06 mai 2017

A propos d'un balayeur des rues

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                                Cette fois ma chère  Val et moi nous sommes attelés aux 768 pages (en 10-18) de La mémoire est une chienne indocile, traduction littérale de The street sweeper, ahurissant n'est-il pas, de l'Australien Elliot Perlman. C'est une opération qui, en ce qui me concerne, a pris du temps. C'est un roman qui revient sur la Shoah, mais par des voies multiples qui égareraient presque le lecteur. Pourtant ce livre ne manque pas de grandeur pour peu que l'on s'attache avec soin aux différentes approches de l'horreur, de sa mémoire et de son enseignement. N'ayant pas lu Les bienveillantes de Jonathan Littell je ne peux comparer mais Elliot Perlman va très loin dans son analyse précise et quotidienne des camps. Parfois la sinistre comptabilité d'Auschwitz est insoutenable à la simple lecture et ce livre est vraiment très éprouvant. On mesure le travail de documentation qu'a dû effectuer l'auteur.

                              Mais la solution finale n'est qu'une des dimensions de cette oeuvre, fleuve et phare. Lamont Williams, balayeur des rues, est un modeste Afro-américain en probation post-prison qui recueille à l'hôpital les souvenirs d'un vieillard en phase terminale. Henryk Mandelbrot est un survivant d'Auschwitz. Par ailleurs, Adam Zignelik, professeur d'histoire, lui-même juif, exhume les premiers témoignages sonores de rescapés de l'Holocauste. Mais La mémoire... brasse bien d'autres thèmes et tisse une toile assez prodigieuse, laquelle enserre le lecteur et lui donne furieusement envie d'en savoir plus malgré la complexité parfois technique du texte. Notamment les pages sur la question, qu'Adam étudie aussi de très près, de la présence des noirs américains lors de la libération des camps. On connait la récurrence et le trouble de cette interrogation dans (une partie de) la société américaine.

                            Allant et venant sur les décennies, comme toute mémoire, The street sweeper photographie aussi l'Amérique de notre instant, difficulté de réinsertion de Lamont, racisme ordinaire, quelques beaux moments aussi sur le très grand âge quand Adam visite de très rares survivants dans une maison de retraite de Melbourne (les fameuses boîtes à mémoire, Hannah qui réclame de l'eau comme en douce, encore un peu à Auschwitz), rigidité de systèmes éducatifs, Adam mis en cause en tant qu'enseignant, tyrannie des publications. Et une foule d'autres choses sur le mal vivre de tous ces personnages, nombreux à traverser le siècle, certains très peu de temps, vivants, morts, conscients ou non. Ils sont juifs, ils sont noirs, d'ici ou d'ailleurs, leurs grands-parents, leurs ancêtres ont vécu l'horreur. Nul n'en est indemne. 

                         La mémoire est une chienne indocile. Elle ne se laisse ni convoquer ni révoquer,  mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nourrit comme elle se repaît de vous. Elle s'invite quand elle a faim, pas lorsque c'est vous l'affamé. Elle obéit à un calendrier qui n'appartient qu'à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s'emparer de vous, vous acculer ou vous libérer. Vous laisser à vos hurlements ou vous tirer un sourire.

                        On ne résume pas un tel livre. C'est le livre qui vous prend dès les premières lignes, dans le bus de Lamont, et ne vous lâche plus beaucoup. Le voyage est long, parfois compliqué, emprunte des méandres et bute sur des impasses. Et puis un jour, un beau jour finalement, un historien juif, une jeune oncologue, nommée Washington, et un modeste balayeur décident de se parler. C'est une lecture indispensable. Et j'ai eu tort de persifler sur le titre français.

P.S. Je dédie cette chronique à Karel Schoeman dont j'apprends à l'instant la disparition (samedi 6 mai, 19h). Ce Sud-africain était un écrivain fabuleux. D'ailleurs sa photo est depuis longtemps ici présente, en bas à droite, en tête de mes écrivains majeurs. Et ses romans ne sont pas sans rapport avec la mémoire ou le racisme. Ils sont en tout cas d'une profondeur...

                           

 

 

 

                  

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04 février 2015

Il est Charlie

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                                       Il est Charlie, aborigène mal dans sa peau, pas bien dans la banlieue de Darwin, capitale du Territoire du Nord australien, sa communauté se délabre et il ne reconnait même plus son bush. Le scénario est de Charlie lui-même, enfin, son interprète David Gulpilil, qui sait ce dont il parle. Tracasseries policières, alcoolisme et rares discussions avec ses congénères plus très jeunes non plus. Il est "mal-bouffant", Charlie, et son estomac fait grise mine. Il n'y a plus grand chose qui tourne rond en son outback océanien.

                                       Il est Charlie mais conserve une conscience quoiqu'un peu floue. Il en a marre,Charlie, qu'on lui pique sa lance et ses racines. Il est fatigué, Charlie, il a trop fumé, Charlie, c'est l'hosto qui le guette. Il est Charlie, membre d'une communauté qui, si elle évolue disparait, et qui, si elle n'évolue pas , disparait.

                                       Il est Charlie, mais il faut qu'il sache, Charlie, que ce n'est pas uniquement la faute des autres, et que la notion même de tribu, il a parfois contribué à la galvauder. Gnole et ganja, pas le meilleur pour la clairvoyance. Oui,Ce blog essaie de lutter à sa très modeste mesure contre les simplismes (ça s'appelle un aparté). L'acteur David Gulpilil est une icône,un leader en son pays, ancien danseur, ancien pisteur, déjà dans La dernière vague de Peter Weir en 1977 et dans Crocodile Dundee, deux pôles pour le moins différents du cinéma australien.

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                                      Il est Charlie, avec étonnament au moins un très beau souvenir. Avoir dansé là-bas tout au Sud devant l'Union Jack et le chef de l'état australien pour l'inauguration de Sydney. Vous connaissez tous le chef de l'état australien. Curieusement il a aimé faire ça. Comme quoi rien n'est si simple et la fierté multiple. Il est Charlie, un très bon film, du  Hollando-australien Rolf de Heer à peu près ignoré de tous. Il est Charlie, un film que j'ai vu la première fois seul dans la salle, un peu Charlie moi aussi. La seconde fois lors d'un ciné-débat les gens sont venus, pas la foule, mais cela a permis des échanges intéressants. Je les en remercie.

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09 juillet 2013

Et le wombat cessa...

La vengeance du wombat

                       Kenneth Cook,Ce vieux briscard des antipodes est décidément infréquentable.Je le sais depuis Cinq matins de trop et A coups redoublés. Mais qu'est-ce qu'on se marre avec lui. D'accord,pour le foie,c'est pas trop recommandé et la modération n'est pas le fort des gars du crû,le déodorant non plus,ni la galanterie.Une quinzaine de nouvelles australes qui nous dépaysent et nous laissent le cheveu raide.Moi,j'aime bien,de temps en temps.Mais comme on en sort épuisé on a tendance à glander et à laisser la parole à quelqu'un de tout à fait autorisé qui pense comme soi-même et qui l'a fort bien écrit.J'ai nommé Le Bison. Allez à toi cher Buffalo! http://leranchsansnom.free.fr/?p=5287

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06 février 2013

Ce qu'il advint du lecteur

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                       Goncourt du premier roman que j'ignorais Ce qu'il advint du sauvage blanc m'a été judicieusement conseillé.Et j'en suis ravi car voilà un vrai plaisir de lecture,qui se dévore avec enthousiasme,intelligent et gentiment érudit,historique et exotique sans les colifichets souvent inhérents aux romans sur le passé.On pense à Robinson à la vue de ce matelot abandonné sur une côte australienne peu amène.Mais on est assez loin du classique de Daniel Defoe.Ce dernier était seul,longtemps,ce qui n'est jamais le cas de Narcisse Pelletier en cette moitié de XIXème Siècle.Très vite il se retrouve entouré d'autochtones,assez frustes,et surtout quasi indifférents.Il vivra cette situation originale dix-sept ans.Vraisemblablement à peu près adopté par la tribu à force,mais nous n'en saurons guère plus.Grand étonnement:dans ce genre de récits on s'attend à voir le naufragé soit massacré,soit emprisonné,soit honoré,soit déifié.Ici rien de tout cela et François Garde ne nous livre que les premières semaines,assez rudes cependant.

                  Un montage fait alterner les ennuis insulaires de Narcisse avec sa réinsertion prise en main par Octave de Vallombrun,un voyageur éclairé,qui le ramène en Europe et essaie avec beaucoup de bonne volonté,d'abord de reconstituer son état-civil,puis de doucement le réintégrer au siècle.Objet de curiosité,on pense toutes proportions gardées,à Elephant Man,puis de condescendance,et d'exploitation,notre ami Narcisse retrouve un tarvail en bor de mer,ce qui à tout prendre est l'univers qu'il connait le mieux.Vallombrun,lui,se heurte à la communauté scientifique pas plus accueillante que les sauvages d'Océanie.

             C'est l'occasion pour François Garde de réfléchir et faire réfléchir sur l'adaptation de l'Européen chez les primitifs,et sur ses capacités à faire la route à l'envers.S'inspirant d'une histoire,ou de plusieurs,semblables,l'écrivain nous dépayse dans le temps et l'espace,des antipodes aux côtes charentaises.Parmi les paradoxesde ce roman,c'est finalement l'Impératrice Eugénie qui,en son palais de Compiègne,saura le mieux touchet cet étrage voyaguer sans bagages.L'on se prend d'affection pour les deux héros,qui apprennent à se comprendre,mais plus encore à se respecter,à défaut de se comprendre vraiment.

http://enlisantenvoyageant.blogspot.fr/2013/01/ce-quil-advint-du-sauvage-blanc.html Keisha a aimé aussi

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03 janvier 2013

Retour aux antipodes

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                    Voilà un bon livre,classique au possible, presque trop,d'où je retiens essentiellement les retours sur le passé et la guerre en France,qui me semblent plus forts que l'improbable rencontre entre Quinn,accusé à tort de l'assassinat de sa jeune soeur et Sadie, gamine délurée en l'Australie qui compte ses morts loin,très loin,là-bas en Picardie (je connais bien et les croix australiennes y sont si bien entretenues).L'enthousiasme m'est mesuré quant aux Affligés de Chris Womersley.Revenir sur la douleur des Australiens en ce conflit pourtant encore relativement européen était par contre une bonne idée.Les dégâts collatéraux de ce drame se sont bien moqué des frontières et des océans.Puissions-nous ne pas l'oublier.

                   Quinn veut obtenir justice,bien que porté disparu sur le front,à son retour en Nouvelles-Galles du Sud.Il retrouve sa mère très malade qu'il persuade de son innocence.Lui reste à châtier le vrai coupable.Là un petit peu plus de suspense n'aurait pas nui.Je n'ai pas été convaincu par ces épisodes et j'ai trouvé que l'histoire tournait court à la fin,comme si Chris Womersley ne savait pas quoi faire de son idée de justice.Il m'arrive alors d'être pris d'un certain mutisme.Alors j'aime orienter vers quelqu'un de plus dithyrambique et qui en a fort bien parlé.Sur Les affligés et cette rédemption dont j'ai parfois douté un peu c'est le cas de http://www.laruellebleue.com/8587/les-affliges-chris-womersley-albin-michel/

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11 avril 2012

Equilibre instable,normal aux antipodes

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            Excellente découverte océanienne,le premier roman d'Elliot Perlman (1998),chichement dénommé Trois dollars.Long de 400 pages ce livre nous fait vivre la jeunesse d'Eddie,ingénieur chimiste,son mariage avec Tanya et sa paternité,ainsi que ses difficultés professionnelles dans la jungle libérale australienne.Ce livre est assez dense et pour tout dire m'a fait osciller entre un enthousiasme débordant et quelques moments un peu plus difficiles pour moi,ceux qui font la part belle à l'économie,pour laquelle j'ai peu d'accroche.Mais au bout du compte c'est un livre marquant et très personnel où l'Australie apparaît à mille lieues des vieilles lunes habituelles. Melbourne n'y est guère le paradis annoncé et malgré leur haut niveau d'études le couple Eddie et Tanya peine au bonheur annoncé.

        Chargé d'une enquête sur les dégâts environnementaux d'un groupe dont le patron lui a jadis interdit de jouer avec sa fille,ils avaient huit ans,Eddie voit sa situation financière s'effilocher,sa femme déprimer,sa vie tout entière se neutraliser,cela par une suite de coincidences,de hasards malheureux et de rancunes tenaces.Ses liens avec ses parents sont eux aussi très distendus,les dimensions de ce pays continent ne facilitant pas les relations familiales.Sur un ton qui n'exclut pas l'humour Elliot Perlman nous assène la trajectoire,rude et concrète,qui va de la City de Melbourne aux foyers de SDF avec leur lot de violence hélas universelle.Ou comment un cadre brillant et instruit finit avec trois dollars adossé à un distributeur de billets parce que cet appareil est à l'abri et qu'il  distille un soupçon de chaleur.Pourtant Eddie et Tanya s'aiment et ils aiment Abby leur fille.Mais c'est si difficile parfois de vivre...

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    Fouinant un peu je découvre que ce livre a été adapté au cinéma et bien accueilli en Australie.Il semble qu'il soit resté là-bas.Dommage probablement.Toujours est-il que je recommande cette lecture,attachante,troublante et qui rend plutôt humble.Et puis il y a Amanda,Amanda qu'Eddie retrouve tous les neuf ans et demi...

http://youtu.be/oNNvkoy_xP0  Le film

 

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