26 octobre 2015

Un été 52

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                                 1952 Etats-Unis Ouest, l'avocat juif Arthur Wise s'est considérablement enrichi et veut le faire savoir. Parmi les attributs de ces nouveaux riches pas trop scrupuleux  une maison de vacances à Cape Cod, à Bluepoint précisément. Où il va passer tous ses étés à partir de 1952, pour le plus grand bonheur, du moins au début, de son fils adolescent, Hilton que son père s'obstine à appeler Hilly. Ce dernier vit très mal la transformation de ses parents en nouveaux riches racistes et réactionnaires. Et cet été là, justement, Hilly va devenir l’ami du domestique noir que son père maltraite, et tomber amoureux de sa nièce, Savannah. Cela durera quelques semaines à peine, déclenchant ainsi un drame qui le poursuivra toute sa vie. Dès lors Hilly agira comme un coupable, coupable d'être le fils de son père, coupable d'être riche, au point de longtemps refuser le moindre dollar de cette fortune, arc-bouté moralement, dostoievskien jusqu'au bout.

                                  Un été à Bluepoint  démarre comme un roman classique portant sur un conflit familial entre un père dévoré d’ambition et son fils révolté en quête d’autonomie. Très vite le propos devient plus grave. C’est une peinture de l’Amérique des cinquante dernières années qui se dessine, raciste, avide, égoïste et hypocrite où seules comptent les apparences et l’argent. Ce n'est certes pas le premier roman américain sur ce thème. On sait que l'envers du décor, la fin du rêve, la futilité des choses, sont devenus un peu des tartes à la crème de la littérature étatsunienne. Pourtant Stuart Nadler, 35 ans et dont c'est le premier roman, distille bien son sujet au long de 420 pages. L'affairisme du père et la naïveté du fils... Décidément il n'y a que les Américains pour taper ainsi sur l'Amérique. Qu'est-ce qu'on aime ça en France quand c'est ainsi.

                                 J'ai lu, évoquée quelque part,l'ombre de Gatsby. Pourquoi? Parce que ça se passe sur la côte est? Tout de suite les superlatifs, non. Une révélation dans les trente dernières lignes m'a cependant un peu gâché le plaisir. Elle est tellement correcte. Le titre original Wise men est plus ambigu, Wise étant le nom de la famille, mais signifiant aussi Les hommes sages ou plus prosaïquement Les gangsters.

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17 octobre 2015

Au fil, au bord...

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                    John von Düffel est nageur de fond. Il est aussi romancier et poète. Je le découvre. Etonnant bouquin que De l'eau. Une famille allemande gère une papeterie au confluent de deux rivières, l'Orpe paisible et la Diemel plus tumultueuse. Plusieurs générations nous sont ainsi contées jusqu'aux années 80, en passsant par les deux guerres. Dont la deuxième voit l'entreprise dirigée par une femme et exploitée par des prisonniers français. Mais là n'est pas forcément l'important. De l'eau, à la lecture pas toujours si aisée, est une sorte d'antienne, une sorte d'hymne à l'eau, d'ode à cet élément si vital. Comme lire ce titre? Comme on veut. Vous pouvez la jouer interrogative, de l'eau? Est-ce l'eau de nos origines? Ou explicative, analytique? Est-ce l'eau essentielle de nos cellules? Ou l'eau meurtrière et méphitique qui emportera l'un des maîtres?

                   Je l'ai dit, lire De l'eau ne coule pas de source. La brasse y est parfois ardue, métaphore du cours de la vie. H2O est parfois complice enrichissante, une eau industrieuse, sérieuse et partenaire. Parfois à l'opposé elle est tout de colère et ne s'en laisse pas conter. Mais décrire ce roman c'est tenter de remonter un courant trop puissant. Sachez seulement que, fabriqué comme de la pâte à papier à partir de ces eaux limpides un jour et troubles un autre jour, ce livre possède une puissance attractive comme un tourbillon séduisant et fatal. Bien peu de dialogues, mais de riches phrases impressionnistes et parfois presque scientifiques. Une eau mage, un hommage, un bouquin comme on en lit peu. Cependant il m'est arrivé parfois de sécher sur la rive bien que le débit de l'eau soit globalement positif. C'est que John Von Düffel raconte cette épopée familiale, très loin de la sage saga du terroir, avec une écriture qui semble avoir puisé dans l’eau sa substantifique moëlle.

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09 octobre 2015

Deux habits verts

Rouart

                          Fils d'une famille de peintres proches de Degas et Manet, Jean-Marie Rouart (de l'Académie Française) est un esthète vaguement dilettante et qui sait comme tous les dilettantes faire preuve de profondeur. Ne pars pas avant moi a été écrit alors que son auteur venait d'échapper à la mort. Et c'est peu dire que la richesse d'une vie parcourt ce roman biographique, comme suspendue genre Damoclès et son fil du temps en forme d'épée.

                      Moi qui me suis passionné pour la folle question de la destinée-pourquoi cela arrive-t-il?-pourquoi ceci n'arrive-t-il pas?-j'attendais de la mort qu'elle se manifestât avec un peu plus de majesté, des estafettes, des clairons. Napoléon, dans ses derniers instants, espérait que sa fin serait accompagnée de l'apparition d'une comète, à l'instar de César. La comète n'a pas été au rendez-vous. Philosophe, Napoléon s'est exclamé:" On peut tout aussi bien mourir sans comète."

                      Néanmoins roman Ne pars pas avant moi nous permet de croiser le plutôt hautain François Nourrissier, Jacques Vergès entre deux mondes, Franz-Olivier Giesbert torturé. Maurice Rheims, finement appelé "un Mazarin en espadrilles". Et surtout l'ombre du héros de Jean-Marie Rouart, devenu son ami, qui est aussi l'un des miens tant cet homme insupportable a su, si talentueux, si bien écrire et si bien vivre, et surtout, chose rare, ne jamais m'ennuyer. J'ai nommé Jean d'Ormesson, si pimpant et si cabotin, mon Papy Jean.

                     Mais Rouart nous conte aussi sa jeunesse. Il n'a pas toujours été le séducteur comblé, l'homme aux bonnes fortunes que l'on connait. Peu doué pour le bac et souvent trompé par ses conquêtes, le jeune Jean-Marie se réfugie dans la littérature. Ca prendra un peu de temps, les cases journalisme et critique littéraire le retiendront un moment. Mais il finira par rejoindre Jean d'Ormesson au Quai Conti. Ne pars pas avant moi parvient à émouvoir en faisant sourire, rappelant le bonheur de vivre et sa fragilité comme le titre de son ainé, C'était bien.

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                                J'ai lu aussi un autre académicien français, fictif celui-là, Paul-Jean Husson, auteur d'une dénonciation, dans la collection Les affranchis qui demande aux auteurs d'écrire une lettre. Romain Slocombe se met dans la peau de cet écrivain grand bourgeois, éduqué, bien-pensant, héros de la Première Guerre mondiale (il a perdu un bras au front), auteur de livres loués par la critique et prisés du public. On ne peut s'empêcher de penser à certains. Paul-Jean Husson a un fils, violoniste. qui  va épouser une jeune Allemande connue dans son pays sous le nom d'Elsie Berger et que l'on a pu voir dans quelques films.

                               Hitler au pouvoir de l'autre côté du Rhin, certains intellectuels français applaudissent aux coups de force des Ligues. Lorsque la guerre éclate, le fils Husson part pour Londres, laissant sa femme au côté de son père. Paul-Jean Husson en tombe éperdument amoureux. Il découvre ce qu'il supposait, sa belle-fille est juive. Partagé entre son antisémitisme viscéral et cet amour interdit, il assistera, impuissant, à la mort de sa fille, accidentelle, puis à celle de sa femme, et à la capitulation de son pays, le 17 juin 1940. Pétainiste convaincu, Husson se retrouve en compagnie de celle qu'il désire, à travers la France de l'exode.

                                C'est une fiction bien faite mais qui laisse un goût amer. Le portrait est à charge et je trouve qu'il aurait gagné à se nuancer. Le sujet, c'est vrai, reste assez délicat. Surtout, et c'est probablement injuste, je n'ai pas envie de relire et auteur. Pourtant je ne crois pas confondre l'écrivain et l'écrit. Ou bien inconsciemment.

                     

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30 septembre 2015

Vladimir et Vladimir

Masse_critique

Bernard_Chambaz

                                Quelle bonne prise cette fois avec Babelio qui fidèlement me demande souvent mon avis, des plus favorables aujourd'hui avec le très bon roman de Bernard Chambaz Vladimir Vladimirovitch, pas du tout une biographie du tsar avec cependant des éléments réels de la vie de ce fabuleux personnage de roman qu'est Poutine. En fait Poutine a un homonyme, au moins un, et ce Vladimir Vladimirovitch, qui est en plus né le même jour, a été frappé lors des J.O. de Sotchi par la tristesse dans le regard du président devant l'élimination de l'équipe russe de hockey."Une tristesse d'enfant, des yeux de phoque". Et l'on sait la détresse du phoque en Alaska ou plutôt en l'occurrence au Kamchatka.

                              Alors V.V.Poutine le cheminot continue d'écrire dans ses cahiers noir et rouge sur V.V.Poutine le président. Il le fait depuis l'accession au pouvoir de ce dernier, évènement qui a en quelque sorte fait basculer sa vie. Pourtant aucune haine du modeste pour le puissant, pas non plus une vraie fascination. Mais un sentiment ambigu et très romanesque que Vladimir le petit tente de mettre noir sur blanc en racontant à sa manière la vie de Vladimir le grand. Enfance, KGB, ascension, omniprésence et omnipotence, décrivant ainsi un Poutine le président comme un personnage certes peu sympathique mais tellement "bon client" pour une littérature de qualité. Et Vladimir le modeste continue sa vie, un peu aléatoire, maintenant retraité du tramway, lui qui fut jadis professeur d'université, patineur et peintre du dimanche à la vie privée moyenne depuis son amour perdu pour Tatiana et ses petits arrangements avec Galina.

                              Pourquoi sur ses calepins de moleskine s'obstine-t-il à ces quelques mots, et pourquoi tous ces articles de  presse concernant Vladimir le puissant? "19 février, tristesse dans ses yeux, phoques, aquarium". Probablement une sorte d'osmose avec ce pays occupant un cinquième du monde et, dans les carnets de Vladimir toute l'histoire de la Russie brutale comme un ours, chafouine comme une zibeline, pays géant passionnant et démesuré, inégalitaire comme pas permis, tellement ailleurs et dont le roman de Bernard Chambaz a le charme un peu vénéneux, vodka qui nous chavire et bruits de bottes compris du côté de l'Ukraine, cette fois.

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03 septembre 2015

Du passé faisons table rase

Pass__imparfait

                                Il est un peu difficile parfois ce Passé imparfait de Julian Fellowes. Intéressant et très bien écrit sur un sujet qui me branche: ma génération. L'auteur a mon âge. Il revient sur ces drôles de gens qui avaient 20 ans en 70, encore plus curieux quand il s'agit d'aristocrates anglais. Tout part dans ce roman des célèbres et désuets maintenant bals des débutantes ou quelque chose dans ce genre-là. Manifestement Julian Fellowes parle de choses qu'il connait bien en ce curieux pays,le plus exotique qui soit pour un Français. Pourquoi ai-je écrit en incipit qu'il était un peu difficile ce roman? Parce qu'il n'est pas si aisé pour un lecteur continental de s'inviter à ces 600 pages so typically British même si ce British là démolit consciencieusement la perfide Albion. Ce n'est plus Rule Britannia mais F*** you Bloody Island. Fellowes est l'auteur de Gosford Park l'un des derniers films de Robert Altman. C'est plus clair maintenant?

                               Damian Baxter charge le narrateur de retrouver la mère de son enfant. Six candidates possibles mais on est en 2008 et toutes et tous ont la soixantaine imminente. Ce narrateur sans nom va scrupuleusement enquêter, faisant jaillir des vérités enfouies, pas des plus reluisantes. Je peux comprendre ça, je n'ai pas toujours relui. Des fantômes se réveillent, des liaisons cachées ressurgissent, des antagonismes ancestraux réapparaissent. Presque tout ce beau monde est resté dans le beau monde, monde comme les autres avec son lot de vanités et de lâchetés, pas pire qu'ailleurs. Rassurez-vous, pas mieux non plus. Si on comprend assez bien la "bascule" de la fin des sixties, car Passé imparfait est parfaitement clair et maîtrisé, on a le droit d'être un peu frustré car Julian Fellowes évoque peu le Swinging London et la révolution musicale si prégnante de Carnaby Street à Ibiza.

                            Un très bon roman, de classe aux deux sens du terme. Mais Julian Fellowes, peut-être Sir Julian Fellowes à cette heure, une question. Comment un tel livre peut-il ne pratiquement pas citer John, Paul, George and Ringo? Soyons justes. Il y a quand même en direct live (comme on ne disait pas) lors d'un bal le Spencer Davis Group. Ce qui n'est pas rien.

 

 

 

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30 août 2015

Les malheurs de Sophie

Masse_critique

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                        Plutôt marrant ce bouquin, un bon petit moment, mais de là à écrire comme mon cher vieux Rock & Folk que j'ai tant aimé " un bijou d’humour et d’inventivité tout à fait original". Car le bon petit moment fut assez court finalement, et plus petit que bon. La recette de Sophie Divry n'a pas tardé à me courir sur le haricot. Pseudo-branché avec un portrait de cette  trentenaire, chômeuse "presque par inadvertance", accessoirement écrivaine, Quand le diable sortit de la salle de bains est toutefois pour le premier tiers assez cocasse et m'a arraché quelques sourires. Il faut vous dire que ce livre est du genre connecté, et que Sophie Divry s'amuse (elle) , un tantinet geek, avec ses digressions vaguement cyber. Parfois ça lorgnerait vers les calligrammes d'Apo, en moins bien, comme c'est étrange.

                        Reprenons notre sérieux. Ce bouquin est une plaisanterie et c'est bien le droit de Sophie de jouer la carte de l'humour, pas bien longtemps désopilant, mais ses difficultés financières si peu vraisemblables, allez savoir pourquoi, sont drôles. Un point c'est tout. Assez vite on se désintéresse des déveines et des désespoirs de Sophie, dignes du cinéma français actuel le plus souvent gentiment prétentieux et donneur de petites leçons. En fait Quand le diable sortit de la salle de bains est infiniment convenu, jusque dans les bonus car ce livre comme un DVD possède comme une sorte de making of. Le bonus est écrit sur des pages rouges. Etonnant, non?

                        Sophie a beaucoup de frères qu'elle voit peu. Son indépendance me rappelle certains magazines féminins. Pas toujours très nuancés. Elle fréquente un peu Lorchus son démon personnel, assez mal élevé. Et son presque seul ami Hector est obsédé sexuel et musicien, enfin surtout sexuel. Ce qui nous vaut une scène inattendue illustrée d'une paire de ciseaux que l'on peut découper en suivant la ligne pointillée. Ce passage est d'ailleurs doctement précédé d'un avertissement sensibilité jeune public. C'est génial, non? Sophie se paie un peu sa fiole, au public.

                        Voilà. C'était ma collaboration avec Babelio que je remercie pour m'avoir fait confiance encore une fois afin de critiquer ce livre gracieusement envoyé. Ils ont bien du mérite chez Babelio. Si un lecteur venant à passer ici souhaite lire ce livre je me ferais un plaisir de lui faire parvenir. Nombre de critiques sont plus élogieuses que la mienne, ce qui n'est guère difficile.

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15 août 2015

Ecrire ailleurs

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                               Idée fine que cette somme de quinze articles sur quinze écrivains. Le Figaro a publié ces articles souvent passionnants il y a une dizaine d'années. Quatorze journalistes sont ainsi partis sur les traces de quinze écrivains. Le lecteur peut y picorer à loisir. J'ai lu l'intégralité par ordre alphabétique comme c'est ainsi rassemblé. Evidemment certains univers me sont plus proches ou tout au moins m'intéressent davantage. Podium...

                              Georges Simenon en Norvège et au Cap Nord est fascinant. On sait l'homme Simenon très ami des gares, et plus encore des ports, des écluses et des bistrots de mariniers, des bars à matelots où la bière est brelienne. A Delfzijl, port du Nord au nom imprononçable,un nord qui n'est encore que hollandais, est probablement né après de multiples ébauches pour le titan belge, le commissaire Maigret. Mais Simenon, en 1929, a publié en un an la bagatelle de quarante romans et s'est offert l'Ostrogoth, un joli cotre qu'il décide de mener cap au Nord. On l'imagine pipe au bec et genièvre à la table, noircissant des pages et des pages de sa fameuse ambiance portuaire avec secrets de famille, quand patiente son bateau. Déjà des notables inquiets, des maisons trop tranquilles, des filles ambitieuses, des étrangers souvent venus de l'Est, le monde de Simenon est bien là, qui fera le tour du monde, composant une tragi-comédie de l'humain, sans psy, les coudes au comptoir. Simenon, auteur plus que majeur, qui aime les lumières d'hiver, ira jusqu'à Honningsvag (je vous fais grâce  des tréma), le nord du nord.

                              "Papa" Hemingway chasse le canard tout près de Venise, 1948. Certes il connaissait la région, grièvement blessé par un obus autrichien. Il a déjà cinquante ans,il paraît plus, fatigué, John Barleycorn l'accompagne depuis longtemps. Vient à passer Adriana, pas vingt ans, et le chasseur vieillissant se prend à revivre, avec force grappa et bloody mary. Jean-Marie Rouart, ce grand écrivain, est l'auteur de l'article Hemingway. Il y parle, fort à propos, de fiancailles avec la mort, d'un petit air de Thomas Mann, La mort à Venise. J'en suis persuadé, Hem est déjà sur la route de la nuit, au Harry's bar, au Gritti, dans les volutes de valpolicella ou dans les bras d'Adriana au fond d'une gondole. Presque chaste, probablement. Bientôt il faudra dire au revoir aux armes. Sonnera le glas.

                               Pour Jack London, plus encore ami de John Barleycorn, on sait son Grand Nord. On a tous lu Croc-Blanc. 1897. On a découvert de l'or au Klondike. Jack London en sera, enfin, sera surtout de l'impressionnante cohorte des ruinés, blessés, malades et morts de cette fièvre maligne (Belliou la fumée, Construire un feu). Pour Jack ce n'était même pas un grand voyage, natif de Frisco. Il a vingt-et-un ans, traîne dans les bars (tiens, Hem et Sim aussi, dans d'autres bars), les bars où ça castagne. Rescapé du scorbut, il prend des notes, son socialisme sera toujours exacerbé, son penchant suicidaire aussi. Il rejoindra la nuit lui aussi, plus ou moins de son plein gré, pourtant riche et célèbre mais ô combien mal dans sa peau.

                              Lisez le beau recueil Voyages d'écrivains. Bernanos recréant une sorte de petite France au Brésil, voix libre d'une France libre, Cendrars ce grand menteur et son train des glaces, Céline, un dur pourtant, mis knock-out par New York, "cette ville debout". Mais,plus encore, lisez Pietr le Letton, Le soleil se lève aussi, Martin Eden. Je vous autorise même à lire Proust dont Stéphane Denis évoque les pérégrinations sur la rive gauche, ultime voyage du dandy qu'il faut avoir lu, dans un article un peu claustro à mon gré. Il me faut vous dire que mon gré est peu proustien.

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29 juillet 2015

Vous me pardonnerez un conseil?

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                                 Voilà un roman américain plutôt de forme classique sur la middle class de l'est du pays. Un peu longue à se mettre en place l'histoire d'Helen qui divorce de Ben, son avocat de mari, ressemble d'abord à beaucoup d'autres. Une fille adoptée ado, des revenus assez confortables revus à la baisse, une rupture consommée. Comment Helen va-t-elle rebondir? Elle se découvre alors un don assez étonnant pour amener les hommes d'influence, pouvoir, affaires à faire une sorte de coming out qui ne concerne pas du tout les préférences sexuelles, ce qui nous change un  peu du tout venant, mais bien les erreurs de gestions, les ententes illicites, les combines en tous genres. Mark Twain n'écrivait-il pas déjà "Fuyez, tout est découvert". Mille excuses décortique habilement l'American way of life à travers Helen qui, si douée pour la rédemption des autres, gère difficilement sa propre existence.

                                Depuis longtemps, depuis les confessions des évangélistes par exemple, qui font qu'au pays de l'Oncle Sam, les turpitudes, pour peu qu'elle soient intelligemment mises en scène lors des aveux, deviennent la plupart du temps un tremplin, on sait que s'épancher et se flageller peut être avantageux. Roman américain typique et critique à la fois, zébré de l'ironie et de l'humour de Jonathan Dee, Mille excuses évolue aussi avec les personnages secondaires, Sara, 14 ans, chinoise et accessoirement parfaite peste experte à manipuler les divorcés, son petit ami brutal et prototype du bad boy, mais il faudrait lui aussi l'excuser, n'est-il pas noir, puis  Hamilton, star de cinéma qui fut l'ami d'enfance d'Helen, pas mauvais cheval mais un tantinet pusillanime et aux lendemains post-poudreux et amnésiques.

                                Ainsi va Helen Armstead, ingénue et exigeante à la fois, mère esseulée en proie au doute, paumée comme c'est pas possible, mais qui ne manque pas de ressort et le roman parvient à garder un ton moraliste sympathique et finaud, jamais moralisateur. Vous n'aurez pas d'excuses à ignorer Mille excuses.

                                

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24 juillet 2015

Un premier tome déjà lourd

Masse critique

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                                 Dans le Québec rural de 1900, la vie demeure rythmée par les saisons. Corinne, une jeune fille de dix-huit ans de Saint-François-du-Lac, accepte d'épouser le beau Laurent Boisvert, de Saint-Paul-des-Prés. Voici posé le point de départ de cette saga familiale version la belle province. Ne pas s'attendre à un grand choc littéraire mais, je l'espère, à une jolie balade dans ce qu'on appelle dans les librairies le rayon terroir, celui qui n'est guère invité dans les d'ailleurs rares émissons littéraires. Dans ce qui n'est que le premier tome d'une série de quatre Un bonheur si fragile/1/ L'engagement on trouve comme toujours deux familles, un sens de la propriété très aiguisé et le culte de l'ordre et par dessus tout le respect du trousseau de la mariée, tout un symbole. Bon, je cesse de polir et j'y vais rondement: je suis devenu incapable d'apprécier ces bibles du territoire, et pire, presque incapable de les lire. C'est vrai qu'elles se ressemblent toutes, la neige et les érables remplaçant ici les terrils et la bière, là les champs de lavande et les cigales, ailleurs les rochers et les pêcheurs perdus. Pourquoi pas? Mais je n'ai plus le temps pour ça.

                                 Ai-je fini par me prendre au jeu d' Un bonheur si fragile? Presque, même si le mariage de Corinne est tout sauf surprenant, même si l'opposition clergé-libre penseur est universelle en ces années, même si ce Québec pourrait être Poitou ou Bourgogne. Et puis comme dans le titre j'avais un engagement envers Masse Critique Babelio qui me fait confiance régulièrement pour émettre un sentiment sur les livres proposés. J'ai donc fini les 530 pages de cette histoire de famille. Sans déplaisir, mais surtout sans le minimum de fièvre qui vous saisit quand vous reprenez un livre interrompu, parfois il y a trois minutes à peine, parce que les gens de ce roman vous manquent. C'est ainsi, un roman qu'on ne peut s'empêcher de reprendre, comme un comprimé bienfaisant ou stimulant, comme une addiction toute personnelle, un roman qui vous brûle au moins un peu, cela est pour moi la littérature. On est très loin de tout ça dans le livre de Michel David qui, si j'ai bien compris, est une institution du côté de Trois-Rivières. "Trop" une institution peut-être.

                               Michel David (1944-2010) était aussi linguiste et professeur, auteur de manuels scolaires et d'ouvrages de pédagogie, et de cinq sagas de quatre livres chacune, environ 10 600 pages , qui sentent un peu quand même la naphtaline. J'ai donc lu un de ces vingt volumes et j'ai bien l'intention...de lire autre chose. C'est que...file le temps.

                              

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11 juillet 2015

Longue lumière malouine

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                                De très bonnes critiques pour ce pavé américain dont les deux personnages principaux Marie-Laure et Werner ne se rencontrent que peu avant la page 500. La jeune aveugle et l'orphelin surdoué des communications sont observés tout le long (long) de Toute la lumière que nous ne pouvons voir comme en champ contre-champ à parts égales, en chapitres très courts, un peu feuilletonesques, qui nous mènent du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris à la campagne de Russie, des bombes sur Saint Malo aux ruines fumantes de Berlin. Bien construit, ce qui permet de lire sans peine cette belle histoire, le roman d'Anthony Doer se veut assez sentimental en ce sens pas du tout péjoratif que Werner et Marie-Laure demeurent dans l'adversité des modèles très positifs sans aucune mièvrerie, ce qui était le risque.

                               Magnifiques, y compris, pour les profanes les digressions sur les mollusques fossiles, les ammonites et les anatifes, sujet peu porteur a priori. Même les éléments techniques sur les transmissions, transfigurés par Werner, s'avèrent d'une belle essence romanesque. Là encore c'était loin d'être évident, surtout pour moi qui maîtrise si mal anode et cathode. Et puis le patronage du grand Jules Verne et de 20 000 lieues sous les mers vogue sur toute la distance du livre, si abondamment cité et que Marie-Laure lit en braille depuis son enfance. Grand livre de l'imaginaire avec la quête de l'Océan de Flammes, un diamant légendaire, avec le rôle de la lumière pour cette enfant de l'ombre guidée dans la ville par les maquettes citadines de son père maintenant disparu, avec Saint Malo ville reconstruite de toute part comme un studio prêt à l'emploi, Toute la lumière que nous ne pouvons voir est un roman superbe, qui ressemble aux romans pour adolescence d'antan sans céder à aucune de leurs facilités.

                               Nanti du prestigieux Prix Pulitzer et déjà acheté par Hollywood, nous aurons l'occasion de voir en chair et en os tous les personnages de cette fresque de guerre et d'espoir. Mais aucune jeune actrice ne saura nous toucher comme la Marie-Laure de Toute la lumière que nous ne pouvons voir. Ce prénom m'est cher.

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