07 mars 2023

Deep River

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             Saga classique de l'émigration aux Etats-Unis, ce roman vraiment fleuve (Deep River titre original curieusement traduit en France) en est la version finlandaise avec la diaspora nordique à l'extrême nord-ouest américain, le Washington au début du siècle précédent. Faire bientôt éclater la terre comporte 850 pages. La littérature et le cinéma ont souvent relaté l'arrivée et l'installation des Européens. Italiens et Irlandais fournissant le plus gros contingent.Voici l'histoire des Finlandais devenus bûcherons ou pêcheurs du côté de la Columbia River, contée par Karl Marlantes, lui-même né à Astoria, Oregon, en 1944 et auteur d'un des meilleurs livres sur le Vietnam, Retour à Matterhorn

          Les ingrédients sont bien là. Une fratrie de nouveaux venus en Amérique, ceux-là ont fui l'oppression russe en Finlande au début du XXe siècle. Dans ce bout du monde américain tout est à construire. Ilmari, Matti et leur soeur Aino se retrouvent ainsi dans une colonie de bûcherons. La tache est colossale mais l'espoir est là. Land of freedom? Certes, mais ça va prendre du temps. Entre parenthèses lire Faire bientôt éclater la terre aussi, ça prend du temps. Nous n'échapperons donc pas aux préjugés des autochtones, à la volonté des arrivants, aux débuts d'une déforestation artisanale. Rien de vraiment inédit dans cette histoire. Mais outre que c'est une histoire à laquelle on adhère facilement n'oublions jamais que l'inédit n'existe plus depuis belle lurette.

           Ce roman présente Aino, la soeur, comme l'héroïne principale, la plus engagée socialement, la plus pugnace, une Scarlett O'Hara de l'abattage des arbres, une pasionaria de la cause des exploités, une précurseure... (comment dit-on) du syndicalisme.  Normal dans le contexte actuel, néanmoins sympathique. On y rencontre Joe Hill, immmigrant suédois, militant célèbre, héros des chansons folk de ma jeunesse. Les frères d'Aino et tous les autres ne s'en laissent pas conter malgré tous les malheurs de la ruée vers l'Ouest. Accidents du travail (terme anachronique bien sûr), amours-désamours, mariages, fièvres, bals, 14-18, ascension sociale avec quelques pannes, tout ce qui fait l'intérêt et la limite de ces bouquins-tendinites (parfois le kiné resurgit vu le poids de l'ouvrage) est là.

            Et puis il y a les détails. Et là Marlantes  ne fait pas dans le détail avec tous ces détails techniques un tantinet fastidieux. Sur la pêche au chinook dans l'estuaire, ce saumon géant plus lourd encore que le bouquin. Le travail de documentation de cette saga dû être considérable. Et que dire des pages entières sur le labeur si dur des bûcherons, élagueurs, débardeurs face aux gigantesques séquoias? On en sort un eu essoré parfois, les bras lourds de tant d'efforts.

           Mais ne boudons pas. Faire éclater la terre est un bon roman, bien balisé certes mais ce n'est pas désagréable de cheminer en littérature muni d'une ceinture de sécurité, comme n'avaient pas les pionniers nordiques dans les années 1900. Rappelez-vous, faut un bout de temps. Pour la chanson je n'ai pas mis la célèbre version Woodstock de Joan Baez qui m'énerve un peu mais celle de Luke Kelly (The Dubliners)

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21 janvier 2023

Coup de (Red) Bluff

Black

                   Blackwood est notre roman commun de fin d'année, à Val et moi. Blackwood – Michael Farris Smith. Pas vraiment un cadeau à mon avis. Sera-t-elle d'un avis différent? Le kudzu, plante grimpante invasive, a envahi Red Bluff, coin paumé du Mississippi. C'est le Sud, celui, bien que plus tardif, de Faulkner, de Caldwell, de beaucoup d'autres. J'avais aimé Nulle part sur la terre. Moins Blackwood qui flirte un peu avec le fantastique.

                  1976, Colburn, la trentaine, revient au pays où il a connu un drame enfant expliqué dans le court prologue, effrayant. La bourgade a changé, désertée et sans entrain. Il est artiste plasticien, plasturgien, et récupère métaux et ferrailles. Je trouve que ce n'est déjà pas très glamour. Très vite on est plutôt dans le réglement de comptes dans l'air vicié de ce Sud profond. Savez-vous qu'en Amérique le Sud est toujours profond? Le fameux kudzu, et les rancoeurs. Plutôt un taiseux, Colburn, mais personne n'est loquace dans le comté. Quand deux enfants disparaissent mystérieusement l'ambiance s"alourdit salement. Il y a bien un sherif, un bar, mais cette alchimie pour moi n'a guère pris.

                  Il semble même que j'ai déjà un peu de mal à me remémorer ce roman lu il y a à peine quelques semaines. Mauvais signe. Et je me pose quelques questions subsidiaires sur le sens d'une lecture à la quelle on ne mord pas, et sur mes propres capacité à m'y investir? Et si était venu le temps de relire. Relire, je ne l'ai fait que deux fois. Pour Le désert des Tartares et Le nom de la rose. Et ça m'inquiète un peu d'en être là. Le kudzu, un kudzu moral m'envahirait-il? 

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27 août 2022

Sylve

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               Hors-catégorie. Pourtant Richard Powers est immense. Ca, personne ne le contexte. Je l'ai lu à quatre reprises avant ce livre. Ce n'est pas un auteur toujours très facile. Mon favori reste Le temps où nous chantions, si émouvant. J'ai donc tenté d'escalader L'arbre-monde. Ca s'est avéré très riche, très stimulant et ça m'a pris pas mal de temps. Mais ce roman, d'une indéniable grandeur, complexe, lyrique, qui brasse et enchevêtre deux thèmes tellement actuels, le climat et les nouvelles technologies, m'a laissé pantois et sous le choc. N'hésitez pas à entrer dans la forêt Powers. On peut se munir d'un dictionnaire, mieux, d'une encyclopédie botanique car la richesse du vocabulaire se mérite.

                Pat Westerford, une botaniste dont les théories ne plaisent pas à tout le monde, surtout pas à ses pairs, croit avoir découvert le mystère de la communication entre les arbres. Neuf personnes, que Richard Powers nous a longuement présentés dans le chapitre Racines, vont chacun à sa manière s'impliquer dans un combat qui va bien au delà d'une écologie réductrice banale. La narration est multiple, vertigineuse. Je crois que la métaphore musicale est la seule qui permette d'appréhender en partie ce roman. Là où la littérature est souvent musique de chambre les mots de l'écrivain se font symphonie plutôt que concerto. 

                Pas de soliste effectivement dans L'arbre-monde. Le terme roman choral est trop galvaudé. D'une toute autre ampleur, d'un tout autre envol fait preuve ce livre. Et s'il y a concerto c'est non seulement pour les neuf personnages impliqués dans cette reconquête sylvestre mais aussi pour les milliers d'essences menacées sur tous les continents. Et là il me faut insister sur la fabuleuse richesse, inégalée, de la prose de Powers. Les infinies connections entre les arbres, les miracles qui s'accomplissent de la canopée aux racines, la puissance de la régénération des végétaux, et surtout ce quotidien ignoré, méprisé ou massacré,  de la main et de l'esprit de l'homme, nous prend au collet comme un uppercut. Changeons, au moins un peu, s'il en est encore temps.

               L'arbre-monde fera date, si ce n'est dans la littérature, au moins dans la mémoire de quelques humains réveillés. L'espoir, la vérité, le temps même, sont délaissés par les hommes. Si vous plongez dans ce beau roman, peut-être comme moi, vous faudra-t-il brasser rudement pour avancer, vous ravitailler en chemin, quelques précisions arboricoles peuvent être nécessaires. L'arbre-monde n'est pas un tranquille saule larmoyant, ni un chêne indomptable. L'arbre-monde est l'histoire de nos relations avec cet univers tant souterrain qu'aérien. C'est peu dire que l'on ne se relève pas indemne d'un tel voyage. Je n'ai extrait aucune ligne. Elles sont si nombreuses...et somptueuses. 

              Je m'aperçois que je ne suis pas revenu sur la technologie galopante et les tristement célèbres réseaux sociaux, forcément très présents. C'en est effrayant.

 

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12 mai 2022

Old Jim

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               Coup double pour ma seule animation cinéma de la saison, Seule la terre est éternelle. Réunir deux pôles, littérature et cinéma. Et si possible quelques fidèles. Tous n'avaient pas lu Jim mais tous semblaient heureux. Retrouvailles aussi avec Seule la terre est éternelle, document consacré par Busnel et Soland à ce vieux grizzly des lettres d'Amérique. Trois semaines de tournage intensif où Jim crève l'écran, sorte de cabotin suprême si l'on veut, mais de cette sorte de personnages qui dépassent leur propre légende, car légataires et transmetteurs de ces valeurs littéraires et humaines dont nous avons tant besoin.

              Courant 2016, François Busnel a enfin obtenu qu'Harrison se laisse filmer dans son repère de Patagonia, Arizona. Ce n'est pas un film sur Jim Harrison, mais avec lui, martèle Busnel dans la promotion du film. Seule la terre est éternelle est resté dans les tiroirs quelques années. Le voici enfin en nos salles. Je ne voulais pas le manquer et les Picards du Nord, une tribu comme les aurait aimées Jim, ont ainsi pu le voir. Un vrai spectacle cinématographique à lui tout seul Old Jim, 78 balais, du "qui a vécu", insuffisant respiratoire au stade ultime qui allume une clope à chaque plan, déambulant lentement, de travers, claudiquant, surcharge pondérale, whisky partageur, l'oeil resté vif, son seul et unique, et la voix d'un plantigrade des Rocheuses sous acide. Jim est mort quelques mois plus tard.

             Ce fut un joli moment qu'ont apprécié, je pense, les spectateurs. Y compris ceux, pas rares, qui n'avaient jamais lu Harrison, ni même ne connaissaient son nom. C'est que ce diable d'homme excelle à se raconter, sans effets de manche, de sa voix comme venue du Grand Canyon, entouré de ses chiens, l'une des grandes amitiés de sa vie. Le sort des Amérindiens qui fut l'un des combats d'Harrison, la condition des femmes, la douteuse évolution américaine sont au coeur de la dernière partie de cette joyeuse mais profonde pérégrination dans l'oeuvre de Big Old Jim.

            Ce voyage dans l'Ouest est aussi l'occasion de quelques plans sur cette nature extraordinaire (le Wyoming notamment, état le moins peuplé) dont on souhaite qu'elle ne devienne pas victime de son succès. Dame, les livres sur le Montana sont maintenant presque devenus un rayon de librairie. Eternelle question des happy few dépassés par les many many. 

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              La sortie du film fait suite à la parution Flammarion de La recherche de l'authentique, recueil de chroniques écrites tout au long de sa vie dans différents journaux. Notammment sur la pêche, les chiens, et quelques écrivains qu'il révère, Neruda, Thoreau, Steinbeck. Brice Matthieussent, son traducteur historique, en signe la préface, somptueuse. Il y fait référence à Key West, berceau floridien de la pêche au (très) gros, jadis narrée par Hemingway, et qui est une chanson du dernier album de Bob Dylan, Rough and rowdy ways. Pour mon compte j'évoquerai, extrait de ce même disque, I contain multitudes, qui définit si bien Jim Harrison.

            Si vous êtes un lecteur de Jim Harrison vous en m'avez pas attendu. Si non, go West amis, go West. Pas mal de cinémas l'ont programmé. Il faut le dire quand c'est bien.  🎬

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30 avril 2022

Notre-Came brûle

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                             Avec mon amie Val (La jument verte de Val) voici Nos vies en flammmes, récent roman de David Joy, dont j'ai il y a peu parlé très favorablement de Ce lien entre nous. Une fois de plus incursion dans les Appalaches cette région dont la littérature nous abreuve ces temps-ci. C'est devenu un genre en soi. Je vais prendre mes distances peut-être avec ces massifs est-américains. Quelque chose m'a gêné dans ce roman, quelque chose en partie expliqué par la postface de David Joy en personne, Génération opioïdes. J'en ai assez de la prime au sordide et l'omniprésence  de la drogue dans tant de ces romans m'indispose. Dire que quelques attardés y voient un anticonformisme me semble consternant. Nos vies en flammes est l'oeuvre d'un bon écrivain, nul doute. Cependant les détails précis sur les façons de manier la seringue sont-ils vraiment nécessaires? Et peut-être y-a-t-il plus gênant encore?

                            David Joy est lui-même un ex-addict, on l'aura compris et son excellente postface en témoigne. Mais je n'adhère pas vraiment à toutes ces circonstances atténuantes face à la flambée de la toxicomanie dans ces Appalaches devenues dans leur magnificence une sorte de cul de basse-fosse de l'Amérique. A lire ce roman on se prend à rêver de New York ou L.A. comme des havres de paix. L'image des Appalaches est-elle à ce point justifiée? 

                           Ray Mathis, veuf solitaire, voit son fils sombrer dans la drogue, dans la mort. A qui la faute? Le venger, Ray y songe. Thriller rural matiné d'une sociologie décourageante Nos vies en flammes (When these mountains burn en V.O.) établit un parallèle entre les déliquescences du climat et de l'humain. Pas trop envie de m'y attarder malgré l'indéniable talent de David Joy. Manifestement cet écrivain porte mal son nom. D'aucuns trouveront peut-être ce billet trop moralisateur. Pour une fois, tant pis. Deux petits et terrifiants extraits non du roman mais de la postface.

                          Quand j'avais onze ou douze ans, j'avais du mal à dormir. Le pharmacien m'a donné du Zoloft pour la dépression et du Sonata pour le sommeil. Le Zoloft me laissait dans un état de stupeur, comme si mon moi avait été enfermé dans une coquille, et le Sonata me faisait faire des rêves étranges et me donnait parfois des hallucinations quand j'étais éveillé.

                          Quand je repense à ce qui a défini ma génération, je ne vois pas tant la musique et les vêtements, le grunge et le hip-hop, les jeans baggy et les casquettes de base-ball serrées que la naissance de "Big Pharma". Tous les gamins avec lesquels j'ai grandi s'étaient fait prescrire quelque chose. Chaque pub à la télévisions'achevait par une liste indéchiffrable d'effets secondaires. Encore maintenant, chaque armoire à pharmacie contient des cachets qui peuvent être pris à tort et à travers, des médicaments qui peuvent servir à se défoncer. 

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08 mars 2022

Dialogue Nord Sud

Cercueil

               Quel régal que ce roman qui nous plonge dans les affres de la guerre de Sécession. Cette dernière a donné lieu à quelques chefs d'oeuvre, notamment The red badge of courage de Stephen Crane. Le Cercueil de Job, c'est une constellation que Bell Hood, jeune esclave en fuite, suit tant bien que mal dans sa cavale. Jeremiah Hoke, lui, dans les rangs confédérés, presque par hasard, est gravement blessé à la bataille de Shiloh, il erre, fantomatique survivant en quête de rédemption d'un passé obscur. June, un affranchi, mais que vaut au juste la vie d'un affranchi, traverse le conflit sans bien comprendre comme beaucoup.

               Les affres de la guerre civile, cette horreur parmi les horreurs, sont décrites par Lance Weller de façon à la fois réaliste et hallucinante. Le long cauchemar n'épargne personne. Et l'on n'est très vite happé par cette apocalypse au point de ne plus bien savoir dans quel camp l'on est tant l'enfer est neutre mais obsédant. Les rives des fleuves, les collines, les bosquets ne sont que poudrières susceptibles d'embrasement à chaque seconde. Les généraux d'un côté comme de de l'autre sont la plupart du temps arrogants et peu comptables des cadavres de la piétaille. 

               Hoke le soldat sudiste malgré lui et Bell la toute jeune esclave sont reliés, c'est un peu un truc de scénariste mais on le comprend dès le début. Peu d'importance. Ce qui éclate dans Le Cercueil de Job, c'est la gigantesque fracture que fut la Civil War dans un pays tout jeune à l'aube de son extraordinaire ascension. L'Amérique ne s'en remettra jamais tout à fait. Peu de jugements sentencieux, peu de considérations morales dans ce livre foisonnant. Mais des héros broyés, dispersés, niés par l'Histoire, de ceux qui trinquent dans le grand maelstrom du Nouveau Monde contemporain. C'est un roman historique qui fait preuve d'un souffle impressionnant, jouant avec les silhouetttes des hommes, des pantins désarticulés par la haine, ce sentiment pire encore dans les guerres civiles.

             Un très beau personnage traverse brièvement le roman. Henry Liddell, pionnier de la photographie, qui entend témoigner avec ses daguerréotypes, et qui, en une scène magnifique, agonisant à cause des produits toxiques des premiers studios photographiques, signe l'acte d'émancipation de June. June auquel il restera néanmoins un long long chemin vers la liberté. 

            

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10 janvier 2022

Le lien

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                   Très très bon roman que Ce lien entre nous du jeune auteur américain David Joy. Caroline du Nord, une histoire d'hommes. C'est un coin d'Amérique comme il y en a tant. Avec des bosseurs-chasseurs-buveurs. Pas des mauvais types. Des gars du crû. Darl braconne, comme tout le monde. Ca tourne mal, il tue accidentellement Sissy, vaguement attardé mental, qui lui-même trafique le ginseng, et qu'il avait pris pour un sanglier. Ca n'arrive pas qu'en Caroline du Nord. Il n'a pas beaucoup d'amis, Darl. En fait, que Calvin, qui va l'aider à cacher le corps. Car ça a beau être accidentel, Dwayne, 130 kg de dur, maître es armes à feu, frère aîné de Sissy, qui n'est sentimental qu'au sujet de son petit frère, n'en restera pas là. 

                  Viril et brutal? Pas tant que ça. C'est que David Joy parvient à surprendre en étoffant les personnages de Dwayne, le vengeur, et de Calvin, l'ami. Dwayne est certes peu amène, mais il a sa cohérence, liée au pays, les Appalaches, plus précisément les Blue Ridge Mountains, où pas mal de gens vivent assez retirés et ont l'habitude de faire face, aux ours comme aux hommes. Un pays de chasse et de gâchettes, omniprésentes. Avec la participation de Dieu, lointain et que chacun utilise à son profit, non sans crainte, et des idées de culpabilité et de rédemption. Dans un étonnant entretien avec François Busnel, David Joy répond aux questions avec une arme toute proche, et s'en explique très bien. Il semble vivre dans des conditions proches du livre. Il dit ne manger que la viande qu'il abat lui-même. Je conseille vraiment ce document qui éclaire l'auteur et le livre. 

                  L'ordre public est dans ces contrées plutôt assuré par les citoyens eux-mêmes. La loi du talion y règne en maître.  Et les gens ne quittent guère leur environnement d'enfance. Pourtant des liens, oui. Des liens entre eux. Oh, pas une communauté, plutôt un archipel. Ces types là sont des îles reliées entre elles parfois pour le meilleur, souvent pour le pire. Froid dans le dos. La logique est basique, tuer le mal par le mal. Peu importe que le meurtre soit accidentel. Et enterrer la victime, en douce, moins bien qu'un chien, pourrait être  plus grave encore. 

 

                        

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21 décembre 2021

Caraïbes Connection

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                        Les forbans de Cuba, c'est un peu trop long, mais c'est du solide. Simmons  est auteur de SF mais nous livre là un récit d'aventures inspiré de la vie d'Ernest Hemingway à Cuba lors de la Seconde Guerre mondiale. Le plus étonnant est que la plupart des faits sont réels. Papa Hem a beau être connu pour sa grande gueule et son intempérance, il a bel et bien joué plus ou moins bien les espions en 1942 à bord de son bateau. Le célèbre écrivain s'est mis en tête de créer un réseau de contre-espionnage, qu'il baptise lui-même l'Usine à forbans, pour faire obstacle aux activités des nazis dans la mer des Caraïbes. Son cas intéressait d'ailleurs beaucoup le FBI et son célèbre patron J.Edgar Hoover. 

                     C'est qu'il ne se contente pas de pêcher le marlin, d'écluser le whisky et de séduire les filles. Il n'en est alors qu'à sa deuxième épouse, souvent en voyage, ce qui arrange tout le monde. Avec quelques copains de pêche et de beuverie il mène le Pilar un train d'enfer et pas seulement pour se faire photographier avec une belle prise. La plus belle serait pour lui d'arraisonner, voire de détruire un des sous-marins allemands qui pulluleraient dans les Antilles. Dan Simmons, dont je n'ai lu que Terreur, le thriller arctique futuriste, sait raconter une histoire. Et on partage volontiers les aventures hautes en couleurs de ce diable d'homme, un peu compliquées comme tout roman d'espionnage. Ce bon vieux toubib serait-il un agent double? Ou est-ce ce séduisant champion basque  de chistera? A moins que la jolie prostituée cubaine?

                     Alors on vogue dans le sillage d'Ernie. Qu'il est énervant parfois avec sa morgue querelleuse, sa paranoia légendaire, le côté Who's who?, Ingrid Bergman, Gary Cooper, Marlene Dietrich. Et quelle drôle d'éducation donne-t-il à ses enfants, du moins quand ils sont avec lui, plus que libéral sur la consommation d'alcool des mineurs. Mais il y a du souffle dans cette histoire abracadabrante. On prend un peu la gueule de bois, mais somme toute la croisière, agitée, laisse de bons souvenirs. Ne pas trop chercher à démêler les différents services secret, d'espionnage, de contre-espionnage, de sécurité, etc...Ni du côté allemand, ni du côté américain.

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13 octobre 2021

Kelley cet inconnu

Masse

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                             Masse Critique Babelio, merci encore, que de découvertes. Et de redécouvertes. Notamment William Melvin Kelley que je viens de lire pour la troisième fois, dont deux grace à vous. Seul recueil de nouvelles de l'auteur, Danseurs sur le rivage, publié au début des sixties, se compose de seize textes courts sur la vie de familles noires américaines moyennes. Ce sont des nouvelles reliées, les personnages se retrouvant dans chaque histoire. Chose importante, l'humour n'en est pas absent et nous ne sommes pas dans une littérature strictement militante. Cela n'empêche pas ces scènes d'en dire beaucoup sur la société américaine de l'époque. En voici quelques-unes. Comme dans tout recueil elles peuvent être assez inégales. 

                           Je l'ai expliqué dans mes deux chroniques précédentes sur Kelley (Jazz à l'âme, Un autre tambour), il y a quelque chose de musical dans ses textes, un rythme, une pulsation, un swing, un choeur gospel, que sais-je. Et pas mal d'émotion. Un de mes préférés est Pas tout à fait Lena Horne, gentille querelle de deux vieux amis déclinant, et dont l'unique divertissement est de compter les plaques minéralogiques des voitures sur leur pas de porte. Engueulades et attendrissements. 

                           Une autre semble avoir été inspirée par le classique shanty (chant de marin) Drunken sailor. Un marin ivre rêve d'un bordel et d'une fille couleur de miel et longues jambes de danseuse. Concrétisera-t-il? Connie est l'une des plus veilles histoires au monde. Enceinte, sait-elle seulement quelle décision prendre? Aucun misérabilisme, seulement une sorte de conseil de famille dans lequel chacun a ses bonnes raisons.

                           Pleurez pour moi clot le livre. Peut-être la nouvelle qui me touche le plus. Cela ne vous surprendra pas. Wallace Bedlow quitte son Sud pour rejoindre son frère à New York. Working hard. Mais Oncle Wallace, c'est raconté par son neveu Carlyle, est un géant sensible et un chanteur guitariste de folk, de blues, Kelley reste assez évasif. Le hasard en fera une vedette. Brièvement il réunira Blancs et Noirs en une farandole magique. Carnegie Hall, rien que ça. J'entendais Oncle Wallace chanter plus fort que jamais. Les gens se ruaient vers lui, pleurant et souriant comme des fidèles qui tombent en transe dans une église. On aurait dit qu'ils étaient tous sur la scène pour tâcher de l'approcher assez pour le toucher, lui serrer la main, l'étreindre, et même l'embrasser. Et puis la chanson s'est arrêtée. 

 

 

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09 mai 2021

Battant

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                             On redécouvre, enfin c'est mon cas, William Melvin Kelley (1937-2017). Le géant oublié des lettres américaines, écrit 10-18, grande maison du livre s'il en est, qui m'a fait connaitre bien des talents. Après Jazz à l'âme, chroniqué il y a peu, voici Un autre tambour, le premier roman de Kelley (1962). Les deux titres font référence à la musique, mais aussi à l'action, le tambour ayant une consonnance guerrière. Et ces deux beaux romans battent en effet au rythme des pulsations, comme un quartet de jazz, allant à l'essentiel. J'ai pensé au cinéma de John Cassavetes. 

                             Dans une ville du Sud, ce sud de Faulkner, de Caldwell, de Flannery O'Connor, sur lequel on a déjà tant lu, en juin 1957, Tucker, jeune fermier noir, empoisonne sa propre terre, abat son bétail et brûle sa maison. A sa suite toute la population noire quitte la ville. Les blancs de la véranda, réunis comme tous les jours, n'en croient pas meurs yeux. Faut-il se réjouir de cet exode? A travers quelques personnages, notamment la famille Willson, les aristocrates descendants dun général de la Confédération, Kelley nous plonge dans quelques dizaines d'années de cetet histoire du Sud, si douloureux, victime de tant d'incompréhension.

                              On y rencontre pourtant pas mal de bonnes volontés. Une amitié entre un noir et un blanc y est esquissée, battue en brèche par le climat en ces années cinquante. Kelley écrit comme dans une mouvance Richard Wright ou James Baldwin, écrivains "politiques" réfugiés en France un certain temps.Lui-même  a quitté l'Amérique assez longtemps, vécu à Paris et Rome, s'est établi un moment en Jamaïque. Cependant Un autre tambour n'est pas un livre pamphlet et s'apparente plutôt à une fable où Tucker Caliban, descendant d'esclave, devient celui par qui le scandale arrive. Le roman évite le manichéisme, souvent une plaie dans ce genre d'ouvrage. Tucker agit, silencieux, avec un air de Bartleby, le scribe d'Herman Melville, qui préférerait ne pas le faire, son travail. C'est assez impressionnant, Tucker décidant, un jour, de cesser le travail de la terre. Go North Young Man. 

                              Le livre doit son titre à une très belle citation de Thoreau. Si un homme ne marche pas au pas de ses camarades, c'est qu'il entend le son d'un autre tambour. Une phrase qui sonne comme une ébauche de liberté, une majesté.

 

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