20 juillet 2018

L'Ecrivraquier/20/Par ricochets

 L'Ecrivraquier

                                    Dans le plutôt bon roman irlandais que je viens de terminer, et nous en reparlerons très vite, il y a une scène où un père initie son fils à la traditionnelle épreuve des ricochets sur le lac ou la rivière. Le même jour une de mes blogueuses préférées  nous présentait une charmante petite nouvelle dans le grand charivari de notre monde, au prénom de devineresse. Alors voilà. A priori aucun rapport. Sauf que si.

                                    La  scène du livre irlandais dont je vous entretiens a réveillé en moi (elle dormait que d'un oeil, à peine) l'image de ma rivière à moi. On a tous quelque chose en nous d'une rivière. Ma Tennessee, à moi, mon Rhône, ma Volga, s'appelle l'Oise. Et croyez-moi elle en vaut bien d'autres. Et elle, au moins, ne dégénère pas comme ces monstres, Amazone, Nil, Mississippi. Rassurez-vous, un peu tératophile, j'aime aussi les monstres. Moi-même à l'occasion...Enfin on me l'a dit. J'ai habité mes vingt premières années à quinze mètres des rives de cet affluent de la Seine. Et les péniches sillonnaient son cours, d'abord tirées par les ultimes remorqueurs, car je ne suis pas d'âge tout à fait à évoquer les chevaux sur les chemins de halage. Remplacées maintenant par quelques modestes plaisanciers au lent cours.

                                   A la maison nous n'étions pas pêcheurs, nous étions regardeurs. Très jeune j'arpentais les bords de ma rivière, pourtant bien peu sécurisée si ce n'est par une bouée dans un coffrage, et pas si fréquente, la bouée. Souvenirs de pneumatiques dans le courant, d'où nous sortions la tête en nous esclaffant. Parfois y avait même deux ou trois filles mais je ne leur parlais pas. Elles me faisaient peur déjà. Mais on sait bien que la peur fascine.

ricochets-directoid_-com

                                   Avant ces épisodes de ma vie aquatique mon père, qui comme tout le monde ignorait la natation, était pourtant champion. Sur ces bords de l'Oise, tout en saules se lamentant sur l'onde, et en ressacs mariniers clapotant, il était expert, d'abord dans le ramassage des projectiles. A l'époque, les rives, moins muraillées, laissaient quelque accès à des bouts de plages, et à des pierres plates, parfois segments d'ardoises, l'idéal du lanceur. Qui dira le geste auguste du papa jeteur de cailloux dans le fleuve? Qui dira l'ébahissement du gamin devant cette merveille de la physique des liquides? La vérité de la vie n'a pas fait de moi une star du rebond isarien. Là je vois dans vos yeux de rhôdanien, de séquanais ou de rhénan que vous ignorez l'adjectif isarien. Tout comme moi jusqu'à peu. Il ramassait une galette, soufflait dessus. Il soufflait aussi, sur Les trois mousquetaires, je me souviens, la première fois qu'il m'avait tendu l'exemplaire ancien, mais soigné, et qui devait tant compter.

                                 Ca se passait en début de soirée, quand le flux batelier avait cessé, que les nefs étaient amarrées juste devant chez nous et qu'aucun remous motorisé ne perturbait l'art de jeter des pierres et de faire des ronds dans l'eau. Mon père était l'artiste, six ou sept sauts du caillou magique. Moi j'étais l'arpette, l'innocent, le cancre. Au moins sur ce plan (d'eau) là, je le suis resté. Si son ambition était de faire de moi un lanceur hors pair, il a échoué, Alfred. Mon père s'appelait Alfred. Si son ambition état de faire de moi un lecteur il a plutôt réussi.

                                   

Posté par EEGUAB à 08:37 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , ,


09 avril 2018

L'Ecrivraquier/19/Désinvolture

 L'Ecrivraquier                            

                                  Elle aurait dû m'accompagner au moins par épisodes mais je ne lui ai jamais donné sa chance. Aux antipodes d'elle j'ai vécu, les épaules appauvries du faix de culpabilités inventées à partir des aléas qui nous jalonnent, mitrailles de nos enfances et nos adolescences. Elle a de mauvaises critiques, on la confond souvent avec la nonchalance. Je dis malentendu. Je crois qu'il faut y travailler lorsqu'on n'a pas la chance qu'elle nous soit presque innée. Pour elle, Dame Désinvolture, et moi, ce ne furent que rendez-vous manqués, y compris les plus précoces. Le manège ne tournera pas une seconde fois. Bien sûr je ne lui accorde pas un crédit total et je sais bien  qu'elle a fini par en désarçonner plus d'un. Pourtant maintenant, le maintenant de la vie, c'est l'automne, une saison propice à la réflexion, à l'autocritique, aux yeux humides. Il n'est que temps pour la belle Désinvolture, aux cheveux fous, amazone indomptable et rétive, papillon fugace, vif-argent, de me rejoindre. Essayons Dame, essayons de convoler enfin.

Posté par EEGUAB à 06:42 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags :

03 mars 2018

L'Ecrivraquier/18/A lyre, Le luth des glaces

L'Ecrivraquier

Le luth des glaces

A Gérard et son luth constellé

A Alfred au baiser de la muse 

Je veux apporter mon écot

Mon écho encordé

Je l'ai délié

Je l'ai dédié

A mes soeurs adjectives

A quelques frères aussi

De ceux qui dansent les mots

Qu'ils valsent avec ma lyre

Au printemps les poètes

Sur le carreau effacent

De nivose les traces

Qu'ils chantent avec moi

Jazzy, bluesy, breezy

 

 

 

 

 

Posté par EEGUAB à 12:40 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

15 janvier 2018

L'Ecrivraquier/17/Portrait de groupe avec rupture

 L'Ecrivraquier

                                 Ils ont dix-neuf ans, tous les quatre, ou peu s'en faut. Dans ce grenier, dans la maison des parents de Philippe, pas très sain pour leurs jeunes bronches, entre tabagie d'époque et poutres plus très apparentes, ils se retrouvent pour assouvir leur passion et fantasmer sur un futur de musicien, lequel ne concernera que les quatre cinquièmes de la bande. Car il sont cinq, cinq comme d'autres, pas beaucoup plus vieux, quelques années, toujours à la une, et pour longtemps. Mauvais jour de janvier, en brume et en brouille. Une amitié qui pour certains remonte à une douzaine d'années malgré leur jeune âge, les deux tiers de leur vie, ça pèse lourd. Ils n'ont guère répété ce soir, Henry n'avait pas la voix des belles heures de cet automne et le blues éraillé, initié par Paul sur sa Gibson flambant neuve n'avait vu le jour que vaguement, que mollement. Le quatrième larron, tout pâle sur son tabouret de drummer, semble devoir vomir irrémédiablement dans les les deux minutes prochaines.

                                 Ca fait plusieurs mois qu'ils savent qu'il faut en arriver là, que ce n'est plus possible et et que ce boulet, désespérément scotché à son clavier, pathétique et confondant de naïveté, et qui décidément ne comprend rien à rien, ce pauvre Régis, toujours incapable du moindre accord de septième, doit quitter le navire. "Ces putains de combinaisons à quatre doigts, j'y arriverai jamais". Ils sont là, les quatre musiciens de Tulsa Train, comme des myriades de jeunes au monde à s'escrimer sur les rares partitions accessibles. Je vous parle d'un temps sans toile. Ils n'ont pas vingt ans et leur décision, bien lourde, qu'on trouvera dérisoire plus tard, est cette fois sans appel. A vrai dire ils aimeraient qu'on leur certifie que tout cela n'aura plus la moindre importance dans quelques années tout au plus. Il n'osent se regarder. Ils se la jouent hard boiled, pas de place pour les plus faibles. Tous quatre, à leur manière, saignent. Il monte l'escalier, on entend son pas lourd, il est un peu en retard. On aurait pu lui redonner une chance. Sans un mot, ils se sont regardés encore une fois. Couperet. "Il faut qu'on parle".

                               C'est fait, Tulsa Train, groupe rock en devenir, en cet âge où tout est permis, souvent le pire, vient d'envoyer son organiste ad patres. Et c 'est peu dire que ça s'est mal passé. Les yeux mouillés il a dévalé les marches et claqué la porte. Sa vieille dauphine, qui les trimballait, si valeureuse, au fait, les avait bien un peu inquiétés depuis quelques jours. La suite... Peu d'heures dans les quarante-cinq années  suivantes devaient être aussi difficiles.

Posté par EEGUAB à 17:51 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , ,

29 décembre 2017

L'Ecrivraquier/16/J'aurais voulu danser

L'Ecrivraquier

 guepard-lampedusa1

                                  Bien sûr mais que croyez-vous donc, bon sang? Les choses en auraient été tout autres, je suis pas sûr, mais tout de même un peu. J'aurais voulu savoir, virevolter, enchanter. J'en ai jadis rêvé, j'aurais voulu tourner, valser, rock'n'roller. Etre Gene Kelly sous la pluie, George Chakiris au delà du grillage, Lancaster immuable et changeant. Dans le tourbillon repartir, de bon pied, c'était avant qu'is soient enserrés. Ainsi je me suis efforcé, l'élégance de De Sica, quitte à finir sur le pré, mais je n'ai pas toujours eu Darrieux dans mes bras.

west_side_story_5_chakiris

arton6615

                               J'aurais voulu danser, j'aurais voulu sourire. Ténébreux et intro, mutique à l'occasion, cela ne dura pas toujours. Mais il y eut des rechutes. Et puis c'est dur d'être à l'aise parfois, les autres ne dansent pas tous très bien au grand bal du monde. Alors on se heurte, on se jauge. Certains sont grands et forts. J'aurais voulu danser, queue de pie et Katherine, du temps du noir et blanc. La grace ne m'a pas touché et Terpischore m'ignore encore. J'aurais voulu chalouper, cavalier argentin aux rives du Rio  de la Plata, mais je tiens mal à cheval. J'aurais voulu, dame, un peu plus de prestige, on a tous nos faiblesses, et des regards un peu plus insistants.

giphy

la-belle-equipe-photogramme-c2a9-1936-e28093successions-julien-duvivier-et-charles-spaak-_06_da-ir

                                J'aurais voulu danser, n'import où, ors viennois, bords de Marne, aristo ou populo, qu'on me voie.  Le temps n'est plus aux entrechats. Pourtant oui j'ai dansé, pas très bien, tout modeste, doucettement, comme ce couple déchirant d'Une aussi longue absence, merveille de film tout en pudeur et retenue, couronné en 1961 et que j'ai vu hier pour la première fois. Même le cinéphile a sa part d'ombre et ses zones d'amnésie.

 

 

 

Posté par EEGUAB à 19:33 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,


22 décembre 2017

L'Ecrivraquier/15/Giovanni

 L'Ecrivraquier

                              C'est la fin de l'après-midi, peut-être en ce commencement d'hiver, on dirait que ça nordaille, une logique en gris, où les effigies parfois grotesques imposées au coeur de nos villes me donnent un début de nausée alors que sonnera bientôt l'heure des libations et des sourires de circonstance. Je n'ai jamais aimé beaucoup, mais cette année moins encore. Et pourquoi donc? Serait-ce une crainte de l'obscurité sournoise et précise, qui, comme dans la cité, en tous points conforme, a initié sa dernière toile, m'enserrant les pieds, à me faire trébucher. Et cette fois, dis-moi, Giovanni, dis-moi, me relèverai-je? C'est vers d'autres que se tendent les bras blancs. Giovanni, tu m'entends?

P.S. La chanson du grand Robert est immense, immense.

Posté par EEGUAB à 13:08 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : ,

25 août 2017

L'Ecrivraquier/14/Derelict

L'Ecrivraquier

Haïkus

Désir, fuiras-tu?

Muses, où donc musardez-vous?

Qui vous emprisonne?

Posté par EEGUAB à 20:56 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags : , ,

04 juillet 2017

L'Ecrivraquier/13/Accalmie

L'Ecrivraquier

Savoir m'arrêter

Un peu, un peu plus encore

Le saurai-je un peu?

_2llpmdwcf7-auqayllHUgweZMo

Mais rien n'est moins sûr

Quelques saisons sabbatiques?

Cavale estivale?

Chat Studio Harcourt

M'étonnerait bien

Je ne tiens pas mes promesses

Vrai, je vous le jure.

P.S. De toute façon un billet Lecture Commune est prévu vers le 15 août et elle concerne un de mes auteurs favoris.

 

Posté par EEGUAB à 07:41 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , ,

22 juin 2017

L'Ecrivraquier/12/Stances, absence

 L'Ecrivraquier

Elle est silencieuse

Comme oriflamme en partance

La bannière hésite

Haïkus

Je veux le retour

De ses goûts, de ses couleurs

Mon Nord manque d'Ouest

6f427314fc1f29a5dc429f765a110f08

Ainsi j'ai osé

Revienne la liliacée

Si chère à mes yeux

 

 

 

Posté par EEGUAB à 20:04 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

08 mai 2017

L'Ecrivraquier/11/Barricades

L'Ecrivraquier

Rond-point de l'oubli

Certains n'iront pas plus loin

Ici, là, partout

Gavroche un héros

C'est bien la faute à Hugo

Dansez, barricades!

La nuit finissante

Seuls les chiens très affamés

Ont semblé survivre

                                  Il y a comme un romanesque des barricades. C'est si exaltant, les barricades et c'est assez simple somme toute. Seuls les bons dressent des barricades selon les uns. Selon d'autres la canaille entière éventre les rues. C'est pas compliqué. Moi, je n'aime que celles, brisées, de Procol Harum (album éponyme) et celles du ciel de Jackson Browne ( album éponyme, une chanson superbe qui raconte la belle aventure d'un groupe rock). Peu de choses au monde me remuent comme ce dernier thème.

 

 

 

 

Posté par EEGUAB à 08:44 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,