30 octobre 2018

Chroniquette paresseuse

                    Ca fait pas mal de semaines que je n'ai pas écrit sur les livres, exception faite du roman sud-africain. Ma relative désertion est-elle passagère? Je ne le sais pas. Pourtant je lis toujours énormément. C'est plutôt que je peine à transcrire mon sentiment. En vrac l'excellente biographie de Sylvie Simmons I'm your man, très complète plongée dans la vie et l'oeuvre de Leonard Cohen. Je devrais en reparler en janvier à l'occasion de ma conférence sur L.C.

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                   Un très vieux bouquin qu'une vieille patiente m'avait donné m'a somptueusement ennuyé. C'est une bluette vaguement humoristique sur un périple à bicyclette dans le sud de l'Angleterre. Prétendument drôle. Ca s'appelle Les roues  de la chance  et n'y tentez pas la vôtre. L'auteur est pourtant Herbert-George Wells dont une machine à explorer le temps, un homme invisible, une île et son docteur fou et des mondes en guerre m'ont cependant jadis séduit.

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                   Repasser chez Simenon ne peut que faire du bien. Le maître de Liège est hors du temps et Maigret chez le ministre comme L'amie de Madame Maigret en disent long sur les détresses et les turpitudes de tous les âges. Les nouvelles des Roses d'Atacama de Luis Sepulveda sont excellentes. Mais tout de même elles vont un peu trop toujours dans le même sens politique. Me suis-je bien fait comprendre? Je sais, Guevara, Pinochet, ça paraît simple.Un peu trop, mais les textes sont très bons.

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                  Nina Simone, roman,de Gilles Leroy, bio très libre, m'a convaincu. Mais uniquement convaincu d'écouter et réécouter la diva. Le très bon Les chiens noirs de Ian McEwan est un roman qui aurait mérité un peu de courage critique. Je l'ai lu sans en savoir grand-chose à l'avance. On y passe des années 40 à une bergerie provençale, par l'intermédiaire de la chute du Mur. Drame familial, couple déchiré mais surtout une certaine réflexion sur l'engagement et rien de manichéen, une rareté. Je n'ai pas regretté mon choix. Alors pourquoi pas vous?

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                  Stefan Zweig est un nouvelliste prodigieux ( je viens de lire Brûlant secret, Etait-ce lui?, Un homme qu'on n'oublie pas). Mais je ne vous apprends rien. Plus encore peut-être c'est un biographe magique qui fait revivre à merveille Magellan, passionnante incursion dans la vie et les voyages de ce visionnaire incompris. Extraordinaire recréation littéraire où l'on se sent intelligent. Ca fait du bien.

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13 juin 2018

Art et Essai

Affiche LA_TETE_A_L_ENVERS  Ne négligeons pas les derniers films dits d'auteur de la saison 17-18 et revenons sur les difficultés à intéresser un plus large public dans une ville moyenne. Le challenge est assez passionnant mais semé d'embûches et de désillusions. L'âge relativement mûr des fidèles de l'Art et Essai, c'est comme ça que ça s'appelle, même si je récuse ce terme, n'est certes pas très encourageant quant au renouvellement des cadres. Je suis aussi très circonspect quant à l'absence remarquée des enseignants dont on pourrait attendre un peu plus de soutien. J'entends bien que les actifs, dont je ne suis plus, peuvent avoir d'autres priorités. Mais sans être là à chaque fois une présence un peu plus marquée serait la bienvenue. 

                                   La tête à l'envers a été bien reçu, comédie un peu noire de l'Autrichien Josef Hader sur la mise à l'écart d'un critique musical viennois. Teinté de pas mal de cynisme le parcours du personnage vire àl'obsession, à l'infantilisme, à la férocité gratuite. Ca reste de l'ordre de la drôlerie, à la limite du drame social de la mise au placard. Hader, célèbre en Autriche pour ses one man shows, ne franchit pas cette borne. Rappelons qu'il fut il y deux ans un remarquable Stefan Zweig, l'adieu à l'Europe.

Affiche The rider    Nous avions projeté il y a deux ans Les chansons que mes frères m'ont apprises le premier film de la sino-américaine Chloé Zhao. Dans The rider elle décrit la vie difficile d'un jeune Amérindien, Brady, as du rodéo, qu'une chute de cheval a interdit de compétition. Elle y décrit aussi toute la précarité de la condition de ces indiens du Dakota. Brady Jandreau et sa famille jouent leur propres rôles. C'est d'ailleurs son histoire à peine romancée. The rider est ainsi à la limite du documentaire. On comprend que Chloé Zhao, comme dans son premier film, s'interroge sur la place de l'indien au XXIème siècle. Laveurs de carreaux au sommet des gratte-ciel ou cavaliers cherchant à vivre leur passion et de leur passion, il n'est pas si facile d'être un native au coeur de l'Amérique. Apprécié du public qui supporte toujours mal l'euthanasie équine inhérente au milieu.

Affiche Sonate pour Roos  Beau film que Sonate pour Roos du cinéaste néerlandais Boudewijn Koole, qui pâtit un peu de l'ombre écrasante, jusqu'au titre français, de Bergman. On l'a bien vu lors des réactions du public. Comment faire autrement quand l'action se passe dans une Norvège profonde, toute en neige et en relations mère-fille très difficiles. Ajouter à cela une révélation et vous avez toute latitude à penser aux films du grand maître. Il ne faut pas. Il faut apprécier dans Sonate pour Roos l'art de mettre en valeur les sons. Bengt, le jeune frère de Roos est passionné d'enregistrements. Et l'on entend le bruit de l'eau qui ruisselle, la glace qui craque, les pas sur la neige, composant avec le piano original un joli concerto en blanc majeur.

                                 Les rapports si tendus entre Roos et sa mère sont souvent faits de silences et de non-dits, sans rage véritable, et c'est d'autant plus impressionnant. Certes austère, parfois lumineux, les jeux de Bengt et de Roos, sur fond de manque de ciel et d'horizon, oppressant, sensuel et douloureux, Sonate pour Roos a convaincu la majorité des spectateurs. Réconfortant à l'heure où l'on peut douter d'une action cinéphile efficace.

3230364_jpg-c_224_335_x-f_jpg-q_x-xxyxx  Ce sera plutôt pour moi la révolution paresseuse. Mon ami Martin a dit l'essentiel sur le très utile film allemand de Lars Kraüme La révolution silencieuse. Je le rejoins complètement. Ca s'appelle Se taire et résister et je ne résiste pas à me taire pour vous inviter à lire son billet.

23 février 2018

Petit prix, grand livre

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                                Magistral, clairvoyant, ce livre de 150 pages, et là je réitère mes sempiternelles stances à la brièveté qui a souvent déserté tant la littérature que le cinéma, est une pièce maîtresse pour qui veut mieux saisir l'avant-guerre. Un 20 février vingt-quatre grands industriels allemands sont réunis à Berlin. Soutenir le nouveau régime et en tirer les bénéfices, tel est leur credo. C'est le premier chapitre de la lente, parfois pas  si lente, adaptation d'une bonne partie du pays aux thèses du nouveau chancelier. Eric Vuillard revient ainsi sur quelques épisodes peu glorieux dont l''Anschluss, acte fondateur sur le plan international de la spirale de l'horreur. Tout cela fut donc bien, tôt ou tard à L'ordre du jour.

                                Presque désopilant si ce n'était pathétique, dérisoire et monstrueux, superbement écrit, L'ordre du jour n'épargne personne, surtout pas l'Autriche, même pas cramponnée à son mini-dictateur Schuschnigg, que j'ai longtemps pris pour un (vaguement) résistant. Vienne avant l'Anschluss, avec son national-catholicisme n'avait déjà pas brillé par sa démocratie. Mais nous allons à Londres aussi, plus précisément au 10, Downing Street, où le Prime Minsiter Chamberlain reçoit les adieux de l'ambasssadeur du Reich, Ribbentrop, tout sourire alors que les troupes nazies envahissent l'Autriche.

                               Cette dite invasion a d'ailleurs tenu, aussi, de la farce car on apprend que nombre de panzers sont tombés en rade sur la route impériale, sous les yeux d'un Hitler vociférant et furieux, plus que jamais le Hynkel de Chaplin. Nombre de décideurs de cetet décennie, pas tous allemands, loin s'en faut, ont été, entre autres, ridicules. Hélas le ridicule ne tue pas.

                               "Car au fond, le crime était déjà là, dans les petits drapeaux, dans les sourires des jeunes filles, dans tout ce printemps perverti. Et jusque dans les rires, dans cette ferveur déchaînée, Hélène Kuhner dut sentir la haine et la jouissance. Elle a dû entrevoir-en un raptus terrifiant-derrière ces millers de silhouettes, de visages, des millions de forçats. Et elle a deviné, derrière la liesse effrayante, la carrière de granit de Mauthausen."

                              Cet automne, chez Drouant, les convives ont couronné un bien beau livre. Ca leur arrive assez souvent.

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24 avril 2017

Un été hongrois

Josse

                                 Sur les conseils d'Asphodèle j'ai découvert Gaelle Josse que j'avais souvent vue à l'honneur sur différents blogs. Ce court roman, presque un opuscule, se déguste comme un fruit frais à l'ombre d'un verger, comme un prélude romantique, comme une jeunesse déjà vacillante. Il y a des livres plaisirs sur lesquels on n'a pas envie de gloser. Un été à quatre mains, quelques mois de la vie de Franz Schubert, donnant des leçons à deux demoiselles aristocrates au coeur de la campagne hongroise, 1824, est un pur délice qu'on croque en une heure et demie. Franz n'a déjà plus que quatre ans à vivre.

                                La cadette Esterhazy, Caroline, vingt ans, sera pendant cette saison à la lisière de l'amour pour Franz. Leurs épidermes se frôlent à quatre mains. Conventions obligent, cette passion naissante n'aura pas le temps de vivre. Schubert, relativement connu à Vienne mais grassouillet, désargenté et malade, n'est manifestement pas un bon parti. Pour le peu de saisons qui lui reste, le vin frais des forêts viennoises, les amis musiciens qui l'aiment comme il est, et la musique qu'il écrira jusqu'à son dernier souffle seront ses compagnons. Les lieder de cet homme, ses trios, ses sonates, sont devenus autant de blues déchirants. C'est pour moi le plus merveilleux compliment.  Ici  Asphodèle tisse une jolie toile en musique pour remercier Gaelle Josse et Franz. Quant à moi j'ai du coup emprunté Le dernier gardien d'Ellis Island.

16 septembre 2016

Peu convaincu

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                               Pas convaincu par le roman "arthurien" de Kazuo Ishiguro. Je n'ai pas retrouvé l'enthousiasme de Quand nous étions orphelins ni des Vestiges du jour. Loin s'en faut. Sorte de chanson de geste qui conte le voyage d'un vieux couple à la recherche d'un fils, avec la participation de Gauvain, compagnon d'Arthur devenu vieux et d'un dragon peu spectaculaire, Le géant enfoui est déjà enfoui dans ma mémoire, pourtant lu il y a deux mois à peine.

                               J'ai des souvenirs plus précis de Wild Idea, l'histoire bien connue et plus ou moins recyclée déjà des fameux bisons réintroduits par Dan O'Brien quelque part au Dakota. J'aime bien cet auteur mais on connait maintenant son combat. L'ayant pas mal lu, Rites d'automne, Brendan Prairie, Au coeur du pays, L'esprit des collines, toujours avec intérêt, j'y trouve aujourd'hui une certaine redondance qui ne remet pas en cause les qualités littéraires de Dan O'Brien. Mais je crois avoir compris. A l'évidence, maintenant que le temps presse un peu, j'ai envie d'oeuvres un peu plus significatives à mon coeur.

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                              Dans un bon bouquin autrichien, Le tabac Tresniek, Robert Seethaler raconte simplement l'arrivée dans la grande ville, Vienne, de Frantz, jeune campagnard, naïf mais qui n'entend pas le rester. L'histoire, en 1937, dans la capitale autrichienne, murmure puis vrombit puis hurle. Une librairie et des gens qui n'aiment ni les livres ni les libraires, Frantz fera ainsi son éducation. Deux autres éducations aussi, au Prater en foire, plus coquine, et et à fumer le cigare en compagnie d'un étrange vieux monsieur barbu et très souffrant qui l'écoute, mais alors qui l'écoute, avant sa partance pour Londres, allez savoir pourquoi. Ce roman d'apprentissage, modeste et discret, m'a nettement plus intéressé que les dernières livraisons des stars ci-dessus, anglaise et américaine.


14 septembre 2016

La fin du voyage

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                                Jolie rentrée ciné sous le signe de la littérature avec Stefan Zweig Adieu l'Europe et une audience très satisfaisante pour ce film de l'Allemande Maria Schrader. Encourageant. L'ami Princecranoir en parle très bien, ce qui n'est pas pour me surprendre. Stefan ZWEIG, adieu l'EUROPE

                                Pas question ici d'un biopic de 3h30 sur le poète essayiste biographe romancier et c'est tant mieux, ce genre de films étant indigeste. C'est le thème de l'exil doublé d'une interrogation sur l'engagement de l'intellectuel, terme d'ailleurs récusé par Zweig, qui intéresse la réalisatrice. De 36 à 42 six épisodes de la vie de Zweig et de son épouse Lotte, allant d'un premier accueil sud-américain où le PEN CLUB souhaite un engagement plus clair quant à l'Allemagne jusqu'à la tragédie de Petropolis, Brésil, deux corps sans vie découverts par la caméra presque subrepticement, reflet dans la glace d'une armoire.

                               Zweig est une icône, une star des médias de l'époque. On le veut partout sur ce continent sud-américain. Lui, qui a déjà beaucoup voyagé en Europe et en Asie, a posé ses valises à Londres avant d'aller plus loin. Mais, sollicité de toutes parts, l'homme Zweig est fatigué, déprimé malgré la présence de Lotte et l'amitié jamais démentie de sa première épouse Fritzi. Le désespoir, les pulsions suicidaires qui ont parcouru tant de ses nouvelles rôdent. La mort était souvent viennoise dans cette belle littérature de la Mitteleuropa.Il est juste de dire que le Zweig qui arrive dans le Nouveau Monde est déjà une victime du conflit imminent, d'où le très beau titre français Adieu l'Europe car cette Europe qui fut celle de ce grand Paneuropéen, cette Europe est en voie de disparition. Son autobiographie, publiée après sa mort, s'appellera d'ailleurs Le monde d'hier.

                              Ces années sud-américaines, malgré son enthousiasme un brin exagéré pour le Brésil, terre d'avenir, ne lui apporteront pas la sérénité. Les critiques pour sa relative tiédeur, si faciles, les critiques, les multiples engagements mi littéraires mi mondains l'usent, New York, qui espère un moment l'accueillir, se révèle irritante et conformiste. Que sont ses amis devenus? L'espoir un instant caressé d'une guérison du monde, ponctué de ses innombrables lettres et interventions, n'empêchera pas l'inéluctable.

CinéQuai

                            Stefan Zweig Adieu l'Europe est un film magnifique, nanti de deux plans-séquences, prologue et épilogues, d'une  fluidité superbe. Et l'acteur autrichien Josef Hader impressionne par sa retenue, ses silences et ses regards. Comme ça peut être beau le cinéma. J'étais vraiment heureux, ce soir là, d'avoir pu aider à voir ce film. Tout autant je crois que les spectateurs qui ont largement témoigné de leur enthousiasme. Nous avons dans notre ville beaucoup de chance quant à la programmation. J'en remercie, avec d'autres, les responsables du CinéQuai.

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12 septembre 2016

D'un autre âge, d'un bel âge

Les_deux_soeurs     D'un autre âge, ce roman assez court de l'Autrichien Adalbert Stifter (1805-1868), écrivain découvert il y a quelques  semaines chez Dominique A sauts et à gambades. D'un autre âge, mais d'un bel âge comme un vieux grappa. L'essentiel de ce livre se passe en effet dans la si belle région des lacs alpestres de l'Italie du Nord. Un jeune Autrichien, bien nanti et de grandes espérances décide ce fameux voyage en Italie si cher au Romantisme. Temps béni, qu'est-ce que j'aurais aimé! Encore fallait-il être bien né. Ce périple le mène très vite à rendre visite à un homme connu à Vienne avec qui il partagea un concert de deux jeunes soeurs violonistes. Rikar vit maintenant non loin de Riva sur le lac de Garde. Retiré avec sa femme et ses deux filles.

                                     Alors là où certains évoqueront la naïveté ou l'utopie de ce domaine édénique je préfère parler de rêve exemplaire. On a bien le droit de rêver à ces jardins des dieux, ces fontaines enjouées, ces fruits paradisiaques. Et à ces nobles sentiments qu'inspirent Maria et Camilla, Les deux soeurs. Ces deux jeunes filles sont très proches et pourtant si différentes. L'une est une violoniste plus que troublante, l'autre a le génie des lieux, organisant maison et domaine au point d'en faire une halte délicieuse digne de l'Arcadie. Ce roman n'a d'autre objectif que de mettre en scène en un schéma romanesque classique qui n'ira cependant pas jusqu'au drame, l'amour et ses tourments. Tourments qui tourneboulent notre héros, écartelé entre l'une et l'autre, entre la vie pratique terrestre et la vie artistique céleste, représentées par Les deux soeurs.

                                    Le livre abonde en descriptions lyriques ou élégiaques, en un style parfait. Tout est beau sur ce versant des Alpes. Harmonie et vertu. Tout est trop beau, même le renoncement et l'abnégation. Pour une fois que les choses sont trop belles.

 

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14 février 2016

Je vous écris ce soir de Vienne

VIENNE

                         Vienne m'a toujours fasciné. Quand Valentyne La jument verte de Val m'a proposé de lire Arthur Schnitzler ensemble j'ai été ravi. Elle m'a dit qu'elle aimait particulièrement le titre Vienne au crépuscule. J'étais encore plus ravi. Je l'ai lu dans le volume Romans et Nouvelles I de la Pochothèque, gros volume de 1200 pages où ce roman succède à une cinquantaine de nouvelles. Et une fois de plus l'écriture de Schnitzler a su m'installer dans ce climat de la capitale autrichienne à la fin du XIXème, dont on sait bien le déclin programmé. Pas mal de personnages se croisent dans Vienne au crépuscule au point que l'on peut avoir au début quelque mal à les situer. D'autant plus que tous sont des aristocrates artistes ou scientifiques, un milieu privilégié, peu suspect de modernité même si certains ont compris que Vienne et toute l'Europe commençaient de voir le jour baisser.

                        Le baron Georg von Wergenthin est un jeune compositeur, plutôt prometteur et l'on sait l'importance de la musique dans cette ville. Un peu dilettante il laisse sa vie couler depuis la mort de son père. Fréquentant les salons mondains emplis de filles à marier bien qu'il ne dédaigne pas les tavernes enfumées. Beaucoup d'amis dont certains juifs, écrivains, critiques, d'autres entrant en politique. L'empereur est déjà âgé, l'Autriche-Hongrie aussi. Et l'antisémitisme n'a attendu ni Sarajevo ni Auschwitz. Plusieurs lectures peuvent se faire sur Vienne au crépuscule et je les partage toutes. Amoureux de l'Europe Centrale si littéraire j'ai vraiment aimé l'ambiance que Schnitzler, médecin fils de médecin, lui aussi juif et se piquant d'écrire en opposition à son père, décrit au coeur de la ville et par les forêts viennoises voisines. C'est un peu une éducation sentimentale qui nous est racontée où les femmes sont encore bien souvent objets. Objets de désir et de plaisir, de dérision et d'insouciance. Quelques figures trahissent pourtant une fin de siècle et l'aube d'une époque plus favorable, Thèrèse notamment qui anticipe de grandes féministes.

                       Les Juifs sont depuis longtemps plus ou moins marginalisés. L'analyse est d'une grande finesse, les choses ne sont pas flagrantes mais pour peu que l'on s'intéresse à l'Histoire on saisit parfaitement toutes ces petites notes sur ce qui n'est pas vraiment une persécution mais un voile de mépris, un plafond de verre selon l'expression consacrée. Par ailleurs quand les héros sont des nantis, de façon très variable d'ailleurs, ils voyagent et nous aussi. Et comme j'aurais aimé ces tours de Suisse ou d'Italie, quand les malles arrivent au port, que des coursiers s'en chargent et qu'il ne manque rien. La Sicile, Naples, les lacs du Nord italien sont autant d'étapes raffinées qu'il me plait toujours de fréquenter littérairement. J'ai donc aimé ce Vienne au crépuscule qui me confirme, mais besoin n'était pas, l'importance de ces écrivains d'Europe Centrale dont Arthur Schnitzler est un des plus sensibles.

 

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19 janvier 2016

L'Ecrivraquier/2/Mon petit bal viennois

L'Ecrivraquier

                               Le Prater en juillet connaissait la chaleur épaisse de cette Europe Centrale qui le faisait rêver. Vienne certes ne dansait plus tout à fait comme avant mais sous le soleil qui fusillait la foule, des promeneurs de tous âges, souvent en culottes courtes, se pressaient tant aux attractions toutes récentes qu'aux baraques à l'ancienne, bien rénovées depuis longtemps déjà. Certains arboraient l'ultraditionnel chapeau à plume. Facile de se gausser. Peu lui importait. La veille la Hofburg l'avait épuisé mais son pélerinage viennois avait ses incontournables. Demain il cheminerait des heures durant dans le parc de Schönbrunn et boirait du frais Grinzing issu de ces vignes visibles du haut du Stefansdom.

                              Mais aujourd'hui Harry Lime l'attendait. Le grand escogriffe, l'un de ceux à l'origine de sa légendaire pathocinéphilie, il savait qu'il serait au rendez-vous. Il allait prendre son ticket pour la grande roue. Non, la Grande Roue, celle-là mérite des majuscules. Moquant allégrément et sur un air de cithare celles de Londres ou de Paris et alors qu'un orphéon n'avait pas cru le priver de la Marche de Radetzky il prit un billet et les portes de verre l'accueillirent. De là haut il verrait le Danube, loin et pas bleu. De là-haut L'empire d'Autriche-Hongrie revivrait un court instant. Même si ni sur le Ring, ni au Belvedere ne paraderait plus aucun Habsbourg.

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11 janvier 2016

Le vieil homme est amer

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                                            Babelio m'a comblé en m'envoyant pour chronique l'inédit d'Arthur Schnitzler, Gloire tardive, avant même la sortie au 3 février chez Albin Michel. Court roman de 155 pages, ce livre est une belle relation de la vie viennoise, telle qu'elle me passionne depuis des décennies. L'histoire de l'Europe Centrale est riche en beaux écrivains et Schnitzler n'est pas le moindre. Cette longue nouvelle fait partie des écrits sauvés des rafles nazies en 1933, après la mort de l'auteur. Mais elle fut élaborée dans les années 1890. Schnitzler est alors un jeune auteur.

Masse critique

                                         Edouard Saxberger est un modeste fonctionnaire déjà âgé.  Comme beaucoup il a commis dans sa jeunesse un recueil de poèmes. Personne n'est parfait et ayant péché, je ne lui jetterai pas la pierre. Contacté par un groupe de jeunes poètes, évidemment chevelus et révolutionnaires, ou quand la révolte épouse le conformisme, vieux débat qui me hante et sur lequel je radote, le vieil homme d'abord surpris se prend au jeu. Flatté qu'on s'intéresse à Promenades, son antique opuscule de poésie, le voilà qui participe à ces soirées viennoises où se déclinent les derniers vers de ces jeunots aux dents longues. Mais les dents, on le sait, finissent souvent par s'ébrécher. Le vieux poète asséché et les débutants ardents, ça pourrait être le titre d'une fable.

                                        Albin Michel évoque l'Aschenbach  de La mort à Venise. Pas vraiment car l'univers de Schnitzler n'est pas désespéré comme celui de Thomas Mann, restant d'une relative légèreté, nul choléra ne règne sur le Ring. Cependant se regarder dans la glace l'âge venant devient parfois agaçant. Et les rencontres avec une autre génération, parfois prometteuses, tournent souvent à la déception. Cette jeunesse qui vénère Saxberger, quel crédit lui apporter? Bientôt le fonctionnaire falot et usé ne retrouvera-t-il pas davantage de plaisir aux parties de billard avec ses pairs? L'histoire ne repasse les plats que faisandés semble nous dire le grand romancier de La Ronde, de Liebelei, de Mademoiselle Else. Ce n'est pas un hasard si j'ai pensé au Masque, premier volet du film de Max Ophuls Le plaisir, où un homme mûr danse jusqu'à l'épuisement, le visage d'un jeune homme plaqué sur la face. Ophuls a justement adapté et La Ronde et Liebelei, et ce parfaitement.

                                        Ce fut un grand plaisir de lecture dont je remercie Babelio. Et lire les épreuves non corrigées, ma foi, ne manque pas de charme.

                                       

                      

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