12 juin 2011

Obèses ambassades

winter   

     J'aime beaucoup découvrir des auteurs étrangers inconnus.Le Néerlandais Leon de Winter est né en 54, romancier, scénariste, cinéaste.La faim de Hoffman date de 1996 et se situe en 89 lors de la chute de la maison Est et se déroule à Prague,aux Pays-Bas et en Amérique.C'est un curieux roman qui tient de l'espionnage,du drame familial,de la satire de la diplomatie.Deux obèses occupent,c'est le cas de le dire,l'essentiel de l'espace dans La faim de Hoffman.Freddy Mancini,touriste californien à Prague errant la nuit en quête de hamburgers,assiste par hasard à l'enlèvement d'un compatriote.Et Felix Hoffman, ambassadeur des Pays-Bas en ce qui est encore pour quelques mois la Tchécoslovaquie,en fin de carrière et rongé par les kilos, finit les buffets des réceptions et dévore Spinoza.Personnellement dévorer Spinoza m'apparaît un signe de déséquilibre au même titre que se goinfrer de fast-food.Hoffman a des excuses:ses deux filles sont mortes,son mariage n'est plus qu'un ectoplasme.Seule son ultime attirance pour une journaliste tchèque lui redonne un peu goût à la vie.

    Freddy et Felix ne se rencontreront jamais.Mais en 1989,alors que très bientôt un mur tombera et un rideau se déchirera,à l'heure des grandes bascules,tout ne s'avèrera-t-il pas possible?Y compris que la jeune journaliste,dissidente ou non,allez savoir,cède à l'adipeux diplomate.Y compris que,de retour à San Diego,Freddy soit quitté par sa femme,quatre fois moins lourde.Et que ce même Freddy se retrouve face à des agents comme dans tout film d'espionnage,des agents qui ne lui veuillent pas que du bien.Les aventures de Freddy et Felix,tragi-comiques avec force détails sur leurs dérèglements intestinaux ou familiaux,les conduisent à faire l'objet de manipulations qui les dépassent,qui nous dépassent aussi d'ailleurs,au début des années quatre-vingt dix.Vous savez,cette déjà vieille décennie où des dignitaires post-staliniens réussirent à se métamorphoser en chantres de l'ouverture.Enfin l'important est de sauver sa peau,même fort distendue par la gloutonnerie.Tout cela nanti de digressions sur le Traité de la réforme de l'entendement de ce rigolo de Spinoza.Tous les goûts sont dans la nature.Pour les hamburgers je veux bien faire un effort.Mais lire Spinoza,ah non.Voici un petit extrait,très acide.Pas de Spinoza,non,de de Winter.

        A l'Ouest on baptisait un emmerdeur né dans un pays de l'Est "dissident".Un analphabète de première sachant tout juste son ABC,et ayant le bonheur d'être interné dans un camp du goulag, voyait ses oeuvres d"écrivain avant-gardiste et dissident" éditées à Munich ou Paris.

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02 octobre 2010

Dans le port de Rotterdam

                 La colère du monde entier du Néerlandais Maarten 't Hart a été publié aux Pays-Bas en 93.Cet écrivain est très peu connu en France où l'on ne s'intéresse guère à la littérature batave,aux noms d'auteurs parfois un peu âpres à assimiler.Cet excellent roman ne déparerait pas une catégorie polar,avec zone d'ombre du passé sur un pays en guerre,années qui passent et retour sur le plomb général de ces années quarante,version petit port tout proche de Rotterdam. Rotterdam,une ville de départs,parfois ratés, parfois sans retour,tout embrouillardés de mémoires vacillantes ou sélectives,Rotterdam dont on devine le rôle majeur dans cet imbroglio que cherche à démêler Alexander,fils de modestes et pingres chiffonniers,en proie aux tracasseries de ses condisciples à l'école,mais que la découverte d'un vieux piano va transfigurer,ce qui nous vaut de très belles pages sur Bach ou Schubert par exemple.La Hollande calviniste en son austérité de façade en prend pour son grade en cette histoire un peu mystérieuse mais dont l'humour n'est pas absent avec ces portraits de fonctionnaires zélés ou des ces universitaires un peu étroits.

                    Roman musical que La colère du monde entier,parfaitement orchestré et rythmé par la passion d'Alexander.Roman d'apprentissage aussi mais n'est-ce pas l'apanage de toute oeuvre romanesque.On assiste à l'éclosion du talent mais plus encore à la maturation de l'adolescent plutôt timide et influençable.Jeune témoin d'un meurtre c'est entre les leçons de piano et l'Université que le fils des chiffonniers de Rotterdam deviendra compositeur et "collaborateur" peut-être d'un encombrant beau-père,maestro génial dans lequel il n'est pas impossible de retrouver les traits du plus grand chef d'orchestre de l'après-guerre.Louons ainsi les ambiguïtés de ce livre complexe et fouillé.Une fugue de Bach semble accompagner les diversions,les faux semblants,les chausse-trapes de ce très bon bouquin qu'on peut lire comme un policier,ce qui n'est ici nullement péjoratif.

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01 septembre 2007

Cédant à l'amicale pression de mes amis Oggy et Fantasio j'ai donc visité Malpertuis

        Et j'ai bien fait.Ce récit d'une rare puissance d'évocation n'a rien à voir avec les vétilles décrites dans Ray,feuilletonniste et témoigne d'un souffle fantastique exceptionnel.D'un abord que je considère relativement difficile Malpertuis est une demeure inoubliable que je ne connaissais que par quelques photos du film d'Harry Kumel.On ne peut trop raconter ce livre car il est de ceux dont il faut laisser l'interprétation de chacun vagabonder et échafauder ses propres hypothèses.Vertige de la création littéraire mêlant la mythologie grecque aux influences du roman gothique Malpertuis est une parabole des confins de l'humanité quand l'homme ce vil mortel se met en tête des idées d'immortalité.On ne joue pas impunément avec les dieux fussent-ils mineurs ou en disgrâce.

     Malpertuis est également une oeuvre baroque un peu à la sud-américaine avec une multiplication des narrateurs et des points de vue qui désarçonne le lecteur.Celui-ci devra faire quelques efforts pour se réapproprier l'histoire.Ce n'est pas si simple mais peut-être Jean Ray le précurseur a-t-il en quelque sorte inventé le concept d'interactivité et de "livre dont on est le héros".Touffu,traumatisant,objet littéraire peu convenu,Malpertuis vous attend.Traversez donc le miroir comme Cocteau dont j'ai crû voir la silhouette le long des murs murmurant de cette bâtisse d'inconfort et de crainte.

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18 août 2007

Ray,feuilletonniste

     L'auteur belge Jean Ray est,je le sais,l'objet d'un véritable culte et il existe des conventions,des associations perpétuant son souvenir.Il y a tant à lire que je ne m'étais encore jamais penché sur cet auteur.Jai lu pas mal de Sherlock Holmes,d'Arsène Lupin,ou de Rouletabille et ai bien de la sympathie pour ces écrivains,de grand écrivains à mon avis.On ne trouvera plus personne pour ravaler en seconde zone ces grands feuilletonnistes ni les écrivains "Série noire" qui leur ont succédé.J'ai choisi au pif une aventure de Harry Dickson,le héros récurrent de Jean Ray,souvent présenté comme le Holmes américain.Les sites spécialisés m'ont d'ailleurs appris que Jean Ray était au départ le simple traducteur des histoires d'Harry Dickson. Deux titres dans ce petit recueil trouvé en bibliothèque:L'île de la terreur et Les sept petites chaises.

   Le premier m'a décu.72 pages d'une intrigue amalgamant la ruine d'un aristocrate anglais,sa retraite dans une île écossaise battue par les flots comme il se doit et cette aventurière belle et folle qu'on a tôt fait de confondre.Les ingrédients sont là mais j'oublierai très vite ce conte pas drôlatique et cette enquête sans indices ni véritable mystère.Harry Dickson brille plutôt par sa discrétion et si ses tribulations sont toutes aussi fades je comprends que Mr.Holmes et d'autres lui dament le pion.

   Les sept petites chaises,titre séduisant par la magie du chiffre,ne m'a pas convaincu davantage.Cette histoire,digne des pulp magazines les plus ordinaires,n'effraie ni n'inquiète.Et puis ces intrigues où dès la troisième page "des cris déchirent la nuit" sont vraiment un peu "cheap".En résumé je n'ai guère l'intention de fréquenter à nouveau ce Harry Dickson.Pour cela je manque de temps.Même dans le métro il y a sûrement mieux à lire.Je m'attendais à des ambiances et des recherches autrement charpentées.

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03 octobre 2006

La découverte de la découverte

D'ores et déjà grand merci à Cuné et Chimère, marraines pour moi de ce vertigineux roman;ce livre est une merveille d'intelligence qui brasse l'univers entier dans une sorte de puzzle alliant la quête spirituelle aux sources de la chrétienté à une histoire d'amitié qui permet d'évoquer la Shoah, l'euthanasie, l'engagement politique et les erreurs de jeunesse, la paternité, la science et mille autres sujets. Ces 1100 pages sont un défi qui peut donner le tournis mais dont on sort un peu plus intelligent.

La Découverte du cielEcrit par le Hollandais Harry Mulisch avec une richesse verbale qui n'a d'égal à mon avis que chez Umberto Eco, La découverte du ciel s'impose comme l'un des romans de la fin de siècle. Entrez dans l'univers baroque et universel de ce maître et ne croyez pas que de cet exercice de style érudit et total l'émotion soit absente. Car ce sont bien des hommes, des vrais qui sont les héros de ce roman foisonnant. Des hommes du XX° Siècle avec leurs doutes et leurs désenchantements, leurs interrogations métaphysiques et leurs aventures charnelles et sentimentales.

Objet  littéraire total, ne vous laissez pas rebuter par la longueur de cette oeuvre exceptionnelle. On est libre de ne pas partager toutes les options de ce livre. On est libre de peiner quelquefois(peu) tant l'auteur est un magicien de  la langue et de l'intelligence. On ne peut nier qu'il s'agit là d'un phare du roman paneuropéen contemporain.

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