29 avril 2008
Quand il est mort le poète

Joli roman poètique et enquête policière en quelque sorte que ce livre de Giuseppe Conte qui nous emporte sur la côte ligure en 1822,sur les traces de Shelley qui y trouva la mort lors d'un naufrage douteux.Poète romantique anglais n'était alors pas un brevet de longue vie.Keats mourut à 26 ans,Byron à 36 et Shelley à 32.N'ayant pas précisément vécu d'eau fraîche ni même de balades le long de la plage la mort violente est souvent la dernière muse de ces messieurs.Giuseppe Conte nous narre ainsi les dernières semaines, très agitées,du poète.Ses querelles avec Lord Byron,ses frasques extra-conjugales,et ses lubies à vouloir se croire marin firent de son bateau une épave et du grand écrivain un maudit.
Sur cette trame Conte brode une investigation policière menée par un commandant italien,ancien officier de Napoléon et qui voue aux Anglais une rancoeur tenace.Mais le Commandant Medusei se prendra au jeu et sera séduit par l'aura de Shelley,chantre des libertés,prêt à soutenir les premiers soubresauts d'une Italie en route vers son destin.On sait par ailleurs l'explosive équipe formée par Lord Byron, Shelley, Mary Shelley éprise d'absolu et mère de Frankenstein. Autour d'eux gravitent marchands désabusés,espions à la solde de la Couronne Anglaise,mâitres-chanteurs et enfants malades comme il sied à des poètes romantiques qui auraient détester aller bien. Curieux comme j'ai déjà eu cette impression,de vivre un peu plus fort quand rôdent par exemple la rupture ou les questions.Je cite rarement des extraits mais la prose de Conte est tès belle et traversée d'images parfois sombres come les brisants de Viareggio:"La haine s'accumule et s'alimente d'elle-même,à moins qu'elle ne se cache,la nuit,sur les branches d'un arbre comme une chouette ou un chat-huant,prête à ouvrir ses ailes et à pousser ses cris douloureux".Et puis ce genre de livres me poussera peut-être à me repencher ou plutôt à me pencher sur les vers de Percy Bysse Shelley.

J'ai rencontré un voyageur venu d’une terre antique
Qui disait : « Deux immenses jambes de pierre sans le tronc
Se trouvent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
Sombrant à moitié, un visage brisé est allongé, dont les sourcils sont froncés,
Et les lèvres plissées, et qui sourit froidement sur commande,
Ce qui montre que son sculpteur a bien compris ces passions,
Dont survivent encore, empreintes sur ces choses sans vie,
La main qui s'est moquée d'elles et le cœur qui les a nourrit,
Et sur le piédestal ces mots apparaissent :
'Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois :
Contemplez mes œuvres, Ô vous les puissants, et désespérez !'
Rien à côté ne reste. Autour de la décomposition
De cette colossale épave, illimitée et nue,
Seul les sables plats s'étirent au loin. "
05 mars 2007
Sandro
Ne pas se fier à ce titre digne d'une collection fleur bleue.J'en profite pour dire que je n'ai aucun mépris pour ces lectures car je pense que le seul fait de se plonger dans les pages d'un roman fût-il dit de gare est déjà un voyage.Sandro Veronesi m'était inconnu mais le Domaine étranger de 10/18 m'a déjà donné tant de bonnes surprises que je n'hésite guère à me lancer dans une nouvelle rencontre littéraire.Bien m'en a pris car La force du passé est un roman étonnant et interrogatif.Un auteur à succès de livres pour la jeunesse voit soudain l'irruption curieuse dans sa vie d'un personnage bizarre qui prétend avoir bien connu son père qui vient de mourir.Et cet homme lui livre un secret.Le père de Sandro,ultra-conservateur notoire était en fait un espion russe.A partir de là Sandro va vivre quelques jours difficiles dans l'attente d'une vérité.Mais quelle vérité?
Tout au long du livre court ainsi ce mystère sur le passé qui bouleverse le quotidien de Gianni pour lequel les moindres incidents deviennent d'éventuels signes,indices d'hypothétiques évènements antérieurs qui auraient pu se dérouler.On est dans un domaine à la lisière d'un fantastique ordinaire et moderne,pas si étranger à mon avis à certaines nouvelles de mon écrivain préféré Dino Buzzati,déjà souvent cité.Veronesi, probablement cinéphile,fait référence au cinéma d'une curieuse manière,peu confite en dévotions.Et puis la balade en scooter de Gianni dans Rome fait plus penser à Nanni Moretti et même à Woody Allen ,un Allen qui aurait émigré dans la ville éternelle et troqué ses taxis pour un vespa,qu'à Gregory Peck dans Vacances romaines.
Né à Florence en 59 Sandro Veronesi a une formation d'architecte et de traducteur d'ouvrages américains.En 10/18,disponible également Les vagualâmes.
23 octobre 2006
Dino
J'ai "remonté" cette vieille note pour remercier l'ami Thom de sa découverte du Désert que je suis ravi de lui avoir inspiré avec d'autres.Thom est un amoureux des livres comme moi,de la musique rock comme moi et lui-même m'a souvent montré le chemin.C'est comme ça que j'aime le blog et non pas comme une somme de jugements péremptoires qui sonnent comme des diktats sous la plume de gens sûrs d'avoir raison.
Il ne s'agit pas ici de l'ami Dean Martin,ce crooner enchanteur que par ailleurs j'adore mais du fabuleux écrivain italien Dino Buzzati(1906-1972) ,immortel auteur du Désert des Tartares, cette fable absurde sur la condition humaine à travers la carrière du Lieutenant Drogo qui attendra toute sa vie l'ennemi pour se couvrir de gloire.Et l'ennemi viendra quand Drogo quittera l'armée pour agoniser dans une chambre d'auberge.D'ailleurs est-on sûr que l'ennemi est là?Jacques Brel très impressionné par le roman en a fait une chanson,Zangra,qui résume bien le propos de l'homme qui attend...Le cinéaste italien Valério Zurlini en a fait un film estimable en 1976,produit par Jacques Perrin lui aussi fanatique du livre.

Mais Buzzati aussi un nouvelliste génial dont les"racconti" souvent très courts baignent dans un climat fantastique,poétique,toujours inquiétant. L'une d'entre elles symbolise bien l'ambiance: elle s'appelle Les Sept étages et narre l'hospitalisation du héros dans une clinique où les cas très bénins sont traités au rez-de-chaussée et les cas désespérés au septième étage. Evidemment le héros monte les étages malgré les dénégations des médecins quant à la gravité de son état. Plutôt angoissant,non...
Principaux titres de ses recueils:Le régiment part à l'aube. Le K. Les nuits difficiles. En ce moment précis. L'écroulement de la Baliverna.Les sept messagers.Et trois autres romans : Barnabo des Montagnes. Le secret du Bosco Vecchio . Un amour.
Il n'y a rien à jeter dans l'univers de Dino Buzzati.On peut s'y précipiter,lire une nouvelle au hasard ou monter au fort de Bastiani guetter les hordes des Tartares.
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13 octobre 2006
Giorgio
Giorgio Scerbanenco(1911-1969),né Cherbanenkov en Ukraine est l'un des meilleurs écrivains italiens des années 50-60.Il a notamment créé Duca Lamberti,médecin radié pour avoir aidé à l'avortement dans l'Italie très conservatrice de cette époque.Dans une suite de romans et de nouvelles il trace un portrait de son pays d'adoption et surtout de la métropole du Nord,Milan,ville du miracle économique italien.Dans cette Italie sur la voie du progrès il y a des laissés pour compte et Duca Lamberti sait faire preuve de perspicacité et de compréhension.
Les Milanais tuent le samedi,Les enfants du massacre(terrifiant fait divers qui annonce les crimes de lycéens aux Etats-Unis),A tous les râteliers sont parmi les grandes réussites de Scerbanenco.Duca Lamberti est un personnage qu'on n'oublie pas,patient et désintéressé,enquêteur obstiné des trattorie et des rues de Milan,qui est l'autre grande héroïne de ses romans.
Giorgio Scerbanenco est aussi auteur de très belles nouvelles plus éloignées de l'univers du polar.Citons La nuit du tigre et,mon préféré,Péchés et vertus,recueil de 14 histoires sur les sept vertus cardinales et les sept péchés capitaux.Une fois de plus les éditions 10/18 ont fait un gros travail pour faire connaÎtre un des meilleurs romanciers d'un pays si riche en talents,tant littéraires que cinématographiques.  |
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09 octobre 2006
Italo
Joli titre comme souvent chez Italo Calvino l'un des auteurs italiens les plus originaux(1923-1985). Ce recueil, Le corbeau vient le dernier rassemble les premiers récits de celui qui fut entre autres traducteur de Raymond Queneau dont l'univers est proche du sien.L'oeuvre de Calvino est bourrée d'humour et d'ironie avec un petit air de fantastique bon enfant. Ceci ne l'empêcha pas d'être un intellectuel très en vue dans les annnées 50-60. Membre comme bien des écrivains et cinéastes du Parti Communiste Italien qu'il quitta après Budapest Calvino a écrit des nouvelles inspirées par la Résistance puis sa fabuleuse(au sens propre de l'ordre de la fable) trilogie souvent nommée Trilogie des Ancêtres mais que je préfère baptiser Trilogie des Aristocrates égarés.
Le Baron Côme décide en plein XVIII° Siècle de ne plus quitter les frondaisons des chênes verts. C'est de là en pleine époque des Lumières qu'il connaîtra marquises et politiciens dans un conte qui aurait plu sans doute au sieur Voltaire. Humour,dépaysement recul, rien n'est pareil vu des arbres. Il nous faudrait essayer de vivre ainsi.
Quand Charlemagne inspecte ses troupes il est plutôt étonné car le chevalier Agilulfe n'est pas ...dans son armure. Son écuyer Gourdoulou lui obéit pourtant régulièrement. Parabole sur l'identité et l'individualisme Le Chevalier inexistant mêle amertume narquoise et burlesque. Détonant hybride de chanson de geste,parodie de roman courtois et quête du Graal pas si éloignée de...Monty Python
Le Vicomte pourfendu est à mon sens une version conte cruel de Dr Jekyll et Mr.Hyde. Coupé en deux par un boulet barbaresque le noble Médard voit ses deux moitiés vivre en toute autonomie leur propre existence. L'un pour le pire, l'autre pour le meilleur. Et lequel des deux est le plus drôle?
Enfin Calvino est aussi l'auteur des aventures de Marcovaldo ce modeste manoeuvre romain à peu près aussi adapté à la grande ville que Charlot. Mais Marcovaldo lui est père de famille.A lire aussi Le sentier des nids d'araignée,La route de San Giovanni...
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08 octobre 2006
Un homme dans la ville
Giorgio Bassani est un écrivain du nord de l'Italie.Il semble qu'on commence à le redécouvrir.
Le cinéma nous l'avait déjà mis en lumière avec trois films dont le superbe Jardin des Finzi-Contini. Les éditions Gallimard proposent un ouvrage de référence rassemblant(et non compilant) tous les écrits de Bassani consacrés à sa ville de Ferrare. Bassani a lui-même réécrit ces six livres que l'on peut lire séparément. Cependant je crois qu'il faut lire le tout pour se faire une idée de la géniale appropriation du lieu géographique Ferrare par l'auteur. Essayons de procéder par ordre...
Ferrare est une ville d'Emilie maintenant éclipsée par Bologne. Ville d'art très attirante Bassani y vécut presque toute sa vie au sein d'une famille juive et bourgeoise. La communauté juive de Ferrare était particulièrement intégrée y compris parmi les dignitaires fascistes. J'aime à faire comprendre que les choses sont souvent plus complexes et moins manichéennes qu'on voudrait le faire croire.
Pourtant les lois raciales promulguées en Italie contraignirent Bassani à publier ses premiers poèmes sous un faux nom. Militant antifasciste c'est dans les années cinquante et soixante qu'il publia ses Histoires de Ferrare, regroupées ici dans Le Roman de Ferrare enrichi de nombreux documents sur l'auteur et sa ville.Cet ouvrage est un modèle d'érudition et de recherche pour qui veut s'imprégner d'une peuvre littéraire. Je n'avais jamais lu Bassani et ne connaissais que les films Les lunettes d'or et Le jardin des Finzi-Contini.
Après une courte et tranchante préface de Pasolini Dans les murs propose cinq nouvelles ayant trait à la société de Ferrare juste avant ou après guerre.Nous assistons à une version transalpine de l'antisémitisme et de l'engagement politique, et surtout à l'ooportunisme qui sied si bien au genre humain. A Ferrare comme ailleurs les retours de guerre sont difficiles.
Les lunettes d'or est un court roman plus connu depuis le film de Giuliano Montaldo ou Philippe Noiret campe ce professeur homosexuel en proie à l'incompréhension. Une belle oeuvre, pleine de retenue et qui n'angélise pas la victime, chose rare dans ce domaine.
Le jardin des Finzi- Contini est une oeuvre d'une délicatesse et d'une grâce rarissimes. L'histoire d'amitié entre le narrateur et Micol, fille d'une famille juive riche toujours dans cette bonne ville de Ferrare se déroule dans un style assez précieux fait de longues phrases et de subordonnées d'une beauté à couper le souffle. Bassani sait ce dont il parle ayant fréquenté les cénacles bourgeois et éclairés des années trente. Il y a unité de lieu dans ce fameux jardin et le court de tennis verra se dérouler des sentiments d'une force et d'une ardeur accompagnées de promenades dans la nature idyllique de cette sorte d'éden pour amours enfantines et adolescentes. Mais que c'est difficile d'avoir 20 ans ou 50 d'ailleurs quand s'abat la peste qui conduira la famille Finzi-Contini à la solution finale!

Giorgio Bassani a désavoué le film de Vittorio de Sica et j'ignore vraiment pourquoi. C'est un peu dommage car la sensibilité de de Sica est réelle même si elle est plus familière du petit peuple romain cher au Néoréalisme(Sciuscia,Le voleur de bicyclette) que des familles aisées du nord de l'Italie. A propos je trouve bien injuste le purgatoire qui semble avoir saisi les films de de Sica, par ailleurs bien peu distribués en DVD.
Le Roman de Ferrare contient encore Derrière la porte, Le héron et L'odeur des foins que je n'ai pas lus. Mais la prose de Bassani est si dense et procure une brûlure exquise et tendrement douloureuse que je compte bien finir cette intégrale. Enfin je n'ai jamais lu une oeuvre aussi lovée au sein d'une ville, la ville de Bassani. Cela me donne diablement envie de voir Ferrare comme ces lecteurs amoureux qui visitent le cimetière de la ville pour rêver sur le tombeau de la famille Finzi-Contini qui est pourtant sortie de l'imagination de l'auteur. Bien bel hommage à la littérature, cette fleur vénéneuse et mortelle que j'aime tant.
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15 septembre 2006
Un silence éloquent

Très belle écriture que celle de Dacia Maraini, somptueuse, qui nous entraîne au coeur de la Sicile du XVIII° Siècle. Le destin d'une femme, murée depuis sa naissance dans un total mutisme qui saura prendre conscience et vivre pleinement dans une île pétrie d'archaïsmes et de préjugés. La lecture sera le révélateur de cette sensibilité à vif et Marianna Ucria, la jeune aristocrate, mariée à 13 ans, pas plus mal qu'une autre d'ailleurs, verra son existence virer de la monotonie à l'exaltation, annonçant la prise en charge par les femmes de leur avenir. Marianna n'est pas une suffragette,non,mais une héroïne dont le romantisme saura faire corps avec une volonté de fer pour bouleverser le monde à sa manière.
Dacia Maraini,fille de la noblesse sicilienne a grandi près de Palerme,cette ville secrète et fascinante où se situe l'histoire de Marianna Ucria.
Emmanuelle Laborit a incarné l'héroïne dans le film homonyme de Roberto Faenza en 97, La Vie silencieuse de Marianna Ucria.
04 août 2006
Mario
J'adore parler des écrivains que j'aime et souvent je les appelle par leur prénom.Certains me sont si familiers.Voici Mario.

Mario Rigoni Stern,octogénaire italien du nord du pays est un conteur fabuleux qui a publié de nombreux livres surtout sur la Guerre et son pays.Le sergent dans la neige,son oeuvre la plus connue retrace la retraite de Russie en 1943 vécue par quelque soldats italiens.Le travail de Rigoni Stern est une affaire d'artisan et c'est ainsi qu'il se revendique,montagnard de culture et de tradition.Il a écrit des souvenirs de la guerre,sous formes de récits s'apparentant à des nouvelles,la plupart du temps entremêlés d'épisodes d'enfance,de nature,de chasse dans ce Haut Pays d'Asiago qu'il habite encore le plus souvent.
Sa jeunesse passée dans les troupes fascistes l'a conduit à se questionner et à nous donner des écrits d'une humanité rare,homme de paix devenu sage que sa longue expérience des conflits a amené à rencontrer Primo Levi(très bel hommage lors du suicide de ce dernier en 87,dans Le poète secret),Italo Calvino,Mario Soldati,Elio Vittorini,les plus nobles des intellectuels italiens,tous poètes et romanciers universels.
Souvent cité pour le Nobel,Mario Rigoni Stern n'a pas besoin de cela pour être l'immense écrivain qui appartient à tous.D'autre titres:Histoire de Tönle,La chasse aux coqs de bruyère,La dernière partie de cartes,Le vin de la vie,Les saisons de Giacomo.Presque tous ses livres existent en français(Ed.10/18 et La Fosse aux Ours).