16 mars 2015

Clair et net

 Masse critique

 logo_prix_relay

                                Etre retenu dans le Club des Lecteurs Relay 2015 est une chance qui m'a permis de recevoir quatre livres. A charge de les lire (oui) et d'en poster une critique. Voici le premier. Jerôme Garcin a eu bien raison de nous faire redécouvrir Jacques Lusseyran, écrivain, résistant, aveugle (1924-1971) car c'est un beau récit d'amitié et d'admiration qu'il nous livre à travers le destin de cet homme, le visionnaire, le clairvoyant, le voyant. Frappé de cécité à huit ans Jacques Lusseyran fut très vite attiré par la musique et plus encore par la littérature et l'écriture. Sa prodigieuse mémoire lui permit des études brillantes qui le conduisirent, lui, le rescapé infirme de Buchenwald, à enseigner après-guerre la littérature aux Etats-Unis, pays où il se reconnaissait et où on le reconnaissait mieux que dans la France encore frileuse de 1950.

                                    Le voyant se situe, bien que récit, dans une grande veine romanesque humaniste, mais ce dernier mot est si galvaudé, que j'hésite. A travers le prisme Jérôme Garcin, cet homme semble irradier une lumière contagieuse, renforcée à de multiples occasions par ce qu'on ne peut pas qualifier ici de handicap, tant les sens et les empathies de Lusseyran ont crû et embelli suite à la perte de la vue. Certains chroniqueurs, pas tout à fait à tort, y ont décelé, eux, du trop, du trop beau pour être vrai, du trop de facilités pour un seul homme, voire du trop peu de séquelles pour un retour des camps.

voyant

                                 Mais Jérôme Garcin est encore plus bouleversant quand il revient sur les failles de Jacques Lusseyran car on finit par les connaître, ses mariages manqués, ses rapports inexistants avec ses enfants sauf sa fille ainée Claire, ses exigeances. Et ses relations avec un certain maître parfois contestable. De l'influence anthroposophe et de l'ésotérisme chrétien venus en partie de son père Pierre Lusseyran je n'ai pas compétence et me tairai donc. Enfin en une douzaine de lignes l'auteur fait le parallèle entre la mort dans un accident de la route de Lusseyran en 71, avec sa troisième et jeune épouse, et celui de son propre père le grand éditeur Philippe Garcin, mort de façon similaire en 73. Tous deux étaient khagneux de Louis-le-Grand, amoureux fous de la langue française et de la littérature en général, brillants et pleins d'avenir.

                                                  

Posté par EEGUAB à 07:03 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : ,


09 mars 2015

Guerre, cinéma et vérité

                             Guerre, cinéma et vérité, ce trio a souvent été utilisé et souvent malmené. Quelques mots sans prétention quant à deux films très récents, qui reviennent sur la  Guerre d'Irak et sur la la Deuxième Guerre. N'étant pas historien ni spécialiste je livre un simple sentiment de spectateur. American sniper, très grand succès américain actuel, pas forcément pour de bonnes raisons, a déclenché une certaine polémique prévisible.

imagesD00A6JNZ

                                 On touche évidemment avec le dernier film de Clint Eastwood à ce thème hyperclassique du cinéma de genre, l'interventionnisme et ses composants. A travers le portrait du pour le moins controversé de Chris Kyle, "champion" des snipers en Irak, on assiste à un film très efficace qui, sur le plan du film d'action, est très bien mis en scène, le père Eastwood ayant depuis longtemps maîtrisé les codes du cinéma américain, mélo (Sur la route de Madison), western (Josey Wales, Impitoyable), thriller (Sudden impact), biopic (Bird). Alternance du front, catégorie spécial tireur planqué, ce qui diffère assez de la soldatesque confrontation d'un film de guerre classique, et des scènes familailes, même les snipers sont pères de famille. Pas très difficile de pointer un certain conservatisme, mais gardons-nous de trop juger à l'aune du vieux continent.

                                 Reste ce monsieur, Chris Kyle, excellement campé par Bradley Cooper, dont la personnalité pour le moins discutable, d'ailleurs rendue un peu plus présentable par le film, offusque pas mal nos européennes âmes. A juste titre, ajouterai-je. L'homme Kyle, bardé de médailles, revendiquait plus de 250 tirs létaux, c'est comme ça que ça s'appelle. Dont 160 officiellement validés. Je ne suis pas sûr qu'il faille faire dire à American sniper plus qu'il ne le mérite. C'est ainsi que ça s'est passé, au moins là-bas. Arrangez-vous avec. Les discussions interminables ne sont pas de mise. Elles seront, surtout pour un film comme American sniper, encore plus stériles que d'habitude. Quant à moi j'ai trouvé le temps long dans la salle ce jour là, et l'ennui un peu létal, ce qui n'enlève rien aux qualités strictement cinématographiques du film. American Sniper - Clint Eastwood vous donnera l'avis de Dasola, pas très éloigné.

208_300292

                                 Le thème d'Imitation game a été classé secret pendant cinquante ans. Le film est l'histoire vraie d'Alan Turing, génial mathématicien britannique, qui réussit à déchiffrer le code Enigma du Troisième Reich pendant la guerre. Turing était-il l'homme qui en savait trop? Rôle à oscar comme d'ailleurs celui de Bradley Cooper susdit, cet homme (incarné par le brillant Benedict Cumberbatch) ne suscite pas lui non plus une sympathie énorme, un tantinet inadapté depuis son jeune âge, une sorte de surdoué qui plus est homosexuel en des années où ce n'était pas la mode. La romance avec sa collaboratrice Joan Clarke me semble un artifice mais après tout je n'ai pas lu la bio d'Andrew Hodges dont le film est tiré.

                                 Alan Turing travaille en équipe, une équipe dont il devient le chef respecté, mais peu aimé. Il n'est pas du genre très amical et le metteur en scène norvégien Morten Tyldum ne cherche pas à l'humaniser davantage. De même après la résolution de l'énigme Turing n'hésitera pas à ce qu'on appelle la Realpolitik, ne pas trop divulguer cette découverte pour ne pas attirer trop vite l'attention allemande, c'est à dire sacrifier par exemple certains bâtiments anglais. Il plane sur Imitation game, et bien que ce ne soit pas à priori un film d'espionnage, une ambiance à la fois lourde et feutrée, qui évoque Graham Greene et John le Carré. Les célèbres agents doubles des années cinquante, Burgess et McLean, y sont cités.

                                 L'après-guerre, facile pour personne, le sera encore moins pour Alan Turing, considéré ingérable voire dangereux. Son homosexualité sera le prétexte idéal pour l'aliéner en le bourrant de médicaments contre le silence sur ses rencontres. Son suicide à 41 ans conclura une vie en marge,mais ça on le savait depuis le début, considérant ses problèmes d'intégration d'élève trop brillant dès les années de collège. Il n'a jamais été recommandé de trop sortir du lot. J'ai aimé ce film, pas bouleversant d'originalité, mais qui revient sur un aspect très méconnu de la guerre. Ainsi, avec Foxcatcher récemment chroniqué, trois histoires vraies ont donné trois films très différents, tous trois dignes d'intérêt.

 

Posté par EEGUAB à 06:04 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

23 février 2015

Le cinéma, mon vélo et moi/6/Le braquet de Noiret

aLEXANDRE

copains-yves-robert-1964-L-zLZhLp

VIEUX FUSIL

Qu'ils semblent loin ces vélos du cinéma français, qu'ils soient philosophie hédoniste d'Alexandre le Bienheureux, amitié des Copains ou tragédie du Vieux fusil. La roue tourne...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cinéma,mon vélo et moi

Posté par EEGUAB à 08:31 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags : , , ,

13 février 2015

Je est un hôte

loin_des_hommes

                                                                  Souvent perçue par les critiques comme un western existentiel cette belle adaptation très libre de L'hôte, nouvelle d'Albert Camus, issue du recueil L'exil et le royaume, est une réussite. On peut bien sûr discuter à n'en plus finir sur l'esprit et la lettre de Camus. Vieille histoire. Ecrit juste avant la guerre, ce récit met aux prises un condamné algérien (pour un meurtre de tradition si j'ose dire, type vendetta) et un instituteur ancien combattant de 40 censé le convoyer au village où il doit être jugé. Inutile de rappeler l'importance de la figure de l'instituteur dans l'oeuvre d'Albert Camus, elle est bien connue et il a maintes fois rendu hommage à Louis Germain l'enseignant de ses tendres années.

                                                                  Tel le supplétif d'un sheriff (Trois heures dix pour Yuma en étant l'exemple type) Daru plutôt pacifiste, vaguement "étranger" quoique l'hôte en quelque sorte de Mohamed (ambiguité du substantif hôte), hésite avant d'accepter la mission d'un fonctionnaire aux abois en ce qui commence à ressembler au début de la fin de la présence française en Algérie. La nouvelle fait dix pages, le film 1h45, et David Oelhoffen a souhaité aussi un film avec un minimum d'action, ce qui nous vaut une illustration qui reste relativement modeste certes mais qui permet de sortir du huis clos de l'oeuvre littéraire. Qu'en aurait pensé Albert Camus?

590973_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

                                                                  A mon avis peu importe en l'occurrence. Ce qui compte c'est que le questionnement de Daru-Camus est parfaitement rendu dans Loin des hommes, d'abord hostile à s'en mêler puis prenant en charge Mohamed, les deux hommes finissant par se respecter, tout cela dans un délai de quelques jours maximum. Evidemment le metteur en scène souligne et ponctue la justice, l'éducation, la guerre, la violence, évoquant même un crime de guerre. Camus, lui, n'avait pas besoin de tant d'images pour nous convaincre à travers un très beau texte, simple et quotidien, poussière, un cheval dans le lointain,quelques figues. J'ai lu trois fois la nouvelle, admirable, et vu deux fois le film, la seconde animant un bref débat, les spectateurs ayant apprécié Loin des hommes, à juste titre. Les deux acteurs, Viggo Mortensen, Américain qui n'a pas hésité à coproduire le film et à l'interpréter en français, et Reda Kateb, d'abord muré puis s'humanisant joliment, n'y sont pas, non plus, étrangers.

Posté par EEGUAB à 06:52 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

10 janvier 2015

Quand Tombouctou tombe à pic

 Affiche_TIMBUKTU

                                                              C'est plus que jamais le moment de voir le très beau Timbuktu. Je n'aurais jamais cru que ce serait "à ce point" le moment. C'est presque indispensable en dépit de ses maladresses. 

                                                              Abderrahmane Sissako le Mauritanien, l'un des très rares cinéastes africains un peu connus en Europe a abordé le problème du fondamentalisme d'une manière très personnelle qui parvient à mélanger l'humour et l'absurde à la gravité qui n'est pas esquivée. Scènes de la vie quotidienne, banales, banalisées, pour le pire des autochtones, du moins ceux qui n'ont pas encore fui la Tombouctou historique, berceau d'une civilisation avec mausolées et manuscrits. Mais que reste-t-il de ces symboles face à la bêtise abyssale?

                                                             Ils sont quelques-uns dans les villages voisins de la ville, la ville dont on ne verra rien, à tenter de continuer de vivre normalement malgré la présence et les consignes officielles des nouveaux maîtres sur des choses aussi dangereuses que le football, les mains nues des femmes ou la longueur des pantalons des hommes. Le cinéaste ose quelque chose de rare, montrer les tyrans intégristes comme des imbéciles, à peine capables de parler d'autre chose que de Zidane ou de Messi, ce qui ne les empêche pas de faire la chasse au ballon rond. A rire avant que d'en pleurer. Une calme soirée musicale entre amis est ainsi brutalement interrompue. C'est que la guitare est diablement décadente. A pleurer vous dis-je. Mais à pleurer de rage.

                                                             Car toute vie est réévaluée ou plutôt dévaluée à l'aune de l'extrêmisme. Ainsi l'homicide accidentel commis par Kidane le tranquille éleveur ne trouvera aucune circonstance atténuante. Ainsi redoubleront les mariages forcés et les lapidations. Ainsi le simple chant mène au fouet. L'une des forces de Timbuktu est de rendre presque ordinaires les brutes, j'entends par là leur ôter la moindre once de légitimité religieuse et de l'éventuelle noblesse que quelques individus tout aussi bas de plafond pourraient leur trouver. Timbuktu, d'après certaines critiques, transformerait cette force en faiblesse en simplifiant outrageusement l'histoire du Mali et en occultant les rebellions touareg et les différentes collusions entre ethnies, que je serais bien incapable de préciser. Ces mêmes critiques émettent ainsi des réserves sur ce qui reste un beau film, qui selon certains spécialistes, tiendrait plus du conte pour Occidentaux de bonne volonté que de la complexe réalité de l'ancien Soudan français.

                                                             Reste qu'un film africain, au moins en partie, n'est pas si fréquent sur nos écrans.  Reste qu'au moins une scène est déjà entrée dans l'histoire, le match de foot sans ballon. Reste que dans le contexte actuel il est sûrement difficile de faire beaucoup mieux pour décrire les dramatiques turbulences d'un Mali en implosion.

 

L'avis de Dasola Timbuktu - Abderrahmane Sissako

Celui de  Y a quoi à chercher CINEMA- TUMBUKTU : LA CULTURE AFRICAINE OTAGE DES DJIADHISTES

 

 

Posté par EEGUAB à 18:18 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
Tags : , , ,


18 novembre 2014

L'insoutenable liberté des autres

jancar

                                         Ce n'est que mon deuxième roman slovène. La Slovénie n'avait jusqu'à présent guère été fondamentale dans mon patrimoine littéraire. Petit pays coincé entre Autriche et Italie, le premier cependant à quItter l'ogre yougoslave,le plus prospère aussi, c'est relatif, la Slovénie est plus alpine que balkanique. Cette nuit je l'ai vue a obtenu le prix du Meilleur Livre Etranger délivré par je ne sais plus qui et il me semble qu'un bouche à oreille sympathique circule dans le Landerneau littéraire. A juste titre m'empressé-je de vous dire.

                                      Veronika Zarnik est une femme libre et troublante,  indéfinissable, de celles que l’on n’oublie pas.  Mariée à Leo, un homme d'affaires bourgeois lui aussi mais peu conventionnel, tous deux d'une totale indépendance d'esprit, ils vivent à leur manière, affranchis de la plupart des contraintes de la vieille Europe, jusqu'à ce que la guerre fasse d'eux, fasse d'eux quoi exactement d'ailleurs? En hiver 1944 le couple disparaît du manoir où il vivait. "Cette nuit je l'ai vue comme si elle était vivante" est l'incipit de ce très beau roman, c'est Stevo,officier pro-allemand qui parle le premier, qui fut l'un des amants de Veronika. Et tout se passe comme si le spectre de cette femme incernable hantait différentes voix qui s'élèvent alors pour l'évoquer. ls sont cinq à ce jeu-là, tous l'ont connue d'une manière ou d'une autre. Outre Stevo, Horst le médecin allemand, sa propre mère, Jerenek, un résistant et une servante dévouée se remémorent Veronika, probablement punie,de quoi? De collaboration, c'est parfois si facile, en ces temps de titisme, de liberté surtout. C'est qu'elle nous insupporte, parfois cette liberté en cheveux que rien n'émeut. Rien n'est plus dur que la liberté des autres.

                                      J'ai choisi de lire Cette nuit je l'ai vue avec 50%de hasard, 50% d'envie d'un autre pays. Après j'ai su pour le prix et vu les encarts photos du livre dans la presse. Il est bien agréable de découvrir la littérature de ces pays si longtemps ignorés. Je joins une excellente critique, que je partage tout à fait, celle de L'Humanité, non sans m'étonner comme toujours quand on trouve la traduction inspirée ou médiocre, sauf à lire parfaitement la langue vernaculaire. Bien peu,vraiment bien peu slovenophone, je ne me hasarderai pas à émettre une opinion.

                                       « Continûment servi par une traduction inspirée, le texte aux infinies nuances de Drago Jančar s’élève à ces hauteurs d’où rayonnent les chefs d’œuvre, qui éclairent les convulsions de l’Histoire. » Jean-Claude Lebrun. L’Humanité.

Posté par EEGUAB à 19:38 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , ,

12 octobre 2014

Le cinéma, mon vélo et moi / 4 / Ferrare antebellum

le-jardin-des-finzi-contini-1970-00-00-4-g

                                                                                   Années trente. Une famille juive dans Ferrare la belle,le magnifique roman de Giorgio Bassani, l'un des derniers films de De Sica, une Italie du Nord, certes assez éloignée du Néoréalisme historique, mais tout aussi vraie. Je m'imagine, en blanc, mince et sportif, chevalier servant de Dominique Sanda et  rejoignant de toute la vélocité de ma bicyclette Le jardin des Finzi-Contini. Trente ans  après Le voleur de bicyclette le vélo retrouve toute sa place dans le cinéma italien. Un homme dans la ville. Et merci encore à Asphodèle pour la belle illustration de cette chronique.

Downloads33

Posté par EEGUAB à 11:38 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

09 octobre 2014

Le vallon rouge

   une-terre-d-ombre,M137218                                     

                                         The cove, titre original peut se traduire par la baie ou par le gars. Le gars en l'occurrence est un inconnu, hagard et muet, qui est retrouvé blessé après une chute dans un  vallon perdu de Caroline, au coeur des Appalaches. Nous sommes dans les derniers mois de la Grande Guerre. Hank Shelton, de retour du front français où il a laissé une main et a soeur Laurel,une jolie fille hélas disgraciée par une tache de vin, recueillent ce Walter qui ne s'exprime que par la flûte dont il joue avec baucoup de  sensibilté. On sait que dans ce contexte la germanophobie a été virulente aux Etats-Unis, surtout après l'entrée en guerre du pays, Steinbeck l'évoque dans A l'est d'Eden si j'ai bonne mémoire. Et les autochtones ne brillent pas par leur esprit éclairé.

                                         En peu de jours Walter est apprécié de Hank qu'il aide aux travaux de la ferme, difficiles sur cette terre noire et sèche, et du vieux voisin Slidell, un brave type qui refuse de hurler avec les loups. Il est juste de dire qu'il est encore plus apprécié de Laurel, quand deux handicaps se conjuguent... Ron Rash décrit très bien les travaux et les jours de poussière et de boue, la fatigue qui plante son glaive, l'espoir naissant de Laurel en un nouveau destin. Et si le vallon n'était pas si maudit... Plus rare, il sait aussi nous faire partager la peur de la fin de la guerre là-bas si loin à l'Est. Car la guerre a ceci d'unique que sa fin programmée n'arrange pas tout le monde, et surtout qu'on a vu des paix toutes neuves guère plus engageantes que les conflits qui les ont précédées. Car quel bel exutoire que la guerre pour défouler l'homme dans ce qu'il a de plus homme, c'est à dire sa haine et sa bile envers les responsables idéaux, si ce n'est toi c'est donc ton frère, ici l'Allemand, là le Juif et autres...

                                         En résumé Une terre d'ombre est un très bon roman d'un auteur que je n'avais encore jamais lu, souvent commenté sur les blogs, et qui incite à continuer sa découverte. Le mutique Walter est un personnage attachant et les défauts de l'Amérique ont ceci de pratique qu'ils permettent de ne pas  trop se pencher sur les nôtres. Comme un exutoire, en quelque sorte.

Posté par EEGUAB à 07:57 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , ,

03 juin 2014

Peu de précipitation

pluie

                                         Ce polar pourrait entrer dans le sous-genre psycho puisqu''il se situe entièrement dans un hôpital psychiatrique, lequel établissement a une histoire et ruisselle de souvenirs d'une époque pas si lointaine où la médecine des troubles du comportement était rien moins que diablement carcérale. Diablement est le mot juste car le centre porte le nom pas forcément jovial de Théophobe Le Diaoul, jadis Théophile Le Bellec, un ancien patient illuminé ou assombri, c'est selon, et que la Grande Guerre avait conduit dans ces murs tragiquement continuateurs de l'aliénation des tranchées. Cette idée sous-tend toute la suite de l'enquête menée par Eric Lanester, flic et psychologue, et son équipe dans cet univers où l'on a coutume de dire que la différence entre les soignants et les soignés ne saute pas toujours aux yeux.

                                        En cette année centenaire la Grande Guerre est donc indirectement responsable une fois encore de morts violentes, celles d'un patient défenestré par son infirmier, puis le suicide de ce dernier. Le meurtre en ces lieux peut s'avérer essentiellement d'ordre chimique, antidépresseurs, psychotropes, gélules et pilules multicolores pouvant faire fonction de fameux objets contondants. Françoise Guérin, elle-même psychologue, décrit bien les arcanes et plus encore les archives si cruciales dans cet hôpital où l'on comprend trop vite l'importance de l'hérédité, des rivalités et des dynasties. Peu de professionnels collaborent vraiment aux interrogations de Lanester et de ses collègues, soigneusement stéréotypés, une râleuse, une extravertie portée sur la chose, un bleu maladroit. Pas trop d'aide du médecin-chef, pointilleux sur ses prérogatives. Par contre, Elisabeth Bassonville, elle, responsable de tout le passé historique du Centre Théophobe Le Diaoul, se prête si bien aux questions que ça en devient louche.

                                       On s'achemine ainsi vers une vérité subodorée depuis bien longtemps. Dommage que l'on soit depuis pas mal de pages resté assis à la cafeteria, à rêvasser à ce qu'aurait pu être une incursion réussie dans ce milieu hostile à toute curiosité. Les enfants de la dernière pluie, tout au plus une petite ondée de l'autre côté du rideau, celui qui sépare tant bien que mal la norme de la différence, sachant que l'individu dit normal n'a pas bonne presse dans la critique littéraire jamais exempte de démagogie, mais tout ceci reste insuffisant.

Posté par EEGUAB à 07:37 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : ,

28 janvier 2014

Sarajevo blues ou la solitude du tireur d'élite

hatzfeld_ok_0

                                           Le temps a plusieurs fois effacé Sarajevo. Sait-on encore où se trouve cette ville? Et l'a-t-on jamais su? Jean Hatzfeld qui a couvert l'agonie de la Yougoslavie revient sur la Bosnie avec ce beau roman où une jeune femme serbe et son fiancé musulman se retrouvent presque du jour au lendemain en plein coeur du grand chamboulement. Tous deux sont tireurs d'élite et chances de médailles aux J.O. de Barcelone 1992. Mais voilà on découvre à Sarajevo à cette époque d'autres usages pour les tireurs de cette trempe. Appelons-les des snipers par exemple. Vahidin le musulman et Marija l'orthodoxe sont ainsi intégrés dans des camps différents, situation pas exceptionnelle en ces années 90 entre Belgrade et Sarajevo. A propos même aujourd'hui bien difficile de démêler la complexité administrative de la République de Bosnie-Herzégovine nantie d'une République Serbe de Bosnie, de divers districts plus ou moins autonomes, et peuplée de Bosniens et de Bosniaques.

                                          Utilisés contre leur gré pour leur art du dégommage les deux amants seront séparés par l'absurdité d'un conflit qui les dépasse. On sent l'univers journalistique de Hatzfeld, c'est un livre de grand reporter bien sûr et l'on songe aux historiques,Londres, Kessel, Lacouture. Mais la fiction sonne tout à fait vrai. Et il est très intéressant de lire les précisions sur l'entraînement des athlètes de haut niveau dans cette discipline peu médiatisée. Cela aussi fait partie d'un travail de romancier, une solide base documentaire. La solitude de ces soldats perdus, leur responsabilité, est impressionnante. Pourtant dans ces petits pays, à quelques kilomètres parfois, poussent encore les fruits rouges et court le gibier. Vahidin et Marija, de chasseurs en gibier, se retrouveront-ils? Et Robert Mitchum, qui manque parfois de rappel, jappera-t-il à leurs côtés.

Posté par EEGUAB à 07:05 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags : , ,