10 mai 2015

Géographie, Toledo, Ohio

tOLEDO

                                         Je n'ai rien à dire sur Toledo. Si. Il semble que cette ville de l'Ohio ait été la première au monde à être jumelée. Et je vous le donne, Emile. Avec quelle cité? Tolède, Espagne. Etonnant, non? Mais c'est surtout l'occasion d'évoquer Blue Nile, merveilleux groupe de Glasgow, suivi depuis trente ans par une poignée de fantômatiques fans aussi rares que les rares albums du trio écossais. Je ne les connaissais pas beaucoup mais, piochant pour cette rubrique un peu aléatoire, j'ai découvert cette chanson sublime, Because of Toledo, extraite de l'album High (2004) qui doit être le quatrième de Blue Nile.

 

                                        Ce que l'on appelle faute de mieux la musique rock réunit en fait tellement de diversités depuis soixante ans qu'à picorer par monts et par vaux, à la faveur ici d'un souvenir, là d'une citation, on découvre où on redécouvre des perles rares. A mon sens Because of Toledo et The Blue Nile en font partie. Et vogue, de mes musiques, la felouque...

TBN-High

P.S.A la fin de la chanson notre ami félin se réveille. J'espère que vous aussi. Pour mieux se reposer puisque je vais, pour quelque temps (ça m'étonnerait que je tienne longtemps), mettre ce...

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09 mai 2015

Un toit ne suffit pas

Toit rouge

                                       On n'est pas loin du chef d'oeuvre avec La maison au toit rouge du cinéaste japonais octogénaire Yoji Yamada dont je n'avais vu aucun film. J'ai recopié le synopsis. En 1936, la jeune Taki quitte sa campagne pour travailler comme gouvernante à Tokyo au sein de la famille Tokoda composé d’un charmant couple et de leur fils de 6 ans. Lorsqu'Itakura, un jeune collègue du mari est chez lui, Tokiko la maîtresse de maison se trouve irrésistiblement attirée par cet homme différent, sensible et cultivé. Témoin de leur liaison secrète, la servante se souviendra bien des années plus tard, non sans une certaine émotion, de cette époque tourmentée d’ un Japon en guerre dans la rédaction de ses mémoires...

                                       Ca a tout l'air d'un mélo et c'en est un. Et alors... Cette histoire simple est traitée  d'une manière calme et modeste, nous quitterons fort peu cette maison symbole d'abord d'un bonheur assez tranquille ou rien n'est remis en question et surtout pas la place de la femme dans cette société japonaise d'avant-guerre. Parlons-en, de la place des femmes. L'épouse est plutôt bien traitée, comme une épouse quoi, qui sait mettre en valeur son grand homme de mari. Pas très loin du féodal. La servante, quant à elle, suit un cursus classique pour une jeune fille pauvre à cette époque. Terriblement troublée par ce secret qu'elle partage bien involontairement avec sa patronne, Taki voit en plus comme tous les Japonais le spectre de la guerre s'avancer et se préciser. C'est un bel art que pratique Yoji Yamada: parvenir à faire passer le souffle de la guerre, la guerre sino-japonaise d'abord, sans insister, uniquement pas des bribes de conversation entre hommes, mais en nous faisant parfaitement comprendre cette sensation de culpabilité qui déjà lors du massacre controversé de Nankin, 1937, acommencé d'étreindre les Japonais.

                                       Puis c'est Pearl Harbor et le conflit du Pacifique. Itakura sera finalement mobilisé, les bombes sur Tokyo et le feu nucléaire (présent d'une manière ou d'une autre dans tout le cinéma nippon) auront raison de cette liaison secrète. Mais quel joli prodige que La maison au toit rouge qui en dit tant avec une économie de moyens, qui laisse le spectateur se faire sa propre version, et qui grave au coeur la jolie habitation tokyoïte. Fine analyse de ce Japon que l'on connait si mal, et bien beau mélo tout en retenue, le petit jardin, les volets claquant et les sentiments qui blessent pour si longtemps, comme tout cela exprime bien la sensibilité du vieux cinéaste. C'est un régal que ce film d'un grand classicisme que certains critiques ont confondu avec le conservatisme le plus rassis. Consternant. A mon avis.

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07 mai 2015

La poésie du jeudi, Remy de Gourmont

Poésie du jeudi

                                  Prévert n'a pas le monopole des feuilles mortes. Remy de Gourmont, romancier et critique littéraire, s'est aussi penché sur celles qui évoquent souvenirs et regrets. Voici donc un poème hors saison. Et comme toujours un grand merci à Dame Asphodèle.

Les feuilles mortes

Simone, allons au bois : les feuilles sont tombées ;

Elles recouvrent la mousse, les pierres et les sentiers.

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

 

Elles ont des couleurs si douces, des tons si graves,

Elles sont sur la terre de si frêles épaves !

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

 

Elles ont l'air si dolent à l'heure du crépuscule,

Elles crient si tendrement, quand le vent les bouscule !

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

 

Quand le pied les écrase, elles pleurent comme des âmes,

Elles font un bruit d'ailes ou de robes de femme :

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

 

Viens : nous serons un jour de pauvres feuilles mortes.

Viens : déjà la nuit tombe et le vent nous emporte.

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?

Remy de Gourmont (1858-1915)

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03 mai 2015

La tête des autres

peuple

                                Auteur jeune, François-Henri Désérable  a choisi pour ce recueil une héroïne heureusement démodée mais qui eut ses heures de gloire, la veuve de Saint Pierre, la Louisette, le rasoir national. Mais j'ai un faible pour la moins connue abbaye de monte-à-regret. Au générique de cet article ce sera donc starring la Guillotine. Dix textes, j'hésite à dire nouvelles, qui nous replongent dans la Terreur, cette époque bénie où tel qui décapitait vendredi pouvait perdre la tête dimanche. Et tout ça est très finement raconté avec humour et réflexion. Souvent à travers les souvenirs d'un gardien de prison ou de différents témoins on revit ainsi les derniers instants de célébrités, à commencer par l'Autrichienne.

                              Le titre du livre est la dernière phrase prononcée par Danton lui-même. Danton narre ainsi en personne ses heures ultimes. On sait le tempérament jouisseur de cet homme et son opposition à l'autre, le poudré, le rigide. La truculence est donc bien là dans les adieux de Danton et Désérable y fait merveille, "Les cuisses des femmes me guillotineraient, le mont de Vénus serait ma Roche Tarpéienne". Mais ne nous y trompons pas, toute la hideur de l'institution capitale parcourt le livre.

                             Le plus grand esprit français du siècle dernier évoque la haute figure du savant Lavoisier. C'est génial. "Devant l'échafaud il continua de lire jusqu'à ce que son nom fût appelé. Alors il sortit de sa poche un signet, le plaça à la page où il avait arrêté sa lecture et, sans prononcer une parole, posa sa tête sur le billot". Le grand chimiste aurait pu tenir un blog littéraire.

                             Mais tous les épisodes de Tu montreras ma tête au peuple valent le détour. Les confidences du petit-fils de Sanson, Sanson, exécuteur de son état dont le descendant n'hésite pas à louer le sens de l'humain, "On a beau dire, répétait souvent mon grand-père, la guillotine est une grande avancée". Le chagrin de Marie-Joseph Chénier, culpabilisant de la mort de son frère André. Les pages Marie-Antoinette, consacrée à la gorge ex-royale, et à Charlotte la jolie normande marassassine. Ce livre de François-Henri Désérable, qui devrait se méfier, avec ses prénoms très Ancien Régime, est passionnant, pas seulement pour qui aime l'Histoire, mais aussi pour le courage et la classe de certains condamnés, leur drôlerie parfois, leur pathétique parfaitement mis en scène, de façon très concrète par l'auteur né en 87, très prometteur. Il est vrai qu'il est picard, comme moi...Et hockeyeur professionnel, comme moi. Non, pas comme moi.

 

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30 avril 2015

L'autre Michel-Ange

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                                            Il faudra que j'aille à Ferrare un jour. Je le savais depuis longtemps déjà, vous connaissez ma passion pour l'Italie en général, sa litté et son ciné en particulier. J'ai décidé de dire litté comme on dit ciné, à savoir une belle apocope, histoire d'avoir l'air de frayer avec tout ce qui s'écrit et se lit. Vanité...Humour, ça je précise toujours. Faute d'aller en Emilie-Romagne je me suis contenté pour l'instant de visiter à la Cinémathèque de Bercy, curieux endroit ou snobisme et perdition voisinent avec nostalgie et fascination, l'expo (encore une apocope) consacrée à Michelangelo Antonioni, un beau et patricien patronyme, presque aussi beau qu'Edualc Eeguab. C'est un modèle pour les cinéphiles, un endroit où je me suis senti mal, donc en phase avec le cinéma d'Antonioni, où tous les personnages ne vont pas bien, donc j'étais bien là bas à Bercy, à ma place, pas aux Finances. Le cinéma antonionien, on lui reproche parfois son nombrilisme, et l'on n'a pas complètement tort. Mais voilà, un nombril peut parfois, pourvu qu'il soit bien observé, nous apprendre beaucoup.

                                        Les films d'Antonioni prêtent le flanc aux accusations d'élitisme un peu comme s'ils venaient d'un homme qu'on estime mais à la réputation ésotérique. Il y a dix ans déjà, présentant les cinq géants du cinéma italien d'après guerre, j'avais pris pour incipit: Rossellini le professeur éclairé, De Sica le médecin prévenant, Fellini le roi-bouffon, Visconti le cousin aristocrate et contradictoire et Antiononi un autre cousin, intellectuel un peu éloigné.

Expo

                            Il faudra que j'aille à Ferrare un jour. Ferrare, héroïne des si beaux livres de Giorgio Bassani mais aussi ville natale d'Antonioni . L'expo n'oublie pas ses débuts néoréalistes, le court métrage Les gens du Pô, cette Italie juste après guerre qui initiait un nouveau courant, celui d'un cinéma qui sera comme aucun autre en totale adéquation avec un pays, un peuple, une époque. Je rabâche. L'influence du Duc de Modrone, Luchino Visconti, est bien là dans le premier quart de sa carrière, dont surtout après une incursion dans les coulisses du Septième Art, La dame sans camélias et sa première muse, Lucia Bose, il s'affranchira pour défricher une terra incognita en cinéma, la fameuse incommunabilité qui devait le poursuivre toute sa vie. Très bien initiée par Le cri, avec quelques séquelles néoréalistes, cette période culmina avec sa trilogie L'Avventura, La notte, L'eclisse. Ce fut aussi l'incompréhension, y compris d'une partie de la critique dérangée dans ses certitudes.

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                                Lettres, manuscrits, photos, et les magnifiques affiches, toutes plus belles les unes que les autres, composent ce chemin d'étoiles, interrogeant nos souvenirs cinéphiles et existentiels. Bien trop jeune pour la trilogie, j'ai découvert ces films et leur richesse trente ans après, stupéfait devant une telle modernité, un tel cran, qui devaient laisser au début des sixties bien des spectateurs au bord de la route. Un visage illumina ces années, Monica Vitti, même si dans La notte Jeanne Moreau, si souvent insupportable par la suite, forme avec Marcello un couple reflet, un duo miroir extaordinaire.

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                                    Cette expo s'intitule Aux origines du pop car Michelangelo Antonioni, très intéressé par la culture pop, Carnaby Street, le pop art, et la musique émergente, choisit de quitter l'Italie pour mijoter en Angleterre Blow up, Palme d'Or, parabole sur le voyeurisme et sur la presse qu'on n'appelait pas encore people, qui fit de lui une icône d'une certaine jeunesse, l'un des rares cinéastes à s'aventurer dans cet univers étrange et un peu effrayant pour qui avait dépassé trente ans. Moi j'en avais seize et, fou de cette musique, je retenais surtout la scène où Jeff Beck cassait sa guitare au sein des Yardbirds (Beck et Jimmy Page réunis, c'est le seul document). 

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                                    Puis ce fut l'Amérique de Zabriskie Point et Profession reporter, visions désespérées des seventies, déjà évoquées sur ce blog. Mais je ne vais pas faire l'analyse exhaustive de Aux origines du pop, j'engage seulement ceux qui en auront l'occasion, à s'attarder rue de Bercy pour découvrir un artiste protéiforme et qui ne se retourna pas, le contraire d'un créateur de recettes, et qui fut aussi peintre et photographe, l'influence d'un Giorgio de Chirico notamment.

                                    Il faudra que j'aille à Ferrare un jour. Car Michelangelo Antonioni n' apas usurpé son prénom, participant à une nouvelle renaissance de ce cinéma italien phenix, des paysans de la plaine du Pô aux esthètes oisifs romains, du Swinging London à la Chine postmaoïste. Il ya comme ça, des choses qu'il faut faire. Autre chose qu'on peut faire, sans être un italocinémaniaque comme moi, regarder ce beau montage travelling proposé par la Cinémathèque. http://www.cinematheque.fr/expositions-virtuelles/antonioni/index.htm

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P.S. Pour retrouver quelques-unes de mes chroniques sur les films de M.A. tapez Antonioni dans "Rechercher".

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27 avril 2015

Afrique adieu

Masse critique

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                                 Voilà le quatrième et dernier ouvrage de la sélection Prix Relay Babelio. Et ce fut un grand plaisir, les quatre livres étant de qualité. Dominique de Saint Pern revient sur Karen Blixen d'une superbe manière, non avec une biographie de plus mais avec un portrait joliment brossé qui va au delà du célèbre et très réussi Out of Africa, bien que Meryl Streep apparaisse dans Baronne Blixen, qui reste un roman, et ne fait pas l'impasse sur le Danemark après son retour du Kenya. C'est peut-être un peu moins "grand romanesque" mais c'est très attachant.

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                                  Clara Svendsen, polyglotte, pianiste, latiniste fut longtemps la secrétaire dame de compagnie infirmière traductrice esclave, oui, tout ça, de Karen Blixen. Dans ce roman elle est la passeuse qui nous immisce dans la complexité de la galaxie Blixen, personnalité décidément bien difficile à circonscrire. Ses triomphes littéraires et sa santé chancelante, en grande partie cadeau de son mari Bror, ses très nombreux paradoxes, ce qu'il faut bien appeler son snobisme, sa passion pour Thornkild Bjornvig, poète plus jeune de trente ans, son amertume et une haute idée d'elle-même parfois nous conduisent à trouver Isak Dinesen Karen Blixen un peu "trop". Son carnet d'adresses nous énerve un peu, Truman Capote, John Gielgud, Cecil Beaton, Carson McCullers. Une scène sublime vers la fin du livre: un homme deux fois immense, à l'Hôtel d'Angleterre, Copenhague, n'ose lui téléphoner. Il repartira, sans la voir, intimidé. Il en fallait pourtant beaucoup pour impressionner Orson Welles. Je me fiche bien de savoir si c'est vrai, mais j'adoube cette anecdote. Citizen Welles adaptera après sa mort Une histoire immortelle. Quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende.

                                  Vous voulez savoir pour Denys Finch Hatton. L'Afrique est là bien présente. Les Kikuyus et les Somalis, les fauves et le Gipsy Moth jaune étincelant qui devait l'emporter. Et sa tombe sur la colline. Mais vous savez tous l'histoire. "Jamais plus sa voiture remontant l'allée. Jamais plus sa longue silhouette sur le seuil de sa véranda. Jamais plus ses chapeaux accrochés à la patère". Baronne Blixen, le livre, a su s'affranchir de son modèle et de sa très belle mise en scène hollywoodienne (ne cherchez pas, c'est un hommage, une qualité). Dominique de Saint Pern a tout bon, les climats, les cocktails, la chasse et la littérature, la grandeur et les petites petitesses du presque Prix Nobel anorexique et tabétique. Allez-y sans crainte de doublonner avec La ferme africaine, avec Out of Africa ou avec une bio traditionnelle. Vous y apercevrez un lion étendu non loin de Mbogani, vous y sentirez le souffle du vent sur Elseneur, et vous y aimerez plus encore la Baronne avec parfois des envies de la gifler.

                                   "Il (le soleil) joue avec son propre reflet dans l'eau puis s'amuse à caresser le pelage tacheté des girafes, ou bien la fine accolade dessinée à l'encre de Chine sur les flancs des impalas venus se désaltérer; enfin, indolent, il glisse sur le plumage des flamants et le lac brûle soudain dans la lumière des couchants."

Dominique  d'A sauts et à gambades    Baronne Blixen - Dominique de Saint Pern

 

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25 avril 2015

Les plumes...by Asphodèle: Ballade de Vancou et Vladi

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                                              Avec plaisir je me penche cette semaine sur la floraison avrilesque des Plumes que nous organise Aspho. Qu'elle en soit remerciée une fois de plus car c'est un bogro travail. Le bouquet se compose donc de 26 mots: allergie-velléité-brise-espérance-étincelle-écrire-déplaisir-censure-enfant-gourmandise-première-tramway-rides-éphémère-envie-amour-voyage-peluche-chocolat-tapir-envol-baiser-attente-vibrer-volutes-valser. Pour le chocolat, non merci.

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                         Portulans, mappemondes et planisphères avaient toujours excité sa gourmandise. Dès l'âge tendre il avait épinglé au mur roses des vents et noms compliqués à souhait, aquilons, zéphyrs et foehns, ne se satisfaisant pas de la brise marine. Il avait aussi nanti chaque peluche d'un drapeau différent, aimant à installer sur la terrasse essoufflée une petite armée de nounours, lapins ou lions aborant fièrement ces oriflammes vibrant au grand air comme des incantations au voyage, premières velléités d'embrasser le monde. Pour l'enfant dans la cité ces passions précoces n'auraient rien d'éphémère.

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                        La grande carte du monde se desséchait maintenant depuis si longtemps, sur ses rides il avait tant erré, Sinbad et Ulysse, mais avait tenu parole, celle de conserver la virginité géographique de ses amis d'enfance Vancou et Vladi. Ces deux là avaient toujours été ses préférés, deux étincelles qu'il me faut vous présenter. Deux points, aux deux extrémités, deux villes ouvertes et qui semblaient s'étreindre par delà l'océan. Les grands oiseaux marins étaient-ils capables d'un tel envol qu'ils pourraient porter à Vladi des nouvelles de Vancou? Sur les ailes des courlis, London et Kessel auraient-ils pu s'écrire, eux qui avaient hanté ces bouts du monde? Toute sa vie, lui qui avait essaimé au long des années toute latitude, s'était-il donné pour seule censure d'éviter ces deux jumelles éloignées. Rêves elles devaient ainsi demeurer, à tout le moins ainsi tout déplaisir, si fréquent lors de ses pérégrinations, serait banni.

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                            Car l'inassouvi c'était encore l'espérance et l'illusion des tramways sur la colline. C'était la parabole de l'escalier,  l'attente du septième ciel. C'était comme le premier baiser d'un amour voué à la déréliction comme un navire sur un Pacifique usurpant son nom. C'était l'envie, c'était la vie. De douces volutes havanaises qui ne s'estomperaient pas. Comme valser en habits d'empereur  que ne guetterait aucune allergie révolutionnaire tapie dans l'ombre assassine. Nulle carte ne viendrait jamais de la Baie des Anglais ni du Zolotoï. Mieux ainsi.

 

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20 avril 2015

Iceland scories

lave

                                 Asphodèle m'avait donné envie de retrouver Erlendur que je n'avais pas vu depuis dix ans. Bibliothèque Guy de Maupassant de ma vieille cité picarde, au pif je prends La muraille de lave, ce qui, après Le mur invisible très récemment, devrait logiquement me conduire au Mur de Sartre auquel je préférerai et de loin réécouter le Floyd et The Wall. Là dessus vous pouvez compter sur moi. Cette entrée en matière ne casse pas des briques mais bref Erlendur est en vacances dans ce roman et c'est l'un de ses adjoints, Sigurdur, qui s'y colle. Un bon polar avec un inspecteur pas très sympa dont la vie privée part à vau-l'eau mais il y  a longtemps que n'enquête plus nulle part dans le monde un commissaire Maigret que sa femme attend patiemment pour réchauffer le mironton.

                                Vu d'ici, avec 300 000 habitants enfermés dont deux cinquièmes à Reykjavik, on pourrait croire que les Islandais se connaissent tous et qu'on y croise son voisin de palier dans tout bar qui se respecte ou qui ne se respecte pas, et que les secrets n'y sont pas faciles à celer. J'avoue préférer un pays où mentir n'est pas plus élégant mais un tout petit peu plus facile. Si je vous dis ça ce n'est pas pour étaler mes turpitudes mais parce que La muraille de lave joue sur les secrets qu'ils soient bancaires ou privés voire très privés, ce dans une île qui a joué avec le feu, pas seulement celui de ses volcans. Ce que j'ai aimé c'est que Sigurdur est loin d'être un parangon de vertu, n'agissant bien ni avec sa mère, à peine avec son père malade, et qu'il est somme toute assez misanthrope.

                              Pas d'armes à feu dans La muraille de lave, qui est à la fois un phénomène géologique insulaire et dangereux et le surnom d'un centre financier maléfique porteur de crise. On sait le désastre économique récent de l'Islande, et celui des Islandais. Des maîtres chanteurs, des photos compromettantes, des "recouvreurs" musclés pour des dettes plus que douteuses. Ainsi donc, et Dieu merci pour la littérature policière, même très au Nord, même très à l'Ouest, même très dans l'Atlantique, les voyous se portent bien. Ouf, ce n'est pas l'apanage d'East L.A. Parfois pourtant je regrette un peu les écluses de Simenon ou le presbytère de Rouletabille. Cette boutade ne doit pas masquer la qualité de l'écriture d'Arnaldur Indridason, bien connu maintenant des lecteurs français.

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18 avril 2015

A la croisée des vents

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                                                      J'ai eu l'occasion de présenter ce film il y a quelques jours au multiplexe de notre ville. Un film qui nous vient d'Estonie, ce qui est déjà une rareté, mais surtout un film qui ne ressemble à aucun autre, exigeant, passionnant, déroutant et pourtant cohérent. Composé à 95% de plans fixes Crosswind narre la très peu médiatisée déportation des Baltes par l'Union Soviétique en 1941. Un noir et blanc oppressant mais de toute beauté happe le spectateur auquel il faut un peu de bonne volonté car sa situation est celle d'un otage, capté à son corps défendant, et qui subit le syndrome de Stockholm et entre peu à peu en empathie avec ses geôliers. C'est, je l'avoue, une façon un peu cavalière de présenter les choses mais des critiques ont parlé à propos de Crosswind d'une technique de gel cinématographique, une assertion pas du tout péjorative en l'occurrence.

                                                     Ce film a été bien reçu malgré son parti pris extrême et les spectateurs ont activement participé à une discussion sur le fond et plus encore sur la forme. C'était un pari que le Cinéquai 02 avait engagé , programmer cette oeuvre austère et difficile mais finalement très prenante. D'abord revenir un peu sur l'histoire souvent occultée de ce que le jeune metteur en scène Martti Helde nomme sans détour l'holocauste soviétique et l'exil forcé de si nombreux Baltes, et qui devait se prolonger au delà de la mort de Staline. Puis que ceux qui le souhaitent s'expriment sur la structure si unique de ce film. Ainsi de la caméra, seule à se mouvoir au long de Crosswind, serpentant, s'insinuant au plus près là d'un genou, là d'un visage ou d'une larme, là du grain du mauvais pain des reclus. Ainsi de la forme épistolaire du récit basé sur les lettres d'Erna jeune mère séparée de son mari, jamais envoyées, et qui ne saura sa mort que 47 ans plus tard, lors de l'éclatement de l'empire soviétique. Une longue glaciation qui perdura bien après la guerre, c'est ce que retrace sobrement et si intelligemment Crosswind/La croisée des vents, admirable premier opus d'un Estonien de 27 ans dont le projet fut initié alors qu'il n'en avait que 23.

                                                     Que dire aussi de l'impressionnante beauté de la bande son, quand bruissement des feuilles, chuchotements d'un modeste filet d'eau, voix off comme je n'en ai jamais entendue prennent une signification fabuleuse eu égard au côté statique des images, statiques mais jamais figées tendance Grévin, le risque majeur d'une telle entreprise. Afin de m'imprégner de cette histoire et d'étayer un peu mes propos j'ai vu Crosswind deux fois le même jour. Le film est d'une telle richesse que ce fut un plaisir redoublé. Le Septième Art s'égare si souvent qu'il faut rendre hommage à cette oeuvre originale et forte, jamais dénuée d'émotion.

"CROSSWIND - LA CROISEE DES VENTS" de Martti Helde

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16 avril 2015

La poésie du jeudi, Gabriela Mistral

Poésie du jeudi

L'étrangère

  

Elle parle avec un arrière-goût de ses mers sauvages

avec on ne sait quelles algues,

avec on ne sait quels sables ;

Elle prie un Dieu sans forme ni poids,

Elle est vieille comme si elle allait mourir.

Dans notre jardin, qu’elle nous rendit étranger,

elle a planté des cactus et des herbes dentelées.

Elle exhale le souffle du désert,

ses cheveux sont blanchis par des passions

qu’elle ne raconte jamais et, si elle nous les contait,

ce serait comme la carte d’une autre étoile.

Elle vivra parmi nous quatre-vingts ans

et elle sera toujours comme l’heure de sa venue,

parlant une langue qui halète et gémit

et que seules comprennent les bestioles.

Elle va mourir au milieu de nous

une nuit qu’elle souffrira davantage,

avec son destin pour unique oreiller,

d’une mort muette, étrangère.

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                                                        La modeste institutrice chiliennne (1889-1957) devint en 1945 le premier Prix Nobel latino-américain. Née en Lucila de Maria del Perpetuo Socorro Godoy Alcayaga, elle prit le pseudonyme de Gabriela Mistral par admiration pour Gabriele d'Annunzio et Frédéric Mistral. Elle fut aussi diplomate et demeure dans son pays une figure égale à celle de son cadet Pablo Neruda.

 

 

 

 

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