24 mai 2013

Kafka sur le rivage

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                  La littérature du coeur,cette expression banale prend tout son sens à l'évocation de ce très beau livre de l'auteur allemand Michael Kumpfmüller.Ignorant et l'auteur et l'ouvrage je suis tombé dessus en librairie et il m'a attiré très vite.La quatrième de couv. ne m'en disait ni trop ni trop peu.J'ai eu envie.Et La splendeur de la vie est un grand livre,qui m'a beaucoup parlé,bien que piètre connaisseur de Kafka.Mes connaissances sur lui se bornaient à La métamorphose,Le procès de Welles,le vieux film de Soderbergh Kafka.Du tout bon,tout ça, mais qui ne me donne aucune légitimité particulière pour évoquer Kafka.Après la lecture de La splendeur de la vie j'ai le sentiment d'avoir mieux saisir la personnalité du Praguois.Et ce grâce à la prose toute en retenue de Michael Kumpmüller, né à Munich en 1961 et dont un seul autre roman a été traduit en France,Fugue en lit mineur (Denoël,2003).

              Kafka,à la santé fragile,séjourne l'été 23,sur la Baltique.Il y fait connaissance de Dora Diamant,quinze ans de moins que lui.Cet amour sera brisé par la mort de l'auteur moins d'un an après.Trois saisons auront suffi pour anéantir totalement l'homme.C'est l'histoire de ce coup de foudre,entre Franz,quarante ans,assez célèbre mais désargenté,et la jeune femme,juive elle aussi,modeste cuisinière dans une colonie de vacances à Müritz,station balnéaire.On vit alors le quotidien de Franz et Dora qui finiront par habiter ensemble à Berlin,peu de temps, et dans la précarité sanitaire et matérielle.Ce sont les fameuses années d'hyperinflation en Allemagne où l'on imprimait des billets de 500 000 000 marks.Tout est si difficile mais Kumpfmüller qui a fait un gros travail de documentation sur journaux,carnets et correspondance de Kafka,nous présente un homme marchant certes vers la mort,mais dans une paix relative grâce à Dora, discrète et tendre.Un Franz Kafka presque heureux.

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           Le livre est bouleversant,mais dans la simplicité et la pudeur.Nulle confession intime,nul secret un peu croustillant dévoilé, mais beaucoup d'amour,en peu de gestes,ils n'en auront pas eu le temps.Un bref retour à Prague,où les retrouvailles avec les parents sont tièdes.Un certain regain d'intérêt pour le Talmud. Des rêves d'évasion,de Palestine aussi.Le sionisme est passé par là.Les plus clairvoyants avaient soupçonné qu'à la République de Weimar succéderaient des années de plomb.Ils étaient encore en dessous de la vérité.La splendeur de la vie cache sous un titre qu'on jugerait mièvre une flamme superbe qui me confirme que dans la vie de chacun ce ne sont pas forcément les années en commun qui comptent le plus,et que l'intensité de quelques dizaines de jours et de nuits dans l'unisson fait parfois plus pour le bonheur de l'homme.

         Je termine ce jour une bien belle lecture que je n'oublierai pas,précieuse et vivace,sur un thème des plus sombres mais diablement humains.Il me semble voir le visage de Dora,son sourire qui aura illuminé la fin d'un écrivain immense,qu'il n'est pas du tout nécessaire d'avoir lu pour apprécier La splendeur de la vie.Puisse ce livre relancer le goût de vivre...Dans la forêt viennoise ne survivent pas que des légendes.Dans un sanatorium de Kierling,un jour de 1924,l'amour a triomphé.

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05 mai 2013

Ma peur du loup

HESSE

              Il ne viendrait à l'idée de personne de nier l'importance de Hermann Hesse.Prix Nobel 1946,l'écrivain allemand n'est pas un auteur souriant.J'ai attendu très longtemps avant d'affronter Le Loup des steppes.J'ai des difficultés à en parler.Cette littérature existentielle m'est assez  étrangère.Les chefs-d'oeuvre intimident parfois.c'est le cas avec Harry Haller,ce quinquagénaire désabusé en pension dans une ville d'Allemagne.Lui-même pris en étau entre sa tendance presque suicidaire et misanthrope,celle du Loup des steppes,un beau titre, séduisant,et son désir d'insertion dans la société.Toutes les anthologies du XXème Siècle soulignent l'importance de ce livre.Probablement indiscutable mais à moi,Le Loup des steppes est demeuré en partie hermétique.

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          Ainsi ma peur du loup était donc justifiée.A voir le thème on pourrait penser,un peu,à une sorte de Docteur Jekyll et M.Hyde version post-freudienne.Un peu immodeste la version.Malgré quelques moments forts.De plus il faut rappeler que Hesse a écrit ce livre en 1927,devenu citoyen suisse,par anti-nationalisme essentiellement.Un soir ,traînant son âme en peine, Harry se retrouve en possession d'un ‘Traité du Loup des Steppes, où son portrait psychologique est dépeint avec une telle précision que lui seul aurait pu l'écrire. Intrigué, il tentera d'en découvrir la provenance, et apprendra ainsi l'existence d'un Théâtre Magique, un mystérieux endroit où seuls les fous sont admis. Harry rencontre alors Hermine, une jeune fille,plus ou moins prostituée,mais qui aurait un peu lu , qui peut apparaître comme son double ou son contraire,ce qui ne simplifie pas la situation, et qui promet d'apprendre au loup et à l'homme qui vivent en Harry à cohabiter en paix. Elle ne pose qu'une seule condition : une fois son apprentissage terminé, il devra la tuer.

        Honni par le Troisième Reich qui le trouvait particulièrement décadent Le Loup des steppes accéda à partir des années cinquante au très envié et très discutable statut de livre culte.Notamment par beatniks et hippies interposés.Y aurait-il un peu de Meursaut, L'étranger camusien chez Harry Haller? Vers mes quinze ans j'étais fasciné par Le Loup des steppes,par le titre,pas par le livre que je viens de lire le mois dernier.Mais un beau titre,c'est déjà pas si mal.Plus tard un film,jamais diffusé,lui donna les traits du grand Max von Sydow,alter ego de Bergman pendant une époque,ce qui ne tendait pas vraiment à la franche rigolade.Le film est mauvais,peut-on lire partout.De toute façon peu l'ont vu.Mais pour moi,qui n'avais alors plus tout à fait quinze ans,ça me séduisait toujours,de loin en loin.

       Les années passant,Le Loup des steppes me mordillait toujours un peu et très récemment je décidai d'en finir avec ce canus lupus septentrionus.Je le lus.Oui,je le lus.Et ne le regrette pas,les passages sur Goethe ou Mozart notamment volant assez haut.De même que d'assez pitoyables leçons de danse et des crachats sur le jazz qu'évidemment je ne cautionne pas.Donc je le lus et viens de vous dire ce que j'en ai retenu.Me reste la perplexité que peut-être vous partagerez si vous le lisez.Mais vous pouvez faire semblant de l'avoir lu.C'est très bien aussi et personne ne vous contredira.

http://bookin-ingannmic.blogspot.fr/2013/05/le-loup-des-steppes-hermann-hesse.html Inganmic l'a chroniqué deux jours avant moi.

 

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14 février 2013

Une maison évitable,un miracle annoncé

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                            Moins intéressant que La comédie de Turin ce roman de Michael Krüger recèle quelque drôlerie mais ne figurera pas dans mon florilège germanophone. Le personnage principal,journaliste,se trouve par hasard l'hôte d'un foyer constitué d'une femme et et de son fils,dans un coquet quartier de Hambourg.Au début on ne sait pas trop où l'auteur veut en venir.A la fin on n'est arrivé nulle part.A mon avis,mais cela va de soi qu'on peut voir les choses différemment.Je dirais qu'on peut aussi aller voir ailleurs.

                     Le père de la jeune femme se révèle être un ancien nazi mais qui partage avec notre héros une passion pour l'histoire des Jésuites en Amérique du Sud.Le gamin,taciturne et tête à claque, semble jouer avec la bonne foi du visiteur. Ca dure environ 200 pages mais les moments d'humour qui auraient pu sauver le livre sont trop rares pour que je ne me demande pas si cette chronique a sa raison d'être.Si par hasard quelqu'un ayant lu le livre passait par ici...Probabilité infinitésimale.

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         Mais bien plus prometteur semble être Le miracle de San Gennaro que Valentyne et moi vous proposons en Lecture Commune pour fin mars.Sandor Marai est un de mes chouchous.Val s'y intéresse beaucoup.Nous serions heureux de le partager.

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21 novembre 2012

Deux bouquins d'outre-Rhin

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              L'un très bien,l'autre un peu moins bien.H.W.Kettenbach,inconnu.Pas une raison pour l'ignorer.Emprunté avec la simple idée de lire Allemagne comme ça m'arrive régulièrement.La vengeance de David raconte le séjour chez un professeur allemand d'un ami venu de Géorgie.Tous deux se sont connus avant la fin de l'U.R.S.S lors d'un voyage d'études de l'enseignant.Il y a bien eu un vague flirt entre lui et Matassi l'épouse caucasienne.Mais rien d'important,quelques questions à la rigueur sur l'espionnage supposé omniprésent à Tbilissi.

                  Mais sept ans ont passé et la visite de David fait plutôt plaisir à Christian.La tendance à l'incruste du Géorgien prend pourtant de l'importance.Ne se met-il pas, sous prétexte d'éditer la littérature de son pays, à écumer la région en compagnie de la femme de Christian,avocate réputée?Quant au fils de la famille il ne se prive pas de xénophobie.Ajoutez à cela des difficultés d'ordre pédagogique au lycée pour Christian,et l'apparition d'un membre d'une commission pas très nette et un peu barbouze. Vous obtiendrez un roman auquel je trouve un petit air de cinéma d'Europe Centrale indépendant,têtu, drôlatique et qui dit pas mal de choses sur les lendemains de fins d'empires.Infiniment moins intéressant cependant que des auteurs comme Arno Geiger ou le nouveau venu Von Schirach,pour n'évoquer que des écrivains de la nouvelle génération.

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        Sous forme de nouvelles Ferdinand von Schirach revient sur onze affaires criminelles qu'il a eu à traiter,avocat de la défense à Berlin.Ce recueil est passionnant,ces brèves histoires vraies devenant par le style même de l'auteur, sèches et précises,comme écrites au scalpel.Le titre,en toute sa sobriété, Crimes,est à prendre au sens large,pas forcément meurtrier.Von Schirach n'a pas travaillé ses textes comme un polariste,ni cherché à recréer un climat quelconque urbain,banlieusard ou professionnel.Pas d'esbrouffe, pas d'enquêteurs à la vie privée agitée,alcooliques ou névrosés,comme on en lit tant.Non,juriste exemplaire, Ferdinand von Schirach parvient à faire de ses rapports circonstanciés,à la prose glaciale de réalité,des contes cruels dont on finit par ne plus savoir la part de l'imaginaire et celle de l'authentique.

             Lisière de folie,comme ce gardien de musée qui disjoncte toute sa vie parce qu'une statue essaie d'ôter une épine de son pied.Fétichisme limite zoophilie inexplicable,et qui le restera.Invraisemblable barbarie du meurtre d'une femme pas son mari,à qui on finit par néanmoins donner presque raison.Là,un zeste de cannibalisme régressif.Le voyage est ainsi constitué de petites étapes,toutes passionnantes,avec leur lot de surprises.Crimes est effrayant dans cette banalisation de l'horreur,celle qui surgit dans la rue voisine,le métro ou l'université.Un très bon livre,signé de quelqu'un dont l'expérience technique évidente court au long d'un volume qui reste cependant un bel objet littéraire. Parfois ça fait du bien de s'éloigner des récurrents encombrants.

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09 octobre 2012

Mon ami Bruno

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                1977,Werner Herzog reprend Bruno S. après L'énigme de Kaspar Hauser.C'est pour La ballade de Bruno, aux confins de la folie,ce n'est pas une surprise chez Herzog,qui nous expédie de Berlin en Amérique sur les brisées d'un "trio Wanderer" composé de Bruno,un peu paumé et alcoolique,juste sorti de prison, musicien chanteur,et de deux "amis", l'une prostituée et un voisin plus âgé. Tous trois, sans boulot, trouvent la vie allemande cruelle et leurs relations externes déplorables. Dans plusieurs catalogues, la vie américaine est considérée comme unique et bien-faisante. Bruno, alcoolique, pauvre, mendiant avec son accordéon n'a rien à perdre. Il décide de partir avec ses deux acolytes pour tenter leur chance et accomplir ce rêve américain dont on parle tant. Bien sûr, à leur arrivée sur place, le rêve prend une tout autre tournure.

          On sait l'ego pour le moins difficile de Werner Herzog.N'ayant pas ici son ennemi associé Klaus Kinski et quoique tournant avec Bruno S. acteur non professionnel mais vrai patient de psychiatrie,Herzog signe un film plus paisible en apparence, moins marqué de la démesure herzogo-kinskio-aguirro-fitzcarraldienne. On semble parfois assez proche du documentaire et si c'est bien une œuvre de fiction,il y a comme souvent chez le cinéaste allemand des éléments qui sont issus de la réalité.A commencer,cela va de soi,par l'étonnante personnalité de Bruno S.Cet homme a séjourné plusieurs fois en prison et c'est à la fois lui-même et un héros de fiction qui dit lors de sa sortie:"Le Bruno,il rentre en liberté".C'est cette phrase magnifique, contradictoire,inversée qui montre bien le côté décalé,j'oserais cette métaphore hardie,le côté un peu chaplinesque de la figure errante centrale du film.

         L'ellipse nous mène assez vite d'Allemagne au lointain Wisconsin pour un "atterrissage" assez rude où le mobil-home devient symbole d'une Amérique assez ouverte pour les accueillir mais assez étrangère pour ne rien faciliter.Bruno,qui avait trouvé avec ses deux colocataires un embryon de foyer,a comme des ailes de géant qui l'empêchent de marcher.Le départ de son amie fera de lui un albatros superbe de solitude et d'inadaptation,qu'il fut d'ailleurs toute sa vie.

        La ballade de Bruno devient alors une tragédie américaine individuelle. Revisitant le démon des armes,le hold-up et une hallucinante et carcérale scène d'animaux addicts de jeux qui donne une franche envie d'emboîter le pas à Bruno,Werner Herzog touche le fond de la détresse dans ce paysage de montagne, une station de sports d'hiver sans neige,ce qui en soi est déjà une forme d'absurdité.

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           Voici une affiche américaine,très différente,mais que finalement j'aime bien,avec le sens du raccourci mais aussi une belle efficacité.

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19 juin 2012

A propos de Barbara

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        Barbara est un film à voir,austère et laconique,qui creuse le sillon encore frais de la vie en RDA avant la chute du mur.Moins spectaculaire que le très bon La vie des autres,qui frôlait le thriller politique,ce film de Christian Petzold, récompensé à Berlin,je crois, mais peu importe,nous intéresse à une jeune femme médecin mutée dans un hôpital de province sans grands moyens au nord du pays.Très observée,on comprend vite qu'elle espère l'Ouest,par la Mer Baltique.Très sobre,Barbara gagne pourtant notre intérêt à son rythme un peu paresseux,sans dialogues lourdingues ni leçons de morale.Lassitude est le maître mot de cette vie,de cette ville où André le médecin chef de l'hôpital fait de son mieux.Sans romance ou presque le film vogue entre surveillance,inquiétude et espoir.

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       Barbara se prend d'affection pour une jeune patiente fort perturbée,tout ceci sans grande démonstration.Curieux film où le médecin roule dans sa Trabant pétaradante et où Barbara n'a guère d'autre liberté que...son vélo,un semblant d'autonomie,et ainsi de belles séquences en lisière de forêt sous le vent.Misère aussi de l'hôpital,au matériel obsolète comme une sorte de Trabant de la santé.Rares sont les films aussi peu "glamour" ou aussi peu "action"que Barbara,pas de mélo médical à nous arracher des larmes,pas d'hommes en noir à cinq heures du matin pour arrestation au saut du lit,mais une ambiance de plomb qui donne envie de se foutre à l'eau,même en Baltique,avec le folle espérance danoise.Comme elles étaient terribles ces années,pas toujours avec des rafales près de Checkpoint Charlie,pas toujours,pas souvent sous les colères des intellectuels,mais en une grisaille quotidienne à se cogner la tête contre les murs,contre le Mur.

 

           

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23 novembre 2011

Alice,si,Alice,souvenez-vous

                    Je termine  cette fin d'automne la présentation pour l'I.U.T.A de ma bonne ville d'une série de six films sur la route au cinéma.Cela m'a permis de voir ou revoir ou rerevoir etc... quelques oeuvres majeures comme Les raisins de la colère,Les fraises sauvages,Voyage à deux,Easy rider.Si vous le permettez je m'attarderai sur Alice dans les villes,l'un des premiers films de Wim Wenders.C'est un cinéaste que j'apprécie bien que parfois un peu égaré. Sorti en 74 Alice dans les villes,un noir et blanc de "city" qui convient parfaitement au périple urbain de Philippe et Alice,9 ans,dans ce qui fera l'essentiel d'oeuvre de Wenders,l'axe Amérique-Europe et retour.Mais là nous somme près de  dix ans avant l'errance la plus célèbre,celle de Travis dans Paris,Texas.

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       New York,Philippe,la trentaine pas gaie,n'arrive guère à terminer son reportage photo.Images de l'Amérique des seventies,sur fond de références qui ne peuvent que m'attirer,John Ford,Scott Fitzgerald,le rock du juke-box, Psychotic reaction des fabuleux Count Five.Les aléas,c'est à dire une grève aérienne et la déprime de Lisa à l'aéroport,vont faire de lui pour quelques jours le compagnon de voyage d'Alice,gamine frondeuse et butée comme savent l'être ces drôles de petites filles.Ce n'est pas anodin si la première rencontre de Philippe et d'Alice se déroule dans une porte à tambour,comme une sensation de tourner en rond,déjà.Deux juke-boxes dans le film,pour moi c'est déjà deux étoiles, Wenders compagnon de Rockland,forcément On the road again de Canned Heat.La dérive en douceur de Philippe amorcée sur le sol américain,ce sentiment de tourner en rond dans ce pays continent,puis la tranquille versatilité d'Alice,j'aime cet oxymore, enfin la quête européenne de la maison de la grand-mère,tout cela va bouleverser sans colère le quotidien de Philippe pendant quelques jours.

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    Good bye America et l'Empire State Building où rôde la grande ombre de King Kong et d'où l'on apercoit deux hautes tours jumelles appelées à une certaine célébrité.Couple improbable à la limite du burlesque et de l'absurde, ce n'est pas si fréquent qu'une mère confie à un trentenaire maussade une enfant de 9 ans.Et si Alice réveillait ce grand enfant sans repère,sans sentiment fixe,ce blond escogriffe qui semble bien seul.Comme le cinéma de Wenders est beau dans ce grain noir et blanc qui jamais ne lorgne vers un quelconque effet rétro.

   Film-ville comme je n'en ai jamais vu Alice ne convie pas seulement notre cinéphilie.C'est aussi un joli bal urbain qui nous transporte littéralement(dans les deux sens).Des billets de train,des cartes routières,kiosques(on ferait bien de se pencher sur l'histoire des kiosques au ciné,c'est une idée,non?),panneaux publicitaires, signaux routiers et enseignes.De l'importance des halls et des galeries,pas toujours,ou pas encore trop déshumanisés,mais ça commence.De la plus haute cohérence du motel aux U.S.A.Le motel a été conjugué à toutes les sauces dans des milliers de films.

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  Bien sûr si l'on a quelques clés sur le rock et le ciné on est plus partie prenante dans le périple d'Alice et Philippe.Pourtant je l'ai revu trois fois en huit jours et je me demande si Alice dans les villes ne serait pas digne d'un panthéon du cinéma,pas seulement allemand,pas seulement d'après guerre,pas seulement de l'errance. Non:du cinéma tout court.Alice c'est beau à pleurer et ça,c'est à la portée de tous,si peu cinéphiles ou fans de rock soient-ils.Et comme New York est bien filmée,comme Amsterdam est cinégénique.Mais l'Oscar de la ville revient à Wuppertal,ville de la Ruhr industrielle.Wim Wenders y atteint par le rail ou par la rue les sommets de l'émotion.Ca donne envie d'aller à Wuppertal.Inouï.

  

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23 septembre 2011

Beaux quartiers,sale temps

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                      J'ai eu l'idée de m'intéresser à un auteur qui fut célèbre, essentiellement par le cinéma.J'aime bien les films A l'Ouest rien de nouveau et Trois camarades,mais plus encore le somptueux film de Douglas Sirk,Le temps d'aimer et le temps de mourir.Je n'ai par contre jamais vu le film homonyme tiré d' Arc de Triomphe, publié en 1945.Omnibus a sorti une compil. avec les deux derniers titres plus Les exilés et L'étincelle de vie. Le roman Arc de Triomphe met en scène à Paris,1938,Ravic,chirurgien allemand, torturé par la Gestapo qui s’est réfugié à Paris à l’Hôtel International (à l’ombre de l’Arc de Triomphe). Désabusé et ne trouvant le repos que dans l’alcool avec son ami Morosow, il parvient à exercer en clandestin. Grâce à son cynisme il parvient à supporter la vie mais la cicatrice est encore bien vivante...

     Sa rencontre avec Jeanne,chanteuse de beuglant, pourrait être inspirée des relations de Remarque lui-même avec Marlene Dietrich,qui se déroulèrent surtout en France.L'auteur qui quitta l'Allemagne pour la Suisse puis les Etas-Unis peint dans Arc de Triomphe la communauté étrangère souvent juive mais pas toujours exilée dans ce havre que fut Paris pour un moment.Paris,les Champs-Elysées,où la recherche des frénésies et du plaisir se poursuit dans un baroud d'honneur(?) avant les années de honte.Ravic y aime cette femme,y cotoie putes au grand coeur, exilés joueurs d'échecs, médecins incapables mais officiels,eux.Il y retrouve aussi son tortionnaire berlinois.Alors,se venger?

                A la fin d' Arc de Triomphe l'obscurité envahit la ville-lumière."Le camion remonta l'avenue de Wagram,et tourna à l'Etoile.Il n'y avait aucune lumière.L'obscurité noyait la place.La nuit était si profonde qu'on ne voyait même pas l'Arc de Triomphe". Le refuge français dont avaient rêvé de grands Allemands comme Klaus Mann ou Lion Feuchtwanger bascule à son tour dans l'horreur.Le déracinement est un thème classique que Remarque a traité ici de facture tout aussi  classique,très cinéma aussi,avec une géographie très pertinente de ces beaux quartiers qu'a connus l'auteur qui devait devenir riche,célèbre,quasi apatride,membre de ce que l'on n'appelait pas encore la jet-set.Et qui ne devait jamais revoir l'Allemagne. Valeur sûre de Hollywood, amateur d'impressionnisme et de bolides, Remarque a-t-il jamais vraiment trouvé la paix ailleurs que dans les alcools forts?Alcools qui coulent aussi,et beaucoup,tout au long d' Arc de Triomphe.

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15 septembre 2011

La difficile condition d'être un ange

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          Bien sûr Si loin,si proche! n'a pas tout à fait la poésie, l'élan, l'imaginaire de son frère aîné Les ailes du désir dont il faut sans cesse rappeler que le titre allemand Le ciel sur Berlin est tellement plus beau et moins affecté.Tout y semble un peu plus laborieux.La surprise est passée.Le mur de Berlin est tombé. Cassiel est un ange, comme Damiel autrefois, qui a préféré devenir humain par amour pour Marion, la trapéziste. Cassiel décide de devenir humain lui aussi, mais tout se passe mal.Si le mur est tombé  Berlin et le monde n'ont pas pour autant retrouvé leur morale et leur spiritualité.Le film navigue en deux niveaux ,une première partie, en noir et blanc assez proche du premier film, une seconde plus proche del'univers wendersien type thriller,L'ami américain par exemple..

   Tout cela est forcément un peu fourre-tout,ce noir et blanc en couleurs,ces allées et venues tiennent du patchwork et de l'artifice parfois.Mais il n'en reste pas moins que j'aime l'univers de Wenders et son regard sur la ville,cette symphonie berlinoise qui me donne envie de dire "Ich bin ein Berliner" mais quelqu'un d'autre l'a déjà dit.Le cinéphile sera évidemment privilégié vu les hommages au film noir,au serial,au feuilleton.La présence de Peter Falk en son propre rôle en témoigne.Wim Wenders,grand rocklover,a aussi convié un Lou Reed fantômatique à souhait.Enfin je ne résiste pas au beau nom du personnage joué par Willem Dafoe,Emit Selfit,Time itself,Le temps lui-même.Quant aux femmes,Kinski,ou Dommartin on sait depuis bien longtemps qu'elles n'ont jamais été mieux que chez Wenders.


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07 août 2011

Concerto hambourgeois

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   Je ne connaissais rien de Siegfried Lenz.J'avais vu il y 25 ans un film de Jerzy Skolimowski qui m'avait bien plu,Le bateau phare avec Robert Duvall et Klaus Maria Brandauer.Je viens d'apprendre qu'il est adapté d'un roman de Siegfried Lenz.Mes lectures doivent parfois (presque) au hasard,je l'ai déjà dit.En phase germanophile ce titre,Le dernier bateau,m'a attiré et sa brièveté n'y était pas pour rien.Logorrhées et pavés me pèsent de plus en plus.Mais là si c'est le hasard il a bien fait les choses.C'est une des plus belles lectures de ces dernières années.

    Arne,douze ans,se retrouve orphelin.Un ami de son père le recueille au sein de sa famille.Les deux pères ont jadis navigué ensemble.Cet homme dirige un chantier de démolition navale à Hambourg.Diversement apprécié parmi les trois enfants Arne se révèle surdoué et hypersensible.Hans l'aîné se prend d'affection et l'amitié ne sera jamais démentie.Ils partagent une chambre,une chambre pleine de la Mer si j'ose dire.Les décors,les objets de marine,cartes,les couchettes proviennent de bateaux dégréés.C'est une belle réussite esthétique d'imaginer ainsi cette pièce où semblent souffler un vent hanséatique et un esprit ouvert au large.Tout hélas n'est pas aussi ouvert et Arne grandit de quelques années,restant cependant à la marge. Sans vraie méchanceté,par maladresse plutôt que par ostracisme,les jeunes,intimidés en quelque sorte, comme apeurés et notamment Wiebke la soeur de Hans ne sauront pas faire le geste,simple sûrement et qui aurait suffi.

     Comme si les sentiments parfois nous pesaient comme un carcan et qu'à force de ne pas se dire qu'on s'aime plutôt bien,on laissait une forme d'indifférence conduire vers le drame,inéluctable.Cette histoire magnifique et troublante nous entraîne à la manière d'une corne de brume qui mugirait vers des confins baltiques,alors que martellent les ouvriers du chantier sur les nefs en destruction et que la peine nous étreint.Je sais que d'autres ont aimé,comme Dominique Le dernier bateau - Siegfried Lenz.Je sais aussi maintenant que Siegfried Lenz est un écrivain majeur de l'Allemagne d'après-guerre.Il était temps,Lenz est né en 1926.Je sais enfin,mais ça je le savais déjà:ô combien de choses on ignore! 

 

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