02 décembre 2022

Revoir Naples et mourir

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                François Garde est un romancier qui me réjouit toujours. Quel bonheur, si l'on est un peu amateur d'histoire, de se plonger dans ce joli roman qui explore la galaxie des maréchaux d'empire, ces soldats souvent sortis du rang que Janus Napoléon sut élever sur des trônes et renier tout aussi naturellement dans nombre de cas. Joachim Murat, roi de Naples, fut l'un des plus prestigieux. Modeste fils d'aubergiste du Sud-Ouest il devint le beau-frère de l'empereur en épousant Caroline Bonaparte.

                Octobre 1815, quatre mois après Waterloo, Napoléon navigue vers un caillou perdu en plein Atlantique. Murat, désormais ex-roi, tente de revenir en grace auprès de ses anciens sujets. Dans la grande débandade qui suit la fin de l'empire chacun essaie de sauver sa fortune et sa peau. Fait prisonnier par les fidèles des Bourbons il va vivre six journées de réclusion, un procès bâclé, une exécution sans délai. Le prince Joachim Murat se penche sur sa vie. Et c'est absolument passionnant. Roi par effraction, habilement bâti avec alternance du court emprisonnement du souverain de circonstance et des années de conquêtes, de victoires et de déboires, est une sacrée aventure, digne de Dumas, probablement sertie de quelques libertés avec la grande histoire. Peu importe, les Français qui aiment justement l'histoire, que je crains peu nombreux tant règne l'ignorance, se régaleront. Rares sont les époques où l'ascenseur social, certes assez guerrier, pouvait fonctionner. Sachant qu'un ascenseur peut parfois vous envoyer par le fond.

               Murat, en quelques jours de geôle, réinterprète les étapes de sa vie exceptionnelle, de son enfance gasconne aux batailles impériales, de son mariage dans l'ombre de Napoléon au palais de l'Elysée qui fut sa résidence. Murat, une vie d'action, de hauts et de bas, des brutalités de sa répression en Espagne (Goya) aux rêves d'unité italienne. En quelques sorte un précurseur même si cela tourna court. Joachim Murat, roi de Naples périt sous les balles des Bourbon, jugement pour le moins expéditif.

               Roi par effraction, à lire comme un feuilleton de cape et d'épée, chevauchées et intrigues, trahisons et ingratitudes, une Europe à feu et à sang, et l'extraordinaire destin d'un gamin d'un village du Quercy. L'Aigle déchu dans son île hors du monde avait au moins permis ceci. Il arrive que les aigles ressemblent aux vautours. 

              

 

 

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25 novembre 2022

Pauvre Don

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                         Voilà un roman qui éclaire l'actualité, bien que se déroulant en 2018 dans cette région que bien peu connaissaient. Benoît Vitkine nous plonge dans ce pays où tout nous semble gris, où la guerre est présente depuis huit ans. Maintenant chacun de nous sait un peu tout ça. Un enfant retrouvé poignardé, ce n'est qu'une horreur de plus dans cet enfer. Un officier refuse de s'en désintéresser et va mener l'enquête. Cette enquête ressemble à bien des enquêtes. Tous les thrillers, tous les polars du monde se donnent la main pour compliquer les choses, c'est l'une des lois du genre. Mais on sait bien qu'une autre règle est de nous immerger dans un pays, une ville, une époque, un milieu, etc.

                        Et ce milieu dans le cas de Donbass est clairement identifié, surtout à la lueur des neuf derniers mois. C'est même le titre du livre. Le bassin industriel du Don. Qui n'a jamais été glamour. mais qui touche le fond. Rappelons qu'une guerre même pas larvée fait rage dans cette région depuis 2014. Alors la recherche d'un assassin dans ces conditions relèverait presque de l'anecdote. Mias Benoît Vitkine, qui est aussi journaliste, prix Albert-Londres pour ses reportages tant chez les séparatistes pro-russes que les loyalistes ukrainiens, sait nous faire vivre le quotidien de ces vieillards, ces femmes seules, ces laissés pour compte, totalement ignorés des médias. 

                        La corruption règne et tout est objet de trafics, de tous les côtés car rien n'est simple quand on manque de tout. Les veuves, les mères, les grand-mères, les femmes en général survivent du mieux possible. Dignes, les mères, rare note d'espoir.  Rajoutons les interminables séquelles de la guerre d'Afghanistan et les ravages "usuels" de la drogue, je ne parle même pas de la vodka ignominieuse, et l'on obtient ce dramatique cocktail de déliquescence fatale. C'est tout cela que j'aurai retenu de Donbass, thriller réaliste poignant et désespérant. A lire, hélas.

                       

                       

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05 octobre 2022

Soucis siciliens sourcilleux

 Taormine

                       De Taormine nous ne verrons rien, ni les îlots ni le légendaire théâtre. A peine un hôtel et un garage. L'hôtel est de luxe. Le garage douteux quant à ses tarifs. Melvil et Luisa, couple au bord de la rupture, tente une escapade ultime, comme si ça marchait, ce truc là, pour repartir à zéro. Exit donc la délicieuse Taormine, bon souvenir qui s'éloigne en ce qui me concerne. Taormine ne fait pas 140 pages, en courts chapitres. Trois quarts d'heure suffisent à l'excursion.

                       Melvil est antipathique, et Luisa guère moins. Mais nous on n'est pas comme eux. Je n'avais jamais lu Yves Ravey. J'ai seulement lu qu'on évoquait à son sujet Simenon, les hard-boiled américains, voire Modiano. Une écriture sèche, sobre et behavioriste (ça fait cuistre ça, non?). Bref, c'est le cas de le dire, Taormine ne laisse guère place aux sentiments, mais l'absence totale d'émotion rend très efficace cette espèce de mini thriller autour de la lâcheté. Et ce qui fonctionne c'est qu'on se dit, c'est un peu l'objectif: Qu'aurais-je fait, moi, en ces circonstances? 

                     Mais au fait, qu'a-t-il fait? Et surtout que n'a-t-il pas fait? Délit de fuite, enfin, disons qu'il n'a pas daigné vérifier l'objet non identifié qu'il a percuté violemment avec sa voiture de location à la sortie de l'aéroport de Catane. Tout le roman ne sera que l'itinéraire et le séjour du couple en perdition. C'est peu dire qu'entre petits arrangements avec les mécaniciens et serveurs d'hôtel, visites touristiques avortées vu l'ambiance, et querelles incessantes entre Melvil, homme sans qualités et Luisa qui peine à sortir de sa pusillanimité, ces deux voyageurs ne pensent bientôt plus qu'à échapper  à leur éventuelle responsabilté. 

                    Petits trafics sans importance avec les autochtones que leur carte de crédit intéresse en priorité, tractations de minables à minables, bien veule l'humanité au pays du Guépard. On passe pas mal de temps en et autour de la voiture, une caisse de passage moche et étriquée où ils resteront quand même une nuit entière. Bienvenue chez les mesquins presque assassins. Laideur et bassesse que les beautés d'Agrigente ou Syracuse n'occultent pas.  Mais un très bon roman, sec et à l'essentiel.

                    Une chose est claire? Luisa, ai-je repris. On aurait eu tort de revenir sur nos pas. Si je t'avais écoutée, on aurait fait demi-tour. C'est bien ça que tu voulais, non? faire demi-tour? à toute force, retourner au snack-bar? Tu te souviens que j'ai laissé le dépliant de l'hôtel sur la table...Et alors, Melvil, qu'est-ce que ça change qu'on l'ait oublié, ton dépliant? Qu'est-ce que j'en ai à faire de ce truc...? J'ai repris: Et toi, Luisa? Tu te vois entrer dans le bar à ce moment-là? Tu ne comprends vraiment pas! Imagine, on vient de percuter un obstacle, et toi tu débarques là au milieu...? non...? franchement? Tu te serais jetée dans la gueule du loup.

                    Le nom de famille qu' a choisi Yves Ravey pour son couple, et ça n'étonnera personne...Hammett. Et l'avis favorable de Dasola Taormine - Yves Ravey

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25 septembre 2022

Le mâle absolu

Le voyant d'Étampes par Abel Quentin

                 Peu enclin à m'intéresser à Jean Roscoff, universitaire alcoolique juste retraité, ancien soixante-huitard, j'ai cependant daigné lire Le voyant d'Etampes que l'on m'avait prêté. Bien m'en a pris. Non que le personnage soit particulièrement sympathique mais il m'a quand même touché par ses maladresses et son inaptitude à respirer l'air actuel. Décidé à écrire un essai sur un poète américain méconnu ayant vécu en France et mort au volant dans l'Essonne. Cet essai, Le voyant d'Etampes, va lui valoir bien des complications publiques et privées. 

                 Gravitent autour de lui une ex-femme prompte à donner des leçons, une fille forcément lesbienne, un ami pas très enthousiaste, et surtout des souvenirs de tous les combats, un bien grand mot, qu'ont soi-disant livré les gens de cette génération. Shoegazing et nombrilisme à tous les étages. La carrière littéraire de Roscoff est en cale sèche. Un premier essai sur les Rosenberg, mort-né, vu qu'il défendait une possible innocence des époux à l'instant même où fut prouvée leur culpabilté. Mais Le voyant d'Etampes va autrement déstabiliser notre ami et lui rendre la soixantaine orageuse.

                  C'est que dans cet essai Roscoff, suprême insulte, titanesque malveillance, se permet de parler de Robert Willow (un peu un mix de James Baldwin et de Richard Wright, qui furent les coqueluches du petit monde germanopratin, si avenant) sans trop insister sur le fait qu'il était noir. Peut-on écrire ou dire ça? Et puis de toute façon, à quel titre ose-t-il parler au nom d'un homme de couleur, lui mâle blanc hétéro, pouah?

                 C'est volontairement que j'inachève cette chronique. Sûr de deux choses malgré tout. Un, Jean Roscoff, plutôt pas très intéressant, a fini par me devenir sympathique tant le déluge cancelo-bienpenso-démago-néoconformiste est ahurissant. Et deux, lisez Le voyant d'Etampes. On y rigole souvent, d'innombrables drôleries sur cette société. Puis on est terrifié. 

                 

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24 juillet 2022

A l'est d'Aden

Le-paquebot

                 Pierre Assouline est un excellent raconteur qui revisite l'histoire d'une façon très précise et vivante. Il est aussi grand biographe (Simenon, Hergé, Dassault, Gallimard). Parfois le personnage principal est un lieu, l'hôtel Lutetia au retour des camps de la mort, Sigmaringen ultime refuge de ceux qui avaient fait le mauvais choix. Ici nous embarquons sur le Georges Philippar, flambant neuf (expression tristement prémonitoire) et quittant Marseille pour le Japon. Il porte en toute modestie le nom du patron, bien vivant, des Messageries Maritimes.

                Février 1932, direction Yokohama pour ce luxueux ocean liner. Nous allons faire connaissance avec le beau monde, ce qu'on appellerait maintenant la business class. Des ponts inférieurs on ne saura pas grand-chose.Jacques-Marie Brauer, libraire spécialisé en bibliophilie sera notre conteur. On ne peut s'intéresser à tous, nous resterons donc plutôt au gotha. Cette période dite maintenant de la montée des périls a si souvent été le cadre de bien des romans. Dans le huis clos plutôt élégant du Georges Philippar toutes les sensibilités s'affrontent à fleurets mouchetés. Les sujets délicats en manquent pas, le Duce par exemple, ou cet agitateur autrichien devenu patron d'un nouveau parti en Allemagne. 

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               On s'occupe. Jeux de cartes et d'échecs. Piano, piscine, essais de théâtre. On parle de Claudel, de Flaubert, de Proust. De Freud, de Thomas Mann. Des Juifs. De grands boxeurs et de courses automobiles.Plusieurs générations, le commandant Pressagny, ancien pacha et sa petite-fille Salomé, Sokolowski musicien russe, le jeune Philippe, gamin astucieux, la belle mystérieuse Anaïs,  des diplomates, hommes d'affaires, militaires, fonctionnaires coloniaux. Et le jeune aveugle Numa, surdoué des 64 cases noir et blanc, l'un des rares qui monte de la plèbe d'en bas. Et puis un personnage réel, qui n'apparait que très peu et seulement au retour car il y aura un voyage retour, enfin à moitié. Albert Londres le célèbre reporter auquel Pierre Assouline a consacré une bio il y a des années (Albert Londres. Vie et mort d'un grand reporter).

                Le Georges Philippar, bien sûr, c'est notre monde en ces années trente. Plus tard ça s'appellera l'Entre Deux Guerres mais on ne le sait pas encore. Quoique...Aux sombres rumeurs sur les fragilités du navire, bien curieuses pour un vaisseau de prestige et qui sort des chantiers, technologies dernier cri, luxe, calme et volupté au programme, font écho d'autres bruits quant à l'Europe. Le monde d'hier s'apprête à devenir le monde d'avant-hier. Le destin foudroyé du paquebot, flammes sur le golfe, n'anticipe-t-il pas sur le sort du monde?

 

            

 

 

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26 mai 2022

Fin d'une histoire (West Side Story)

Masse

Route One

                   Babelio Masse Critique m'a cette fois expédié en Californie pour un récit plaisant sur les traces des bâtisseurs, ou dynamiteurs, c'est selon. Michel Moutot, journaliste, signe là son quatrième roman. Les trois premiers étaient aussi consacrés à l'Amérique. 1935. Un jeune et brillant ingénieur responsable de la construction de la Route One qui doit border toute la côte du Pacifique se heurte à l'hostilité d'un richissime propriétaire terrien, Mormon polygame de surcroît. 

                  L'histoire demeure manichéenne et l'on choisit vite son camp, le riche et le pauvre, l'intolérant (sauf pour lui-même) et le progressiste, le pervers et le romantique. Peu importe la facture très classique de ce roman. L'intérêt en est plutôt d'ordre historique et documentaire. C'est que tracer une route de cette longueur dans un Ouest extrême, sur une étroite bande entre le Pacifique souvent vindicatif et les Rocheuses toutes proches et avec un sous-sol qu'on sait pour le moins pas sans faille, c'est le mot, n'est pas chose facile.

                  L'auteur revient en arrière au début du livre pour conter la migration des disciples de l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours et leur influence grandissante, leurs dérives aussi. Puis retour aux années trente, et les passages obligés de tout roman sur l'Amérique des pionniers. Par ordre d'apparition la mafia, la grande crise, celle des Raisins, quelques travailleurs / trafiquants chinois, les taulards de San Quentin embauchés sur les chantiers, les barrages notamment. Cette époque signe la fin du Go West. Bien décrite par Michel Moutot, qui connait son sujet, longtemps correspondant de presse aux U.S.A. 

                  Le travail colossal de ces années pré-Roosevelt a souvent été évoqué dans le folk song américain à commencer par les ballades de Woody Guthrie. Ce sont les dernières cartouches de la Conquête de l'Ouest, à coup de dynamite et de pelles mécaniques rugissantes. Il y aura des gagnants et des perdants. Parmi ces derniers... les grizzlys et les lions des montagnes.

                  Route One est une lecture aisée et dépaysante, bien étayée par les recherches, soignée, que je conseille amicalement. Babelio et le Seuil ont bien fait. 

                  

 

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20 mai 2022

Promenade avec New York sans New York

New York sans New York - Philippe Delerm

                        Philippe Delerm et moi on est de la classe et c'est peu dire que dans sa déclaration d'amour à New York je me suis retrouvé. Joli livre à déguster comme on l'entend d'une traite ou d'une manière apéritive, grignotant ça et là quelques pages. Cet hymne à la ville-monde, je l'avais offert à mon fils qui l'a aimé puis me l'a prêté (on fait souvent comme ça), ajoutant que c'était encore plus un livre pour le père que pour le fils. Petit coup de vieux que j'ai mieux compris après lecture.

                       Rapide la lecture comme toujours chez Delerm, mais gouleyante et nostalgique sans ranceur ni rancoeur. Le piéton de New York, j'ai très jadis écrit un courte ode à Woody Allen, celui des grandes années. Annie Hall, Manhattan, Hannah et ses soeurs. Delicatessen, cinéma européen et psy, bref du Stuart Allan Konigsberg pur jus. Jus d'Apple, Big Apple of course. Philippe Delerm raconte très bien comment il refuse tout voyage à New York, par crainte égocentrique que New York détruise son New York. C'est très clair et je suis proche de partager ce point de vue. Mais pour moi it's too late. Je suis déjà allé là-bas au siècle dernier. Tant pis, le mal est fait.

                     Central Park, les agents qui demandent à deux passants s'ils ont besoin d'aide, vu qu'ils marchent normalement. C'est que NY a su banaliser le "différent" et que le "différent" est un peu la norme. Les immeubles, les fameux "tenements" de West Side Story et leurs escaliers extérieurs, le Delerm cinéphile s'avère leur chantre et c'est convaincant. Notre guide semble ignorer davantage la case Scorsese/ Little Italy. Ce qu'il n'ignore pas, moi non plus, d'ailleurs nous y étions tous deux, enfin moralement, c'est les 500 000 personnes au concert historique de Paul et Art le 19 septembre 1981, gratuit sur le Grand Gazon. Moi, ce show d'anthologie, je l'appelle Grace on the grass.

                         Là où je ne risquais pas d'être par contre c'est au légendaire marathon sur lequel Delerm revient volontiers. Lui-même est un coureur de fond et l'épreuve traverse les cinq boroughs historiques de ce qui fut jadis la Nouvelle Angoulême. La ville abrite plus de Juifs qu'à Jerusalem, plus d'Irlandais d'origine qu'à Dublin. Et toute la poésie d'une pochette de Dylan, En roue libre,   célébrissime, le snobisme charmant de Truman Capote, la tournée d'adieu de Charles Dickens, peu connue. And so on... Mais je suis sûr que vous avez tous en vous votre propre City that never sleeps. Notre coeur à tous bat un peu là-bas, en cette ville d'Europe, la plus occidentale qui soit.

 

 

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04 mai 2022

Noire forêt

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                     Ce petit livre m'est très cher. Et il est excellent. Je n'avais jamais lu cet auteur que je ne connaissais pas. Le mystère des Trois Frontières est un très court roman de 112 pages. Arrivé par cette bonne vieille poste ce cadeau d'un vieil ami qu'il est convenu d'appeler virtuel m'a beaucoup plu. Cet ami, qui voudrait nous faire croire qu'il porte des gros sabots dans la rude plaine des livres et des musiques alors que la culture japonaise lui est devenue familière, pas mal l'Amérique du Sud aussi, me connait fort bien et, m'envoyant dans une forêt germanique non clairement identifiée, se doutait que je m'y sentirais à l'aise bien que ces confins des Trois Frontières soient un peu effrayants.

                    Logique, une frontière c'est relativement net. Relativement. Trois pays ça démultiplie les embrouilles et les inquiétudes. C'est bien le cas dans cette histoire où le narrateur, ethnologue, s'installe dans une peite pension au coeur de la forêt, et tente de se remettre d'une rupture amoureuse. Un randonneur lui raconte des choses curieuses. Moi, il m'a semblé que cette forêt, on aurait pu y croiser, dans une ambiance Richard Wagner/ Fritz Lang, Siegfried se baignant à la source à défaut du sang du dragon. Le promeneur, lui, y a vu une ou des créatures, peut-être en armes. Une milice?

                   Constammment à la lisière de fantastique ce récit impressionne par ce climat, cette ambiance romantique, un peu nietzchéenne, ces lieux-dits à consonnance germanique toujours un peu inquiétante dans ce contexte, Opferstein, Krähenberg. On frissonne. La tempête continentale est aussi, et surtout,dans le cerveau du convalescent. Mythe et réalité voyagent ensemble sur les chemins forestiers comme dans ses neurones. Ce récit s'accommode parfaitement de la brièveté. Plus une assez longue nouvelle qu'un court roman, peu importe le nom qu'on lui donne. 

                  Huit textes courts à tendance myhtologique complètent le livre d'Eric Faye, un peu inégaux. J'ai aimé l'humour potache d'Un dîner chez les Zeus et le parfum buzzatien qui entoure Le jour de la fin du monde.

                  Merci ami virtuel. Qu'il soit rassuré. J'ai bien obéi aux consignes, lu avec beaucoup d'appétit Le mystère des trois frontières, une jolie chope de bière m'accompagnait. Vous le reconnaitrez facilement. Mais je n'ai pas sa compétence en zythologie. 🍻

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29 mars 2022

Le Japonais fou de la France, âme et coeur

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                                 Dans la lignée du très beau Ame brisée le grand romancier japonais a écrit en français le non moins chaleureux Reine de coeur. Il y a tout dans ce beau livre, l'amour, la guerre, les mots et, plus que tout, la musique. C'est aussi un hommage d'un jeune couple réuni par les hasards de la vie à leurs grands-parents, fracassés, eux, par les horreurs de la guerre. 

                On entre dans ce livre brutalement, une scène de la guerre sino-japonaise, particulièrement brutale. Et le livre oscille tel un métronome entre le pire de l'homme, qui hélas a fait ses preuves et qui a encore une belle carrière devant lui, et le meilleur, en l'occurrence les somptueuse pages sur l'interprétation de la Huitième Symphonie de Chostakovitch. Ce monument de 70 minutes accapare une douzaine de pages extraordinaires. Et ces pages donnent grande envie d'écouter cette oeuvre hors normes. 

                Akira Mizubayashi voue un culte à la littérature française, à la langue notamment. Cela transpire tout au long ce roman sur la mémoire et la transmission, dont on sort l'âme enchantée, brisée aussi pour citer le premier roman en français de l'auteur. L'âme est aussi le coeur du violon et sur l'émotion que peuvent procurer ces quatre cordes point n'est besoin de s'appesantir. Quelques lignes sur la prégnance de la guerre dans les entrailles de cette Huitième Symphonie selon Mizubayashi.

               Les yeux d'Oto étaient fixés non seulement sur le bras droit de Mizuné qui manoeuvrait fougueusement son archet, mais aussi sur son corps qui se penchait naturellement lorsque son instrument produisait des sons graves. Bientôt les altos cédaient leur place aux violons qui, maintenant le principe des notes martelées, subissant régulièrement l'intrusion des violoncelles et des contrebasses comme des coups de poing reçus en plein ventre, suscitaient l'intervention des clarinettes et d'autres instruments à vent émettant, quant à eux, comme des cris stridents proférés par des bouches tordues de douleur. Bref, une fois de plus, les violences de la guerre déferlaient dans la salle implacablement. 

              Ce n'est là qu'un court aperçu. Je ne crois pas avoir jamais lu aussi tellurique, aussi obsessionnel, aussi cataclysmique sur la musique. Chostakovitch a connu des hauts et des bas, des heures claires et bien des tourments. Le Japon aussi. Mizubayashi, qui traduit lui-même ses livres français en japonais, est à lui seule une belle passerelle. 

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17 février 2022

Bon appétit Messieurs

Dejeuner 

                 Ce déjeuner est délicieux. Il en émane un charme très plaisant à l'évocation de mai 68 vu du palace parisien le Meurice où doit avoir lieu la remise du prix littéraire Roger-Nimier,l'un des rares prix de printemps, financé et organisé par la milliardaire Florence Gould, elle-même pensionnaire permanente du Meurice. Tout ça au cours d'un déjeuner prestigieux avec les membres du jury, Blondin, Jouhandeau, Morand, peu suspects de gauchisme, un aréopage très masculin, et quelques invités de passage dont Dali, son épouse Gala et son ocelot Babou. On attend le lauréat, un tout jeune auteur qu'on nobélisera cinquante ans plus tard.

                 Seul écueil, de taille, en ce joli mai Paris est en rade et le Meurice...plus ou moins en autogestion. Les clients, sultan de Zanzibar, maharadjah de Kapurthala, ne sont plus là. De toute façon ni trains ni avions ne condescendent à fonctionner. Rares sont les taxis. Et puis il y a plus de vingt ans que l'on ne croise plus au Meurice le maréchal Von Choltitz se demandant Paris brûle-t-il? L'auteure explore pour nous les arcanes du palace en mode mineur. Le directeur n'étant plus reconnu, plus grand-chose n'étant reconnu dans Paris, le maître d'hôtel en chef et le concierge assurent tant bien que mal un fantomatique service. L'un penchant pour ce magnifique élan populaire, l'autre le déplorant. Moi, moi qui vous parle, je n'étais plus étudiant, il n'y avait plus d'études que la SNCF de toute façon m'interdisait, comme la pénurie d'essence. Donc moi je ne penchais pas. Je ne penche toujours pas, enfin pas sur ce sujet.

                La tendance du roman lorgne vers le burlesque avec  des scènes surréalistes étonnantes bien que ces quelques semaines printanières autorisent pas mal de licences. Il était interdit d'interdire. On a surtout oublié d'interdire la bêtise, incommensurable et tellement partagée. Les directeurs de palaces se réunissent au Fontainebleau, luxueux bar du Meurice. Ils s'appellent par leur raison sociale, un, enfin plusieurs cocktails pour Ritz, pour Plaza, pour Bristol, pour Crillon. Charmeuse, un des quatre pékinois de la milliardaire, aura maille à partir avec Babou le félin du moustachu catalan perpignanocentré. De littérature pour ce prix Roger-Nimier il n'est guère question. Florence ne lit jamais. Morand est surtout assez satisfait des ennuis de De Gaulle, Morand qui fut loin d'être résistant. Blondin ne craint que le rationnement liquide. 

              Pas de belons au menu non plus. Mondanités et ragots, mais dans la soie. Le lauréat, famélique et bégayant, est devenu depuis l'un des plus grands écrivains français, même s'il se voit parfois reprocher d'écrire toujours le même livre. Patrick! Pas tout à fait faux. 

              Ritz n'a encore rien dit. C'est tout de même une référence dans la profession. Ritz a un ascendant certain sur ses confrères, auréolé qu'il est par le génie maladif de Proust et le courage alcoolisé d'Hemingway. Même en tournant toutes le pages de leurs livres d'or,  aucun de ses homologues ne peut se vanter d'un passé aussi chic. Son nom est l'antonomase des palaces. Fitzgerald n'a pas écrit Un diamant gros comme le Bristol ou comme le Plaza. Non, il a écrit Un diamant gros comme le Ritz. C'est à vous rendre jaloux quand on fait le même métier. Dans ce syndicat qui n'en est pas un il fait figure de chef.

             Plongez dans le quotidien eceptionnel du célébre établissement. Au menu du Déjeuner des barricades, à défaut du luxe étoilé des autres années, un millésime d'humour et de fantaisie de très bon aloi, orchestré par une Pauline Dreyfus très affutée en maîtresse de (grande) maison.  

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