20 septembre 2013

Nous sommes tous des spadassins

Les_spadassins

                                 Très beau roman,sombre et brusque d'un auteur français que je découvre. Les spadassins est une grande réussite du roman sur fond historique qui conjugue le regard sur la brutalité d'une époque,les Guerres de Religion, et le récit d'aventures et de combats refusant totalement,et à ce point là c'est rare,le picaresque qui enjolive parfois un peu trop ce type de littérature.Jean-Baptiste Evette confie la narration de cette histoire à Antonio Zampini,bretteur italien assez lettré pour devenir l'homme de confiance et le chroniqueur de Guillame Du Prat,baron de Vitteaux en cette fin de XVIème Siècle. Le royaume de France est à feu et à sang et s'ils s'engagent  du côté du roi et du parti catholique ce n'est certes pas par conviction papiste.La seule fougue qui stimule Vitteaux,c'est le goût de la bagarre,très en vogue à l'époque où le fratricide était un art majeur dont l'exemple venait de très haut.

basilic

                              Car de religion ou de foi point n'est question dans ce qui ressemble parfois au journal de bord d'une bande de brutes rappelant certains univers de westerns, plutôt à l'italienne,ou fin de mythologie.Très loin d'Alexandre Dumas où l'on a du chevaleresque,du preux, Evette nous présente ses combattants,courageux certes mais n'hésitant pas à tirer sur un fuyard ou à trucider au coin de la rue,rue bien peu avenante en ces années de Saint Barthélémy.Car si la Saint Bart est la star incontestée de ces années obscures on assiste à une multitude de sympathiques petits massacres sans importance,où l'on trucide le parpaillot,même pas gaiement d'ailleurs.Certes le huguenot n'est pas en reste quant à brûler et dévaster.

 FAUCO

                             Zampini,qu'il ne faut pas trop sanctifier parce qu'il sait lire et écrire,est en fait fasciné par le baron de Vitteaux,que rien n'arrête,et que rien n'intéresse hors les lames et à la rigueur,les aventures sans lendemain.Des lendemains il n'y en aura pas pour tout le monde,même pas pour les grands,Coligny, Guise, Charles IX ou Henri III. Mais Vitteaux semble protégé par un quelconque talisman alors que ses proches rejoignent le paradis ou l'enfer, romain ou protestant.J'ai aimé ce livre aussi pour son vocabulaire très riche. D'ailleurs pour défendre la langue française je suis prêt moi-même à tirer de l'émerillon ou du fauconneau,voire du basilic,coiffé d'un morion. La guerre a parfois de bien jolis mots. On pense un peu à La Reine Margot mais on est aux antipodes de ce brave Alexandre.Alors on pense à l'autre Reine Margot, celle de Patrice Chéreau. Pour la brutalité et l'effet "soudard" on a un peu de ça,c'est vrai.Mais débarrassé des intimes obsessions du metteur en scène. Si vous ne craignez pas de chevaucher et ferrailler, claquant des dents, affamé et crotté, foncez dans les sillage des Spadassins. Eux au moins ne vous donneront pas de leçon de morale.

                            

Posté par EEGUAB à 06:46 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : , ,


30 juillet 2013

Scènes de la vie de Bohème

 7474_aj_m_4965

                              Athalie A les lire  m'avait rappelé ce livre dont je ne connaissais que le nom,et vaguement cette notion d'humour tchèque déjà rencontré chez Bohumil Hrabal et chez certains cinéastes.Jiri Weil,juif tchèque,sait ce dont il parle:les prémices de l'horreur,déjà une horreur en soi.Si le ridicule avait tué le monde aurait échappé à bien des carnages.Car c'est avec le sens de l'absurde et un humour solide que Jiri Weil nous balade dans la Prague de 1942.L'épisode historique est connu, notamment grâce aux films de Fritz Lang, Les bourreaux meurent aussi, et de Douglas Sirk, Hitler's madman. Heydrich, sympathique Reichsprotector adjoint en Bohème-Moravie,est assassiné et c'est un enchaînement de répressions qui s'abat sur la Tchécoslovaquie. Attention,Heydrich n'était pas un second couteau,fût-il long. Ses ambitions étaient grandes et il fut l'un des plus méthodiques instigateurs de la Shoah.La mort de Heydrich n'est qu'un catalyseur dans Mendelssohn est sur le toit.L'important du roman est ailleurs.

                        Deux modestes fonctionnaires sont réquisitionnés pour enlever la statue de Mendelssohn du toit du Palais des Arts.On ne va quand même pas laisser ce compositeur d'origine juive parader dans la nouvelle Prague.Seul souci,aucun nom marqué,comment reconnaître l'auteur du Songe d'une nuit d'été? Au nez,pardi! Oui mais le nez le plus sémite,sur ce foutu toit,semble être celui de Wagner.Je vous laisse imaginer la théorie des dominos pour trouver un responsable et c'est toute la grandeur de l'écrivain Jiri Weil de nous donner à voir par le petit bout de la lorgnette les facultés d'adaptation de tout ce petit monde pour,un,ne pas trop se faire repérer,deux,sauver sa peau,objectif somme toute relativement compréhensible.

                      Donc,et Athalie le note très justement,pas forcément de grandes bassesses chez tous ces gens,mais des faiblesses,des accommodements. Et nous,qu'aurions-nous fait? Ballade du dérisoire et de l'absurde,à la lisière de la tragédie imminente et toute proche,à Theresienstadt par exemple,où mourut  Desnos ("Je pense à toi Robert qui partis de Compiègne" *),  Mendelssohn est sur le toit  jongle avec la drôlerie pour mieux désespérer.A Prague pour cela on en connait un rayon, de Franz Kafka au brave soldat Chveik,en passant par Ian Palach en ce printemps raté de 68.

http://aleslire.hautetfort.com/archive/2013/07/06/mendelson-est-sur-le-toit-jiri-weil.html

* Robert le Diable,poème de Louis Aragon,mis en musique par Jean Ferrat

 

Posté par EEGUAB à 07:08 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

27 avril 2013

Ennui vénitien

alibi

           Grosse déception que cet Alibi de Joseph Kanon dont j'avais, tant apprécié L'ami allemand,The good German au cinéma, Soderbergh, Clooney.Venise a rarement semblé aussi peu inspirée dans ces premiers mois après la fin de la guerre.Un jeune Américain,démobilisé,retrouve sa mère qui va se marier à un médecin italien.Qui est vraiment cet homme? S'intéresse-t-il surtout à la fortune de cette femme?Et le Grand Canal a-t-il beaucoup de cadavres à vomir ainsi?

          Autant le Berlin de 1945 était judicieusement étudié par Joseph Kanon avec ses trafics divers,ses vestes retournées in extremis,et ses signes très précoces de la future Guerre Froide,autant l'auteur se noie dans les eaux troubles de la Sérénissime.Rien ne m'a intéressé dans cette histoire qui mêle résistants au fascisme et chemises brunes,qu'on confond allégrément.Bien sûr les immédiates après-guerre peuvent être diablement séduisantes pour l'univers du polar.Mais ce qui fonctionne dans le Berlin de L'ami allemand ou la Vienne du Troisième homme,ça ne marche pas sur la lagune.Chiuso! Scusami mais, Dieu merci, j'ai connu La mort à Venise autrement excitante,et des Lunaisons vénitiennes d'un tout autre calibre.Pourtant j'aimais bien la photographie de couverture.

Posté par EEGUAB à 07:50 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , ,

03 janvier 2013

Retour aux antipodes

9782226241467m

                    Voilà un bon livre,classique au possible, presque trop,d'où je retiens essentiellement les retours sur le passé et la guerre en France,qui me semblent plus forts que l'improbable rencontre entre Quinn,accusé à tort de l'assassinat de sa jeune soeur et Sadie, gamine délurée en l'Australie qui compte ses morts loin,très loin,là-bas en Picardie (je connais bien et les croix australiennes y sont si bien entretenues).L'enthousiasme m'est mesuré quant aux Affligés de Chris Womersley.Revenir sur la douleur des Australiens en ce conflit pourtant encore relativement européen était par contre une bonne idée.Les dégâts collatéraux de ce drame se sont bien moqué des frontières et des océans.Puissions-nous ne pas l'oublier.

                   Quinn veut obtenir justice,bien que porté disparu sur le front,à son retour en Nouvelles-Galles du Sud.Il retrouve sa mère très malade qu'il persuade de son innocence.Lui reste à châtier le vrai coupable.Là un petit peu plus de suspense n'aurait pas nui.Je n'ai pas été convaincu par ces épisodes et j'ai trouvé que l'histoire tournait court à la fin,comme si Chris Womersley ne savait pas quoi faire de son idée de justice.Il m'arrive alors d'être pris d'un certain mutisme.Alors j'aime orienter vers quelqu'un de plus dithyrambique et qui en a fort bien parlé.Sur Les affligés et cette rédemption dont j'ai parfois douté un peu c'est le cas de http://www.laruellebleue.com/8587/les-affliges-chris-womersley-albin-michel/

pt77204

Posté par EEGUAB à 19:56 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : ,

05 décembre 2012

Voici des fruits,des fleurs,des feuilles et des branches...

 nits-the_flowers_s

              ...Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.Merci à Verlaine.  Beaucoup d'entre vous ont un jardin et nous régalent de couleurs de saison, fleurs de tous les coloris,fruits et feuilles,sépales et pétales,arbustes,haies et rameaux.Et moi,dans mon coin,je n'ai aucun jardin, bien qu'aimant les fleurs dont ma mémoire, pas mauvaise mais sélective,peine à retenir les noms parfois alambiqués. Alors j'ai eu envie de vous en envoyer de temps en temps,des fleurs,en chansons,en poèmes,de toutes sortes.

              J'aime énormémént The Nits,groupe néerlandais maintenant sexa,parfois minimaliste mais à la fougue toujours juvénile.La chanson s'appelle simplement The flowers.Elle parle d'une dame qui marche dans la neige d'un cimetière, quelques fleurs à la main, qu'elle va déposer sur la tombe d'un jeune soldat mort dans ls sables du désert.C'est somptueux,modeste et universel. J'aimerais que vous l'aimiez.And it hurts,and it hurts...Ca fait mal.Mais peut-être partagerez-vous quelques pas dans mon jardin imaginaire.

http://youtu.be/8x4iPH15TPY   The flowers   The Nits

Posté par EEGUAB à 07:39 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , ,


02 décembre 2012

Deux films américains de Jean Renoir

film-vivre-libre6

          Un ancien article évoquait L'étang tragique et L'homme du Sud,deux des six films américains de Jean Renoir.Je viens de voir Vivre libre (This land is mine) et La femme sur la plage.La période américaine de Renoir n'est évidemment pas du niveau de La règle du jeu,ce sommet du cinéma français.Ne soyons cependant pas trop sévères ,le metteur en scène français,si français,ayant dû subir certaines pressions des studios.On s'en serait d'ailleurs douté,Renoir ayant fait preuve d'une certaine naïveté."Sommé" de réaliser un film de propagande pour l'entrée en guerre des Américains,Jean Renoir réalise sur un scénario du grand Dudley Nichols, souvent complice de John Ford, Vivre libre avec l'immense Charles Laughton et Maureen O'Hara.Pas officiellement situé en France mais dans un "pays occupé" le film sera assez bien reçu en 43 aux Etats-Unis mais honni à sa sortie française en 46.On n'avait pas forcément apprécié le départ de Renoir de  ce côté de l'Atlantique, notamment ses amis du P.C. qu'il avait déjà pas mal indisposés avec sa sympathie pour Louis XVI dans La Marseillaise.

       Vivre libre souffre bien de quelques simplismes,c'est très souvent le cas des films dits de propagande qui ne font guère dans la nuance.Le générique avec la musique du Chant du départ annonce la couleur.Mais le personnage de collabo un peu malgré lui,George Sanders,se rachète partiellement pas son suicide.Renoir se garde bien d'écorner les chemineaux,sanctifiés comme chacun sait,dans tout film sur la Résistance.Mais le morceau de bravoure,quoiqu'un peu longuet,reste bien sûr la plaidoirie finale d'Albert Lory (Charles Laughton),sur la nécessité de résister et l'engagement.C'est limite très gros sabots mais la rondeur du grand comédien anglais,qui joue ici un petit instituteur plus tout jeune,rondouillard et nanti d'une mère castratrice comme on ne le disait pas à l'époque,la rondeur du comédien, disais-je,emporte l'adhésion.Somme toute réévaluons en partie la carrière américaine de Renoir même si,c'est vrai,La règle du jeu,ce marivaudage à l'accent grave,ironique et lucide,relève d'une autre planète cinéphile.

La-femme-sur-la-plage-20110312095658

               Très différent et particulièrement atypique dans l'oeuvre de Renoir,son tout dernier film américain,1946,La femme sur la plage,souffre d'un montage à la hache qui réduisit le film à 71 minutes.Un trio très introspectif,un peu lourdement. Robert Ryan, garde-côte sur l'Atlantique, traumatisé par la guerre.Joan Bennett,jolie femme de noir vêtue,mariée à Charles Bickford,plus âgé qu'elle,peintre devenu aveugle peut-être à cause d'elle.Il y a quelques scènes fortes dans The woman on the beach,dont le titre premier était The desirable woman,trop osé.J'en vois essentiellement deux.La première rencontre entre Ryan et Bennett qui ramasse du bois près del'épave,force souvenirs pour l'ancien marin.Et la balade de Ryan à cheval et Bickford,aveugle marchant en se tenant à la selle,aux bords de la falaise.Sur le thème du renoncement,l'intrigue psychanalytique tourne un peu au fatras.Pas vraiment de terroir social renoirien,plus proche du Lang du Secret derrière la porte par exemple,ou d'Hitchcock.J'ai quand même une certaine sympathie pour ce film qui n'eut strictement aucun succès,ni en France,ni aux Etats-Unis.Grand film malade,disent certains. Abatardi, certes,d'après moi mais pas inintéressant.

     

Posté par EEGUAB à 09:41 - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , ,

26 novembre 2012

Immédiate après-guerre,froide

CAPE%20ET%20POIGNARD

             Je découvre vraiment tard ce film de Fritz Lang que l'on rattache volontiers aujourd'hui à sa série antinazie, Chasse à l'homme, Les bourreaux meurent aussi, Le ministère de la peur.J'avoue avoir longtemps pensé que Cape et poignard était un film de cape et d'épée.Cape et poignard était en fait le surnom de l'OSS,ancêtre de la CIA.Gary Cooper y interprète un savant américain inspiré de Robert Oppenheimer.Ce film est l'un des premiers à évoquer le péril nucléaire.En fait il est sorti une fois la guerre finie, climat de guerre froide s'installant vite, ce film s'inscrivit parfaitement dans la logique post conflit.

          Gary Cooper,alors une icône,prête sa longiligne silhouette d'honnête homme à la Capra et d'Américain noble et démocrate expédié en Europe pour la juste cause.Rappelons ici que Fritz Lang était citoyen des Etats-Unis depuis 1935.L'assassinat d'une chimiste hongroise pourtant réfugiée en Suisse,qu'Alva Jasper admirait,l'entraînera en Italie pour poursuivre la lutte aux côtés de patriotes italiens et d'un professeur dont la fille est prisonnière des nazis.Pas flagrant de vraisemblance le film recèle pourtant au moins une perle,une bagarre muette magistrale entre le héros et un traître,l'une des plus réussies que j'aie vues.De plus,comme cela arrivait souvent en ces années où le final cut n'appartenait pas au metteur en scène,la fin est bien moins ambigüe que ce qu'avait voulu faire Fritz Lang.

         Lang qui figurerait,semble-t-il,un peu plus tard sur une liste grise,avait travaillé sur Cape et poignard avec Albert Matz et Ring Lardner Jr qui deviendraient deux des Dix d'Hollywood ,condamnés par la " chasse aux sorcières maccarthyste", cette période beaucoup plus complexe qu'on ne la raconte parfois sommairement.A mon sens il est assez difficile de se faire à ce sujet une opinion d'acier.Voir un film de Fritz Lang reste de toute façon un plaisir de cinéphile et,plus simplement,de spectateur.

Posté par EEGUAB à 09:12 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

12 août 2012

Il me semble en effet qu'en vieillissant...

untitled

                         Voilà un deuxième roman français qui m'enchante en quelques semaines.L'âge venant,me rapprocherais-je d'une littérature que j'ai somme toute assez peu fréquentée.Auvergne,début des années soixante.Albert est ouvrier chez Michelin,et la télé arrive chez lui,aujourd'hui même où Cinq colonnes à la une diffuse un reportage sur l'Algérie.On doit y voir son fils aîné Henri. Gilles,autre fils d'une douzaine d'années ne s'intéresse qu'à la lecture,Balzac surtout.Drôle d'idée, non? Suzanne son épouse semble ailleurs.Un couple ordinaire de ces années, l'ascenseur social fonctionne assez bien,mais les armes aussi.Albert est un homme bien.Mais son goût de la vie vacille alors que le monde bascule.De toute façon le monde,notre monde bascule un peu tous les jours,plus ou moins.Le roman de Jean-Luc Seigle est un très beau livre qui parvient à l'émotion sans débauche d'effets spéciaux,sans grandes scènes racoleuses.La tragédie intime d'un homme simple se cristallise un jour de juillet 61.Se pose à lui la question essentielle:a-t-il aimé la vie et les autres,ses proches,si loin finalement?

              En quelques heures Albert prendra conscience d'un présent pas très enchanteur,notamment à s'occuper de sa vieille mère atteinte d'Alzheimer,comme on ne le disait pas,et d'un avenir flou.Une scène très belle où il lave entièrement la vieille dame est d'une pudique beauté très émouvante.Travailleur obstiné,calme jardinier du dimanche,paisible mais volontaire,Albert remet en cause sa paternité, son mariage,s on existence.Parabole aussi que cette irruption de l'objet télé dans l'univers familial.C'est très discret, c'est néanmoins très prégnant.La Guerre d'Algérie est là,tapie au coeur de cette campagne auvergnate et il me semble m'en souvenir très bien,moi qui n'avais que onze ans à cette époque.En vieillissant les hommes pleurent,c'est un très beau titre pour un livre.Un livre qu'on achèterait rien que pour son titre...et qu'on aurait la très bonne idée de lire.Profond,profond et durable.

          

Posté par EEGUAB à 08:55 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , ,

05 juillet 2012

Le prompt Guy court

           La Fête des Pères m'a valu L'art français de la guerre,et du coup vous vaut en titre cette drôlissime contrepéterie.Je n'étais guère emballé,la littérature française actuelle n'encombre pas mon espace livre.De plus,le soupesant,je comptai 630 pages.Papa modèle(?), je remerciai avec effusions,craignant le pensum.Hors,le Goncourt 2011 est un roman extraordinaire,de loin ce que j'ai lu en France de mieux depuis des années.Alexis Jenni,prof de 48 ans,publie ainsi son premier roman.Le choc est de taille,de masse et d'estoc,pour rester dans la métaphore militaire.

jenni

       Parcours en parallèle de deux personnages.Il n'ont pas le même âge mais leur rencontre s'avèrera essentielle.Un jeune homme mal dans sa peau et un ancien militaire se trouvent un point commun,la peinture,le dessin plus précisément.Ils ont beaucoup à s'apprendre,l'un écrira l'histoire de l'autre,l'autre qui le formera à l'art de peindre.Mais ce résumé est infiniment réducteur.L'art français de la guerre tient de l'épopée,de l'aventure,de la fresque qui jamais ne s'égare,rare pour une fresque,mais aussi du journalisme écrit.Le théâtre militaire tragique et grotesque,tant de l'Indochine que de l'Algérie,y est stupéfiant d'empathie et de complexité.Je pense n'avoir jamais lu ça.

          Dans ces chapitres guerriers les hommes sont passionnants,grandioses et velléitaires,les interrogatoires dans une villa mauresque d'Alger,comme les mines meurtrières du Tonkin y ont des accents universels.Mais tout ceci est un peu court pour signifier mon enthousiame envers ce roman magnifique,si bien construit où la langue française,un personnage à elle seule dans ce récit de la fin des colonies,est superbement mise en valeur.Plongez dans L'art français de la guerre,vous aimerez et le narrateur,et Victorien Salagnon.Et d'autres qui traversent la Haute-Région ou la casbah,des braves types conduits au pire.Le pire ce n'est pas toujours l'autre même si l'autre sait l'odieux tout aussi bien.Impossible dialogue," la mâchoire figée dans un spasme galvanique". Retrouvailles de la Résistance, douloureuses et personnages secondaires passionnants,le médecin juif grec ou l'ami Mariani,milicien dans l'âme et,le croiriez-vous,intéressant.Une belle critique cinématographique aussi quand le narrateur chronique le film La bataille d'Alger avec lequel il n'est pas tendre.

      L'autre art dans L'art... c'est le dessin et l'encre notamment avec des pages entières sur cette sorte de calligraphie du minimum, car Salagnon a beaucoup appris de vieux maîtres vietnamiens,accessoirement combattants du Vietminh.L'homme est ainsi fait.Les gens du Prix Goncourt,de fieffés lecteurs quoiqu'on en dise,ont bien fait d'éclairer ce roman,de loin le plus fort en France depuis longtemps.Certes j'en lis peu.Mais c'est mon avis.Et encore une fois quelle merveille que la langue française chantée par Alexis Jenni et ses personnages.

Posté par EEGUAB à 10:35 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , ,

06 mai 2012

Par le sang des innocents

 le-christ-interdit-1951-23598-1528224092          

          Le challenge de Nathalie Chez Mark et Marcel  est plutôt à vocation littéraire.Pourtant j'ai pensé que cet article pouvait trouver une petite place dans la botte d'Il viaggio.Il était assez difficile de voir Le Christ interdit, seul film de l'écrivain italien Curzio Malaparte.Je l'avais vu adolescent mais ne me souvenais que de quelques rares images,peu festives.Car il n'est pas léger léger ce film et Malaparte traîne encore un parfum sulfureux. L'ayant déjà évoqué (Chasse aux alpins)  je rappellerai  brièvement le chemin sinueux parcouru par Malaparte, engagé pour la France dans la Grande Guerre,fasciste puis antifasciste.Il aurait même rejoint le PCI sur son lit de mort.

     Présenté à Cannes en 1951 Le Christ interdit suscita des polémiques et entretint le trouble,il dure toujours, sur la personnalité de l'ambigu Kurt Suckert,Toscan de père allemand.Sadoul,le peu nuancé critique français très encarté du côté d'Oncle Jo,intitula sa chronique Le Christ interdit,film néofasciste de Curzio Malaparte.L'excellent Jean Gili,passionnant spécialiste du cinéma italien,cite dans le livret du DVD Edoardo Bruno : "Le film donne,avec une extrême clarté,une confirmation de la confusion,de la pingrerie morale et de la niaiserie de l'auteur".C'est vrai que cinq ans seulement après la guerre le film prêtait aux controverses.A ma connaissance il n'est pas resté dans le coeur des Italiens pourtant très attachés à leur cinéma,très peu lié au Néoréalisme et si loin de la comédie.Tentative d'explication, c'est un peu lourd,mais pas sans intérêt soixante ans après.

     Bruno (Raf Vallone),prisonnier de guerre,rentre au pays.Des difficultés de l'après-guerre j'ai déjà souvent disserté (Rossellini et le Néoréalisme,une fois de plus).Il a l'obsession de venger son frère,trahi et exécuté.Mais le silence règne,tout noir sous le soleil toscan et dans les vignes qui reprennent lentement le goût de vivre.Très lentement comme les villageois,à commencer par sa propre mère.Elle sait,sa cousine sait,son amie Nella sait.Mais à quoi bon revenir sur ce que l'on ne peut plus empêcher.

Il viaggio

        Tout cela a fortement décontenancé la critique italienne,l'oeil rivé vers l'Est.Déjà que Malaparte était pour le moins discuté,hors du sérail.Pire encore on n'aime guère le titre ni cette représentation de la foi dont on ne sait si elle est sincère ou hérétique.L'hallucinant personnage du tonnelier,joué avec son austérité coutumière par l'homme sans sourire Alain Cuny,ne détend pas l'atmosphère, figure christique plus encore que dostoïevskienne. On n'est pas très loin du bouc émissaire,cette théorie actuellement tellement dévoyée et démago.Très mal à l'aise aussi la très catholique Italie devant cette représentation,un défilé des objets de la Passion et des porteurs masqués. Irrévérence ou profondeur,personne ne le sait vraiment.On cherche un volontaire pour figurer le Christ (scène de Gino Cervi en prophète illuminé).On ne trouve qu'un chien.Le Christ interdit,je l'ai dit en préambule,est un film très pesant,de ceux qui vous laissent un goût de cendre,tout presque athée que l'on soit.

       Et puis il faut remonter au, début des années cinquante et je considère que ce Christ a été le fossoyeur du Néoréalisme tout en en empruntant les derniers oripeaux,version rurale,alors que c'était plutôt la cité qui concentrait les meilleurs éléments néoréalistes.Trop de psychologie tue la vraisemblance.Mais revoir ce film 45 ans  après une première vision procure une sensation indéfinissable.On a le droit de ne pas aimer le film de Curzio Malaparte.L'histoire du cinéma italien,une fois n'est pas coutume,l'a un peu vite écarté.Au nom d'une certaine morale?Allez savoir."Il est plus facile de pardonner que d'oublier",nous propose de méditer l'auteur complet (y compris la musique). 

   http://youtu.be/LqRDFPOhslE  Quelques minutes de Il Cristo proibito

Posté par EEGUAB à 17:59 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,