16 juin 2017

Prenez garde à la fonte des choses

41JfgOIjXNL__SX210_  Peu à peu j'explore l'univers de Yoko Ogawa. Quatrième épisode, un roman splendide, qui confine à un certain fantastique, en toute discrétion, et peut faire penser parfois à Fahrenheit 451. Cristallisation secrète est le roman de la disparition et se déroule dans une île,ce qui lui confère déjà un statut particulier. Par un étrange phénomène les choses s'effacent. Toutes sortes de choses.Des plus anodines aux plus essentielles, les oiseaux par exemple. Les roses, les photos, les livres. Et si un jour les mots eux-mêmes...

           Effarant montage que ce livre où l'héroïne est elle-même romancière et n'a bientôt plus de contact qu'avec son éditeur caché. Avec habileté Yoko Ogawa nous perd un peu en faisant de l'écrivaine une recluse au milieu des machines à écrire hors d'usage. Quel symbole car bientôt ne sera-ce pas l'humanité entière qui sera hors d'usage? Volontairement exempts d'identité, les personnages, narratrice, éditeur (ce dernier a droit cependant à une initiale, R qui sonne évidemment kafkaien), grand-père, forment un trio d'entr'aide et de solidarité, face aux traqueurs de souvenirs, ces miliciens à la solde d'on ne sait qui.

          Le plus fascinant de Cristallisation secrète, beau titre, réside  dans la relative acceptation de cet état de fait. Pour digérer la disparition on dirait que certains l'anticipent presque, victimes soumises, consentantes, presque complices. Mais ce disant, je suis bien en deça de la grandeur de ce roman parabole de la condition humaine où heureusement l'amour conserve une place  de choix. Mais Ogawa est aussi une poétesse qui sait nous toucher avec trois fois rien, un ticket de transport retrouvé, un harmonica désaccordé, ou, plus monumental, un vieux ferry qui sombre, bouleversants.

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10 novembre 2016

Après lecture des lectures

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                                 Pour la troisième fois j'explore le bel univers de Yoko Ogawa (Les abeilles, La formule préférée du professeur) avec Les lectures des otages, recueil de neuf textes, mais à l'intérieur d'un récit unique. Je m'explique. Lors d'une prise d'otages étrangers, on n'en saura pas plus, une ONG parvient à introduire un enregistreur. Opération réussie, les huit otages vont tour à tour prendre la parole et parler de toute autre chose que de leur situation. Il y aura un neuvième témoignage, celui du soldat de la brigade anti-terroriste. On apprend très vite que les otages n'ont pas survécu mais là n'est pas le propos de cette fine auteure qu'est Yoko Ogawa. Tout cela n'est qu'un prétexte pour que chacun des prisonniers évoque un souvenir, ce qui permet d'évoquer avec finesse (mais ça on le sait très vite en lisant n'importe quel texte même court d'Ogawa, même la toute première fois) différentes situations selon les protagonistes. Quelques exemples.

                             Une  femme voit sa vie bouleversée à la vue d'un jeune homme dans le train transportant un objet très long dans sa housse, qui s'avère être un javelot. Le suivant elle découvre un stade vétuste et s'éblouit de la grâce du geste de l'athlète. C'est tout, et, croyez-moi, c'est beaucoup sous les doigts de Yoko Ogawa, experte en émois. (Le jeune homme lanceur de javelot).

                            Un futur écrivain, dans La salle de propos informels B, raconte comment jadis il est entré par hasard dans une salle d'un bâtiment public. Cet endroit bien anodin se révèle un espace de curiosité, de liberté, où s'expriment des groupes farfelus sans trop de soucis de logique ou de raison. Il y en a qui veulent sauver une langue qu'ils sont seuls à parler. Et aussi les amateurs de toiles d'araignée, le syndicat des recherches sur le jeûne, l'amicale des dessinateurs d'animaux imaginaires, et mon favori, l'assemblée de ceux qui écrivent Shakespeare sur des grains de riz. Fantaisie, surréalisme et humilité, sous la belle plume de Yoko.

                           Le loir hibernant nous est conté par un ophtalmo, peluche dépareillée et assez laide parmi les autres, tout aussi laides, proposées dans la rue sur un simple drap par un vieil homme noueux et décharné. La particularité de ce modeste éventaire est d'exposer des effigies d'animaux plutôt pas très sympathiques, chauve-souris, blattes, scolopendres, oryctéropes...Variation sur la différence et l'empathie, imagination stimulée. Ca vous dirait, une peluche de paramécie dont vous pourriez caresser les cils vibratiles?

                           Tous les textes des Lectures des otages sont à cette image, très originaux et inattendus. Je crois que Madame Yoko Ogawa va rejoindre ma cohorte d'écrivains favoris. Il y en a un pour qui c'est chose faite depuis longtemps, c'est notre ami Le Bison.  La Lecture des Otages [Yoko Ogawa]

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19 janvier 2015

Des chiffres et des lettres

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                                  Un exploit pour ce livre de la très fine Yoko Ogawa (voir Les abeilles Bzzz bref mais troublant ), m'avoir intéressé aux mathématiques. Une aide ménagère travaille auprès d'un ancien professeur de mathématiques dont la mémoire se borne aux 80 dernières minutes à la suite d'un accident de la route. En compagnie de son fils Root, ainsi surnommé par le professeur à cause de son crâne plat comme le signe de la racine carrée (square root en anglais), elle découvre peu à peu, par l'entremise du professeur, la beauté des nombres et les relations inattendues qui existent entre les mathématiques et la vie concrète. C'est une femme modeste qui devient plus ouverte notamment au fait que les nombres peuvent unir des individus. Le lien professionnel entre le professeur et son aide ménagère se transforme : elle développe alors avec lui un lien amical fort malgré la santé vacillante de l'ancien enseignant.

                               Tout en douceur et en caractère malgré tout ces trois personnages sont magnifiques et pour tout dire assez inimaginables dans notre monde occidental. Le vieux professeur à la mémoire si volatile est un poète des chiffres et un spécialiste des problèmes mathématiques qu'il résout dans les journaux sans même penser à en toucher les primes. La formule préférée du professeur jongle si joliment avec les nombres premiers et les nombres parfaits, dont 99% me sont absolument étrangers, avec les logarithmes et les racines carrées qu'on a l'impresssion de les voir danser dans les nuages comme dans un film de Miyazaki. Magique comme une ardoise de notre enfance.

                               Mais le professeur a une autre passion qu'il relie aisément à la première, celle du base-ball, sport très prisé dans l'Empire du Soleil Levant. Il en est resté à ses joueurs fétiches d'antan bien sûr, et collectionne les cartes du championnat comme mon petit-fils les Pokemon, en plus soigneux. Et c'est délicieux de lire ses statistiques sur le temps moyen d'un lancer, le taux de réussite de tel joueur. Pourtant le base-ball est un sport particulièrement hermétique aux profanes. Mais la plume de Yoko Ogawa est si légère qu'on s'immisce volontiers dans le tendre trio. Root, gamin déluré et finaud, et qui n'a pas connu son père, progresse aux côtés du professeur et semble très heureux de ce grand-père de substitution. Bien sûr il est un peu lunaire ce vieux monsieur avec ses amis chiffres et nombres. Bien sûr il faut un peu d'attention pour ne pas perdre patience devant ses questions réitérées et oubliées le lendemain. Mais on dirait une famille...

                             Très jolie et très cohérente aussi la description des taches ménagères, repassage et pliage à la perfection, ou cuisine imaginative, qu'exécute la maman de Root. C'est une belle leçon d'humanité, sans pédagogie assommante, tout en charmes minuscules, que La formule préférée du professeur. Je les ai aimés,ces trois là.

                          

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12 juillet 2014

Japoniserais-je, finalement?

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                                             Et si oui il faudra s'en prendre au Bison, La Mort, l’Amour et les Vagues [Yasushi Inoue]  qui, non content de ses grands espaces, et de ses soirées musicales jazz, blues and co., est doucement en train de m'intéresser à la littérature nippone. Yasushi Inoué (1907-1991), je ne le connaissais pas mais l'Herbivore que vous savez, qui en parle si bien a titillé ma curiosité. Et au hasard ou presque j'ai choisi ces trois nouvelles réunies dans La chasse dans les collines. Il est finaud le Ruminant, car ces trois histoires sont un modèle de narration, sobriété toute orientale, essentiel du récit apparaissant comme les gravures japonaises minimalistes, mais d'une acuité précieuse. Les thèmes sont d'un Japon éternel donc absolument contemporain, où rôde toujours comme un vieux code samouraï, incluant retour nature et disparition de l'individu envers la société. La première de ces nouvelles, éponyme, traite de l'adultère, au delà du doute, chez un chasseur qui trouve le mouchoir de sa jeune épouse dans un bois non loin de la maison. Pas de grand scandale, ni de violence, et puis il y a une belle différence d'âge... Alors rien de très grave,sauf que l'homme ira plus mal qu'avant...        

                                           Veillée funèbre traite aussi du couple mais pas seulement. Le grand journaliste avait presque disparu depuis trois ans. Mort le lendemain de son retour à Tokyo. Une inconnue soulève le voile mortuaire, inconvenant. On apprend au fil des 80 pages que cette femme a vécu avec lui pendant ces années dans des conditions un peu spartiates, et épisodiquement. Cela suffit-il à parler de liaison? Cette femme écrit deux lettres, à la veuve,et à l'homme lui-même. Sur la difficulté d'être l'irrégulière, encore que dans la culture japonaise le mot de maîtresse n'est probablement pas le terme qui convient. Il y a dans ce pays de telles spécifités morales et sociales que beaucoup de finesses peuvent nous glisser entre les mains, poussières spirituelles très stimulantes néanmoins.

                                           Dans Sannomiya en feu, ma nouvelle préférée, Kobé, sous les bombardements, nous suivons un groupe de filles délinquantes, délinquantes comme là-bas, dont le plus grave délit est d'entrer au cinéma sans payer. Ainsi quelques mois de la vie de ces filles dans un Japon à feu et à sang. Paradoxalement, Omitsu et ses amies, éprises de liberté, sorte de zonardes en une ville mutante, ne connaissent-elles pas ainsi le meilleur de leur vie? Comme en témoignent ces dernières lignes, stupéfiantes et fulgurantes.

                                           Aujourd'hui encore, il m'arrive de me rappeler la beauté des langues de feu dans lesquelles je vis se consumer Sannomiya. Des flammes hautes et basses léchaient le ciel noir, crachant de temps en temps des gerbes de petites étincelles tremblotantes, d'une beauté fugitive. Ce brasier dévorant engloutissait un monde : c'étaient les arbres qui bordaient nos rues, les toits et les fenêtres de nos immeubles qui s'effondraient. Et il se dégageait de ce magnifique incendie quelque chose qu'en cette époque sombre il était sans doute permis de nommer "beauté".

 

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29 septembre 2013

Bzzz bref mais troublant

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                                   Ce satané Bison de Le Ranch sans Nom  a fini par me convaincre de nipponiser un peu plus. Alors,soucieux de ne pas abuser ni du sake ni du sumo j'ai lu les 75 pages des Abeilles de Yoko Ogawa et ce fut un nectar.J'en ai fait mon miel. Voilà la beauté du texte court dans toute son épure,sans effets ni scories. "Les tulipes du massif oscillaient.Les ailes des abeilles étaient mouillées." Une ligne et demie,vers la fin du livre,et je la trouve superbe en sa simplicité. Puisque de Japon il est question on pense au crayon d'Utamaro, quelques traits dans un coin d'une grande feuille,et qui en disent tant. L'héroïne de ce beau et discret récit rencontre un directeur de résidence d'étudiants,sans étudiants pour y résider. L'homme, très gravement handicapé, prend une place dans sa vie,sa vie un peu en stand-by, son mari en lointaine Suède pour son métier. De petits mystères sur la disparition du dernier pensionnaire,l'habileté manuelle ou plutôt pédestre du personnage, une curieuse tache au plafond,et surtout le bruit des abeilles dans le jardin sous la brise, un étonnant mélange qui distille bientôt une inquiétude,comme si sous le calme le pire était à venir. Pas sûr du tout. Hum hum,possible cependant.

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                              Drôle d'endroit que la blogosphère avec ces étranges rencontres. C'est au Bison que je dois cette perle du Soleil Levant. Oui,ce même Bison dans sa grande prairie, amateur de bière,de Southern-rock, très chatouilleux sur Chet Baker, très noirpolarophile,tout ça mais pas seulement. Sous sa pelisse on trouve aussi une belle plume qui court  sur la littérature japonaise. Il faut, comme le peintre du Quai des Brumes, voir les choses qui sont derrière les choses.

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26 janvier 2008

Uchronie nippone en cases

       Assez peu bédéphile j'ai eu la surprise de trouver devant la cheminée cet album japonais d'un auteur semble-t-il assez connu mais que j'ignorais.Après un moment d'hésitation je me suis lancé dans l'aventure de Quartier lointain.La préface est signée du cinéaste belge Jaco Van Dormael et je dirais que ça va de soi.Pour deux raisons.D'abord Quartier lointain est presque déjà une oeuvre de cinéma par son rythme,ses cadrages hyperprécis,ses hors-champ,son temps suspendu.Je sais que c'est déjà en cours d'adaptation d'ailleurs.Ensuite le très rare Van Dormael(à ma connaissance deux films seulement,Toto le héros et Le huitième jour) possède un univers filmique curieux et très personnel,assez proche du thème traité par Jiro Taniguchi,la deuxième chance et l'imaginaire qui permettrait de revivre sa jeunesse et,toute la question est là,de la corriger éventuellement.Le héros,cadre quadra et demi,se trompe de train,stressé et hypernippon, pour se retrouver dans sa ville l'année de ses quatorze ans.L'uchronie est un procédé littéraire et cinématographique classique qui a ses célébrités Smoking/No smoking,Un jour sans fin,nombre de films de science-fiction.Revivre sa vie est un vieux fantasme.Moi j'appelle ça simplement "refaire un tour".Ca arrive d'ailleurs,qu'on "refasse un tour",c'est le propre des rencontres.

       C'est donc l'occasion de se faire une idée de quarante années de vie japonaise au quotidien, écoles, lycée,université,vie de famille. Souvenirs de guerre aussi,absolument inévitables dans toute oeuvre japonaise et pour cause. Univers oppressant en lui-même à nos yeux d'Occident,ce pays nous échappe et Quartier lointain nous en donne à gôuter un petit morceau,délicieux et teinté d'amertume. Les plus cinéphiles ne pourront pas ne pas penser à Ozu,même si les années ne correspondent pas tout à fait.Il y a dans Quartier lointain un parfum d'intemporalité bien subtil.Le noir et blanc convient à merveille à ce ballet de cases à bulles dont je suis peu familier mais qui m'a profondément touché.La version cinéma est-elle indispensable?Peut-être quelques-uns d'entre vous,plus au fait de BD,me le diront-ils?

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21 juin 2006

Un Japonais au Japon

La musique et les mots de Murakami,c'est un voyage dans un Japon moderne qui ne doit plus grand-chose  à la tradition,et pourtant...Et pourtant on retrouve dans Après le tremblement de terre,constitué de plusieurs petits récits,une poignée de Japonais de tous âges,malmenés par le souvenir de ce séisme qui aura peu ou prou changé leur vie.Séparation,retrouvailles donnent à tous ces personnages indéfinissables une part d'ombre ,une nimbe de délicatesse bien difficile à préciser,la marque d'un écrivain.

Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil

      Dans Au sud de la frontière,à l'ouestdu soleil le héros ,quadra passionné de jazz,voit resurgir du passé son amie d'enfance,amour envolé depuis longtemps.De subtils retours en arrière nous font le portrait en trois âges d'Hajime à dix,vingt,quarante ans,des trahisons et des regrets,de la douleur de vivre.Ruptures de ton comme dans ce foutu jazz qui peut faire si mal.


    Les amants du Spoutnik est une variation sur le triangle amoureux où chacun des amants gravite en fait sur l'orbite de la solitude,thème éminemment présent dans l'oeuvre de Murakami qui n'en dédaigne pas de petites touches d'humour pour autant,ce qui nous laisse un délicieux souvenir de lecture,assez peu commode à expliquer,mais bien réel.L'impression,surtout,de n'être pas si mal dans le monde de Murakami.


     Né en 49 à Kobe;terre instable,Murakami a traduit Raymond Carver et F.S.Fitzgerald et écrit toujours sur le jazz,entre deux aller-retour Japon-Amérique.Les trois livres chroniqués sont chez 10/18.


                                                                        

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