03 juillet 2022

Les barzoïs de La Havane

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                       La lecture commune avec La jument verte de Val c'est toujours un grand plaisir. C'est un très beau roman que L'homme qui aimait les chiens. Il m'a demandé attention, patience et temps. Mais il apporte sur les idéologies du siècle passé un éclairage d'une grande profondeur. Je n'ai pu le lire que pas à pas et j'ignore à cette heure ce qu'en dira ma copilote régulière Val.📚😊 Faire connaissance avec cet homme, celui qui aimait les chiens, cest s'embarquer pour 802 pages et plonger dans le monde des années trente dans toute sa complexité. Mais ils sont plusieurs dans ce roman à aimer les chiens à commencer par ce mystérieux inconnu promenant deux slendides barzoïs sur une plage de La Havane. Je ne suis pas  sûr qu'ils soient si nombreux à aimer les hommes. Ivan, écrivain en panne, recueille les confidences de cet homme malade, affaibli, qui aurait connu Ramon Mercader/ Jacques Mornard/ Frank Jacson/ Ramon Pavlovitch Lopez. Pas de panique, il s'agit du même homme, qui assassina Trotsky, réfugié à Mexico, le 21 août 1940.

                      Trotsky n'est jamais désigné autrement que Lev Davidovitch, probablement Leonardo Padura a voulu appuyer sur la double appartenance de l'homme politique, juif et russe. Mais tout est compliqué dès le départ dans l'horrifique histoire de la Russie du XXème siècle. L'auteur cubain, assez au fait des tyrannies, dissident de l'éternel régime castriste, explore les trois vies, deux réelles et la fiction Ivan Cardenas avec la précision d'un entomologiste. Curieux insectes que ces trois personnages en quête de leur propre vérité. 

                     L'homme qui aimait les chiens passionne, mais en mode transsibérien (pas d'allusion autre que la longueur du voyage). On finit par saisir, certes partiellement, les infinis méandres du stalinisme dans toute sa grandeur, mais aussi les rivalités entre les différentes factions des républicains espagnols auxquels appartient Ramon Mercader. Un livre bouillonnant, à mille lieues des insipides leçons moralisantes qui font florès. Personne n'en sort grandi, grand ou petit, un nom dans l'Histoire ou pas. Pour Staline, Mercader, Trotsky lui-même, on le sait maintenant depuis assez longtemps. La célèbre Pasionaria non plus, loin de là, et le No pasaran souvent repris par bien des défilés a connu des heures sombres. Quant aux "immenses" Diego Rivera et Frida Kahlo, qui un temps hébergèrent Trotsky...bof. 

                    Rien n'est simple à l'évidence. Mais le roman de Padura, si bien construit, nous conduit intelligemment à un peu moins d'ignorance. Cette ignorance parfois abyssale dans notre siècle, le XXIème qui semble n'avoir rien a ppris. J'encourage vivement à prendre le temps de faire connaissance avec Ivan Cardenas, notre guide, sensible et fragile, des plages cubaines aux geôles soviétiques, en passant par les jeux si troubles des différents services secrets et les haines tenaces qui menèrent au fatal piolet de Mexico.


19 décembre 2021

Le grand air de l'incompétence, le grand art de la délation

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      Notre lecture commune avec Val (La jument verte de Val) nous a cette fois emmenés en URSS au début des années soixante. Staline est mort depuis dix ans. Iegor Gran, l'auteur de cet excellent roman, souvent très drôle, sait de quoi il parle. Il est le fi!s du dissident soviétique Andreï Siniavski, condamné en  1965 à sept ans de camp "dur". Les services compétents raconte la traque de deux auteurs soviétiques qui ont réussi à faire publier des nouvelle en Occident. On a compris, ces écrits déplaisent souverainement au Kremlin où Brejnev est le nouveau maître. Apogée de la Guerre Froide, ces temps révolus (?) sont traités par Iegor Gran par le petit bout de la lorgnette, satire parfois désopilante du KGB et autres structures rigolotes qui s'obstinaient à faire le bonheur de la valeureuse classe ouvrière.

      Stakhanovistes de la filature et du soupçon les agents du pouvoir n'ont de cesse d'identifier les coupables aux pseudos transparents de judaïsme, peut-être trop. Abram Tertz, Nicolaï Arjak, ça sonne trop juif pour être juif. Allez savoir. Tout ce temps durant le petit peuple moscovite s'affaire à faire la queue pour trois boîtes de sprat ou une paire de chaussettes. Ivanov, quel nom original, a d'autres occupations. Il fait partie de ces services dont l'éloge n'est plus à faire, dont le louable objectif est de chercher, trouver (pas toujours), et persécuter le mauvais citoyen.

      Ivanov n'est certes pas un expert en littérature (à chacun son métier), mais, devant ces textes horribles, pas besoin de s'y connaître! Il faut arrêter le criminel avant qu'il n'écrive autre chose. Avant qu'il ne métastase. 

      Le sujet est on ne peut plus grave. La Guerre Froide semble loin quoique...Mais Iegor Gran se veut proche de Courteline plus que de Soljenytsine, lequel n'était d'ailleurs pas en phase avec Siniavski, les dissidents ne se décidant pas toujours à dissider (?) dans le même sens. Courteline, Kafka, même combat. Noublions pas la vodka, star incontestée du quotidien, et dans tous les camps. Dans la gauche française de ces années soixante la fidélité à Moscou commence à battre de l'aile. Iegor Gran rappelle à ce sujet la "haute" figure de Maurice Thorez, premier secrétaire du PC et thuriféraire stalinien historique. L'aveuglement d'une certaine gauche française, avec le recul, est hallucinant. 

      Pas vraiment un pamphlet, plutôt une farce cynique et sinistre, désamorcée par l'humour désespoir qui convient parfaitement à la bêtise des ces années, Les services compétents, au titre antithétique déjà clair, se déguste avcc gourmandise et malice. On en oublierait que ces pantalonnades orchestrées par des tyrans et exécutées par des pantins conduisirent au goulag. 

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13 juin 2018

Art et Essai

Affiche LA_TETE_A_L_ENVERS  Ne négligeons pas les derniers films dits d'auteur de la saison 17-18 et revenons sur les difficultés à intéresser un plus large public dans une ville moyenne. Le challenge est assez passionnant mais semé d'embûches et de désillusions. L'âge relativement mûr des fidèles de l'Art et Essai, c'est comme ça que ça s'appelle, même si je récuse ce terme, n'est certes pas très encourageant quant au renouvellement des cadres. Je suis aussi très circonspect quant à l'absence remarquée des enseignants dont on pourrait attendre un peu plus de soutien. J'entends bien que les actifs, dont je ne suis plus, peuvent avoir d'autres priorités. Mais sans être là à chaque fois une présence un peu plus marquée serait la bienvenue. 

                                   La tête à l'envers a été bien reçu, comédie un peu noire de l'Autrichien Josef Hader sur la mise à l'écart d'un critique musical viennois. Teinté de pas mal de cynisme le parcours du personnage vire àl'obsession, à l'infantilisme, à la férocité gratuite. Ca reste de l'ordre de la drôlerie, à la limite du drame social de la mise au placard. Hader, célèbre en Autriche pour ses one man shows, ne franchit pas cette borne. Rappelons qu'il fut il y deux ans un remarquable Stefan Zweig, l'adieu à l'Europe.

Affiche The rider    Nous avions projeté il y a deux ans Les chansons que mes frères m'ont apprises le premier film de la sino-américaine Chloé Zhao. Dans The rider elle décrit la vie difficile d'un jeune Amérindien, Brady, as du rodéo, qu'une chute de cheval a interdit de compétition. Elle y décrit aussi toute la précarité de la condition de ces indiens du Dakota. Brady Jandreau et sa famille jouent leur propres rôles. C'est d'ailleurs son histoire à peine romancée. The rider est ainsi à la limite du documentaire. On comprend que Chloé Zhao, comme dans son premier film, s'interroge sur la place de l'indien au XXIème siècle. Laveurs de carreaux au sommet des gratte-ciel ou cavaliers cherchant à vivre leur passion et de leur passion, il n'est pas si facile d'être un native au coeur de l'Amérique. Apprécié du public qui supporte toujours mal l'euthanasie équine inhérente au milieu.

Affiche Sonate pour Roos  Beau film que Sonate pour Roos du cinéaste néerlandais Boudewijn Koole, qui pâtit un peu de l'ombre écrasante, jusqu'au titre français, de Bergman. On l'a bien vu lors des réactions du public. Comment faire autrement quand l'action se passe dans une Norvège profonde, toute en neige et en relations mère-fille très difficiles. Ajouter à cela une révélation et vous avez toute latitude à penser aux films du grand maître. Il ne faut pas. Il faut apprécier dans Sonate pour Roos l'art de mettre en valeur les sons. Bengt, le jeune frère de Roos est passionné d'enregistrements. Et l'on entend le bruit de l'eau qui ruisselle, la glace qui craque, les pas sur la neige, composant avec le piano original un joli concerto en blanc majeur.

                                 Les rapports si tendus entre Roos et sa mère sont souvent faits de silences et de non-dits, sans rage véritable, et c'est d'autant plus impressionnant. Certes austère, parfois lumineux, les jeux de Bengt et de Roos, sur fond de manque de ciel et d'horizon, oppressant, sensuel et douloureux, Sonate pour Roos a convaincu la majorité des spectateurs. Réconfortant à l'heure où l'on peut douter d'une action cinéphile efficace.

3230364_jpg-c_224_335_x-f_jpg-q_x-xxyxx  Ce sera plutôt pour moi la révolution paresseuse. Mon ami Martin a dit l'essentiel sur le très utile film allemand de Lars Kraüme La révolution silencieuse. Je le rejoins complètement. Ca s'appelle Se taire et résister et je ne résiste pas à me taire pour vous inviter à lire son billet.

28 février 2018

Fange rouge sang

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                               Sept nouvelles sont regroupées sous le titre La steppe rouge. C'est le tout premier livre de Jeff Kessel, un jeune homme de 24 ans qui deviendra le vieux lion à la crinière bien connue, voyageur, grand reporter, écrivain, académicien et grand pourvoyeur de scénarios très divers, Belle de jour, Les Cavaliers, La passante du Sans-Souci, L'armée  des ombres. C'est du brutal. La Russie, juste après la révolution bolchevique. On ne fait pas dans la  dentelle et Kessel n'est pas un délicat miniaturiste. Plutôt un arpenteur du monde entier, aux semelles souples et aux rudes vérités des horreurs planétaires, à cette époque à la case, russe pour cette fois, case tortures et dénonciations, démence et trahisons.

                              Les sept textes sont tous terribles de noirceur. C'est peu dire que le genre humain n'en sort pas grandi. Fedka le discret professeur devient tortionnaire en quelques jours, changeant de camp sans vergogne à l'occasion. Une cousine dénonce un enfant miraculeusement épargné une première fois. Les deux fous est le texte le plus fort à mon avis. Un médecin aliéniste cache un ami dans le pavillon des fous. Il lui faudra se méfier de son compagnon de cellule, à qui l'on a dit la même chose. "Et, dans la détente commune de leur émotion, sans dire un mot, les deux "furieux" s'étreignirent avec  des larmes  et des balbutiements."

                             L'innocence n'a plus cours, ni à Odessa, ni à Petrograd. Tout le monde est suspect, de la prostituée de treize ans au vieillard édenté, et le frère d'hier prêtera demain la main au bourreau pour un manteau et et un paquet de tabac. Joseph Kessel, qui aura tout connu, nous donne avec ce livre de jeunesse l'essentiel, en un style certes assez journalistique, d'une Europe ensanglantée et désespérante, qui hélas ne faisait que commencer son siècle hallucinant. Ce n'est pas dans les salons ni même les rédactions enfumées qu'il a puisé son inspiration. Mais cest une littérature qui vous empoigne, un peu à la hussarde.

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30 septembre 2012

Militer,limiter

DOS

          Pour le challenge d'Asphodèle j'ai choisi de lire John Dos Passos si souvent cité jadis avec Hemingway, Steinbeck et Faulkner parmi les phares littéraires du siècle américain.Mais avec Aventures d'un jeune homme si l'on est bien dans les années 20-40 on est à mille lieues de la jet-set,du Paris de la Coupole que fréquenta pourtant Dos Passos,et de la demeure  de Gatsby.Il faut dire un mot sur le parcours idéologique de Dos Passos. .Pour faire court on dira qu'il est parti d'une gauche assez radicale pour finir nettement à droite.Ceci n'est pas un problème mais aide à situer un peu l'écrivain,actuellement en un sérieux purgatoire.Je n'avais lu que l'extraordinaire Manhattan Transfer, hallucinant collage de destins dans la ville,lu quand j'avais 25 ans.Mon souvenir en est ébloui mais il arrive que le souvenir soit plus fort que l'éblouissement.

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           Ce roman raconte les aventures politiques et amoureuses de Glenn Spotswood, jeune Américain,fils d'un professeur pacifiste. Pas particulièrement nuancé, tout comme Dos Passos à cette époque,on a vite compris de quel côté penche Glenn.Attiré par le Parti Communiste, il s'enthousiame pour l'action des mineurs et des chicanos. Rien de bien surprenant. Il s'engage pour la guerre d'Espagne, bardé de certitudes,de celles qui courent encore partout et que j'appelle tragiques hémiplégies.Mais les querelles de chapelles finiront par miner Glenn.Après les "pur et dur" et les progressistes à peu de frais, de nouvelles désillusions l'attendent, et le destin de Glenn prendra sa mesure. A travers la vie d'un homme, Dos Passos passe doucement sur le plan littéraire de l'inventivité de ses jeunes années à un néo-conformisme inévitable,celui qui nous étreint tous un jour ou l'autre.

        Ce n'est pas un personnage qui m'a réellement intéressé.Aventures d'un jeune homme est somme toute très convenu et des beaux quartiers de New York aux frontières mexicaines,de la soviétophilie aveugle aux maquis de Catalogne,je me suis bien ennuyé un petit peu.Un retour à Manhattan Transfer s'imposerait-il?Mais le temps?

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