et claqué la porte. Sa vieille dauphine, qui les trimballait, si valeureuse, au fait, les avait bien un peu inquiétés depuis quelques jours. La suite... Peu d'heures dans les quarante-cinq années  suivantes devaient être aussi difficiles.

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29 décembre 2017

L'Ecrivraquier/16/J'aurais voulu danser

L'Ecrivraquier

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                                  Bien sûr mais que croyez-vous donc, bon sang? Les choses en auraient été tout autres, je suis pas sûr, mais tout de même un peu. J'aurais voulu savoir, virevolter, enchanter. J'en ai jadis rêvé, j'aurais voulu tourner, valser, rock'n'roller. Etre Gene Kelly sous la pluie, George Chakiris au delà du grillage, Lancaster immuable et changeant. Dans le tourbillon repartir, de bon pied, c'était avant qu'is soient enserrés. Ainsi je me suis efforcé, l'élégance de De Sica, quitte à finir sur le pré, mais je n'ai pas toujours eu Darrieux dans mes bras.

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                               J'aurais voulu danser, j'aurais voulu sourire. Ténébreux et intro, mutique à l'occasion, cela ne dura pas toujours. Mais il y eut des rechutes. Et puis c'est dur d'être à l'aise parfois, les autres ne dansent pas tous très bien au grand bal du monde. Alors on se heurte, on se jauge. Certains sont grands et forts. J'aurais voulu danser, queue de pie et Katherine, du temps du noir et blanc. La grace ne m'a pas touché et Terpischore m'ignore encore. J'aurais voulu chalouper, cavalier argentin aux rives du Rio  de la Plata, mais je tiens mal à cheval. J'aurais voulu, dame, un peu plus de prestige, on a tous nos faiblesses, et des regards un peu plus insistants.

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                                J'aurais voulu danser, n'import où, ors viennois, bords de Marne, aristo ou populo, qu'on me voie.  Le temps n'est plus aux entrechats. Pourtant oui j'ai dansé, pas très bien, tout modeste, doucettement, comme ce couple déchirant d'Une aussi longue absence, merveille de film tout en pudeur et retenue, couronné en 1961 et que j'ai vu hier pour la première fois. Même le cinéphile a sa part d'ombre et ses zones d'amnésie.

 

 

 

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22 décembre 2017

L'Ecrivraquier/15/Giovanni

 L'Ecrivraquier

                              C'est la fin de l'après-midi, peut-être en ce commencement d'hiver, on dirait que ça nordaille, une logique en gris, où les effigies parfois grotesques imposées au coeur de nos villes me donnent un début de nausée alors que sonnera bientôt l'heure des libations et des sourires de circonstance. Je n'ai jamais aimé beaucoup, mais cette année moins encore. Et pourquoi donc? Serait-ce une crainte de l'obscurité sournoise et précise, qui, comme dans la cité, en tous points conforme, a initié sa dernière toile, m'enserrant les pieds, à me faire trébucher. Et cette fois, dis-moi, Giovanni, dis-moi, me relèverai-je? C'est vers d'autres que se tendent les bras blancs. Giovanni, tu m'entends?

P.S. La chanson du grand Robert est immense, immense.

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25 août 2017

L'Ecrivraquier/14/Derelict

L'Ecrivraquier

Haïkus

Désir, fuiras-tu?

Muses, où donc musardez-vous?

Qui vous emprisonne?

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04 juillet 2017

L'Ecrivraquier/13/Accalmie

L'Ecrivraquier

Savoir m'arrêter

Un peu, un peu plus encore

Le saurai-je un peu?

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Mais rien n'est moins sûr

Quelques saisons sabbatiques?

Cavale estivale?

Chat Studio Harcourt

M'étonnerait bien

Je ne tiens pas mes promesses

Vrai, je vous le jure.

P.S. De toute façon un billet Lecture Commune est prévu vers le 15 août et elle concerne un de mes auteurs favoris.

 

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22 juin 2017

L'Ecrivraquier/12/Stances, absence

 L'Ecrivraquier

Elle est silencieuse

Comme oriflamme en partance

La bannière hésite

Haïkus

Je veux le retour

De ses goûts, de ses couleurs

Mon Nord manque d'Ouest

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Ainsi j'ai osé

Revienne la liliacée

Si chère à mes yeux

 

 

 

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08 mai 2017

L'Ecrivraquier/11/Barricades

L'Ecrivraquier

Rond-point de l'oubli

Certains n'iront pas plus loin

Ici, là, partout

Gavroche un héros

C'est bien la faute à Hugo

Dansez, barricades!

La nuit finissante

Seuls les chiens très affamés

Ont semblé survivre

                                  Il y a comme un romanesque des barricades. C'est si exaltant, les barricades et c'est assez simple somme toute. Seuls les bons dressent des barricades selon les uns. Selon d'autres la canaille entière éventre les rues. C'est pas compliqué. Moi, je n'aime que celles, brisées, de Procol Harum (album éponyme) et celles du ciel de Jackson Browne ( album éponyme, une chanson superbe qui raconte la belle aventure d'un groupe rock). Peu de choses au monde me remuent comme ce dernier thème.

 

 

 

 

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21 janvier 2017

L'Ecrivraquier/10/ La lecture de trop*

L'Ecrivraquier 

                                Giovanni est assis sur le lit dans cette chambre d'auberge, là dans la vallée qui s'ouvre vers les villes. Les oliviers renaissent de leur hiver semi-montagnard. Son prénom lui pèse, au lieutenant, à l'ancien lieutenant. Que reste-t-il de Giovanni rejoignant à cheval la citadelle? Plusieurs barettes tapissent maintenant les épaulettes de son ultime uniforme. C'est le dernier et Giovanni sait qu'il devra le remiser dans l'armoire de la maison de famille qui l'attend près de Parme, froide et vierge de cris d'enfants et comme dévitalisée. Il la rejoindra, officier désormais comme en disponibilité. C'est d'ailleurs le terme officiel sur les documents d'identité, pour solde de tout compte. Le voyage cahotant de la diligence l'a fatigué et le miroir tacheté dans cette pièce sans âme lui rejette un visage aux traits prononcés, et des filets entiers de cheveux jonchent son écharpe marron. Il repense aux chevaux qu'il a tant aimés, les siens et les autres, les sauvages en lisière du désert, dont la blancheur dans l'aube dolomitique irradiait les hivers tout de rigueurs, climatique et disciplinaire. Linaria, pour qui battait alors son sang, a quitté depuis longtemps la province. Vit-elle seulement quelque part? Ou a-t-elle rejoint d'autres cortèges, qui ne sont ni d'escadrons triomphants, ni d'oriflammes claquant? Giovanni n'a pas envie de  descendre dîner. Son oeil droit ne cesse guère de sautiller et le voile de ces derniers mois n'a fait que s'épaissir. Il lui arrive rarement désormais de songer à ses supérieurs, morts pour la plupart, et allongés du sud au nord de ce long pays douloureux. Vieillards souffreteux et acerbes, il doit bien en rester quelques-uns. Comme tout cela s'est éloigné aujourd'hui. Giovanni n'a plus ni ordre à exécuter ni décision à prendre. Giovanni craint le moindre bruit dans cette bâtisse sinistre où il paraît bien seul. Assez vite il comprend qu'il n'est pas si seul. Il ne lui reste qu'à attendre. Et Giovanni songe, mieux, Giovanni souhaite ne pas attendre longtemps.

* Chemin faisant je mesure ma gratitude à D.B. Et un peu de rancune aussi pour l'influence de Giovanni sur le fil de mes jours.

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19 septembre 2016

L'Ecrivraquier/9/Fuyance

L'Ecrivraquier

Que n'ai je plus souvent pris un train

Lesté d'un simple sac, d'une gabardine?

Que n'ai-je visité au couchant

Le beau port de Fuyance

Grand Occident, soleil déclinant

Il n'est pourtant pas si beau 

A la vérité les quais y sont gris

On s'y mire, boue et flaques

Les marins bien peu avenants

L'alcool un brûle-gueule

Peu me chaut, je n'y eusse guère été fringant

Crevant de peur, d'hésitation

Me retournant, prêt à mollir

Suspicieux de moi-même

Ne rêvant déjà plus

Mais, partance oblige

Route ou marée allante

Les yeux étrécis par l'ailleurs

Plus d'arrangements

Plus de mensonges

Que n'ai-je rejoint

Fuyance port ordinaire

Ouvert?

 

 

 

                   

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08 septembre 2016

L'Ecrivraquier/8/Rentrée

L'Ecrivraquier

Septembre gris bleu

Les si beaux marrons, marron

Cours moyen, moyen.

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