22 février 2022

L'ami nordique

Des-hommes-dans-ma-situation

                     Je me retrouve volontiers dans les livres du Norvégien Per Petterson que j'aborde pour la cinquième fois. Arvild Jansen était déjà le héros de Maudit soit le fleuve du temps (Grand du Nord). On ne le quitte pas au long des 300 pages de Des hommes dans ma situation. En pleine séparation d'avec Turvid, Arvid dérive tranquillement, écrivain qui n'écrit guère, père de trois filles qu'il peine à voir, écumant Oslo de bar en bar, s'alcoolisant raisonnablement, oisif, quelques conquêtes de hasard. La vie, la vie dans tout ce qu'elle a d'erratique. Alors on pense un peu à Drieu La Rochelle, au Feu follet, au cinéma du jeune Wim Wenders, tout cela version smorgasbord, et ce Nord que j'aime tant. 

                     Nous sommes certes dans une littérature de la mélancolie, du spleen, du blues. Mais ceux qui me lisent un peu me connaissent de même depuis longtemps savent mon goût pour cette atmosphère. Je me sens mieux quand je me sens mal. Des hommes dans ma situation ne convient pas aux boute-en-train, mais aux hommes dans ma situation, oui. Alors j'ai aimé accompagner Arvid dans sa déréliction, sacrifiant ainsi au romanesque sombre. Attention je connais mes limites et apparemment Arvid aussi. Restons dans le cadre de la raison et rien ne vaut la vie.

                   Léger bémol pour altérer un peu ma tendance laudative au sujet du roman. Je ne pense pas que Per Petterson sache que j'ai passé cinq jours de ma vie à Oslo en 19... je sais plus. Il doit croire que j'y aie une résidence secondaire. Car j'ai rarement lu un tel lame dropping géographique. Gallimard aurait dû agrémenter Des hommes dans ma situation d'un plan de la ville. Des centaines de noms de rues, de places, de banlieues, de ponts, de gares, etc. constellent le récit et l'errance, mesurée, d'Arvid Jansen à sa propre recherche. Je suis sensible aux noms nordiques que j'essaie de prononcer à voix haute, mon exotisme à moi. D'aucuns trouveront cela un peu abusif.

                  Embarquez pour ce street trip septentrional, c'est ma conclusion, si vous aimez ce dépaysement immersif et si vous avez envie d'accompagner Arvid, comme un voisin un peu ombrageux mais qui mérite toute votre attention. Quelques lignes où il n'est pas question de l'urbanisme de la capitale norvégienne. 

                  Ma vie s'en allait à vau-l'eau, tout disparaissait, je ne retenais rien, les choses se détachaientde moi les unes après les autres et flottaient dans l'air. Et elles ne reviendraient plus. Comme dans le poème de Yeats, où le faucon n'entend plus l'appel du fauconnier, s'envole au-dessus des collines pierreuses et disparaît quelque part entre les montagnes de Mongolie. Ou dans l'ouest de l'Irlande, près des îles Blasket avec leurs maisons sans toit et leurs murets en pierre sèche à moitié écroulés; ce paysage noyé sous la pluie que j'avais vu autrefois depuis les hautes falaises de la côte.

                  Tiens. On dirait qu'il sait aussi que que j'ai passé quelques heures aux îles Blasket. C'était en 20... je sais plus. 

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17 février 2022

Bon appétit Messieurs

Dejeuner 

                 Ce déjeuner est délicieux. Il en émane un charme très plaisant à l'évocation de mai 68 vu du palace parisien le Meurice où doit avoir lieu la remise du prix littéraire Roger-Nimier,l'un des rares prix de printemps, financé et organisé par la milliardaire Florence Gould, elle-même pensionnaire permanente du Meurice. Tout ça au cours d'un déjeuner prestigieux avec les membres du jury, Blondin, Jouhandeau, Morand, peu suspects de gauchisme, un aréopage très masculin, et quelques invités de passage dont Dali, son épouse Gala et son ocelot Babou. On attend le lauréat, un tout jeune auteur qu'on nobélisera cinquante ans plus tard.

                 Seul écueil, de taille, en ce joli mai Paris est en rade et le Meurice...plus ou moins en autogestion. Les clients, sultan de Zanzibar, maharadjah de Kapurthala, ne sont plus là. De toute façon ni trains ni avions ne condescendent à fonctionner. Rares sont les taxis. Et puis il y a plus de vingt ans que l'on ne croise plus au Meurice le maréchal Von Choltitz se demandant Paris brûle-t-il? L'auteure explore pour nous les arcanes du palace en mode mineur. Le directeur n'étant plus reconnu, plus grand-chose n'étant reconnu dans Paris, le maître d'hôtel en chef et le concierge assurent tant bien que mal un fantomatique service. L'un penchant pour ce magnifique élan populaire, l'autre le déplorant. Moi, moi qui vous parle, je n'étais plus étudiant, il n'y avait plus d'études que la SNCF de toute façon m'interdisait, comme la pénurie d'essence. Donc moi je ne penchais pas. Je ne penche toujours pas, enfin pas sur ce sujet.

                La tendance du roman lorgne vers le burlesque avec  des scènes surréalistes étonnantes bien que ces quelques semaines printanières autorisent pas mal de licences. Il était interdit d'interdire. On a surtout oublié d'interdire la bêtise, incommensurable et tellement partagée. Les directeurs de palaces se réunissent au Fontainebleau, luxueux bar du Meurice. Ils s'appellent par leur raison sociale, un, enfin plusieurs cocktails pour Ritz, pour Plaza, pour Bristol, pour Crillon. Charmeuse, un des quatre pékinois de la milliardaire, aura maille à partir avec Babou le félin du moustachu catalan perpignanocentré. De littérature pour ce prix Roger-Nimier il n'est guère question. Florence ne lit jamais. Morand est surtout assez satisfait des ennuis de De Gaulle, Morand qui fut loin d'être résistant. Blondin ne craint que le rationnement liquide. 

              Pas de belons au menu non plus. Mondanités et ragots, mais dans la soie. Le lauréat, famélique et bégayant, est devenu depuis l'un des plus grands écrivains français, même s'il se voit parfois reprocher d'écrire toujours le même livre. Patrick! Pas tout à fait faux. 

              Ritz n'a encore rien dit. C'est tout de même une référence dans la profession. Ritz a un ascendant certain sur ses confrères, auréolé qu'il est par le génie maladif de Proust et le courage alcoolisé d'Hemingway. Même en tournant toutes le pages de leurs livres d'or,  aucun de ses homologues ne peut se vanter d'un passé aussi chic. Son nom est l'antonomase des palaces. Fitzgerald n'a pas écrit Un diamant gros comme le Bristol ou comme le Plaza. Non, il a écrit Un diamant gros comme le Ritz. C'est à vous rendre jaloux quand on fait le même métier. Dans ce syndicat qui n'en est pas un il fait figure de chef.

             Plongez dans le quotidien eceptionnel du célébre établissement. Au menu du Déjeuner des barricades, à défaut du luxe étoilé des autres années, un millésime d'humour et de fantaisie de très bon aloi, orchestré par une Pauline Dreyfus très affutée en maîtresse de (grande) maison.  

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08 février 2022

Une vie

Masse

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                         Babelio Masse Critique épisode je ne sais plus combien tant notre collaboration est ancienne. Et bon millésime cette fois avec le dernier roman de Dermot Bolger Une arche de lumière. Cet auteur irlandais est l'un des meilleurs contemporains, mais j'en dis autant de Colum McCann, Joseph O'Connor ou Donal Ryan. Années cinquante, Eva est l'héroïne irlandaise, épouse de Freddie, mais qui ne partage pas les idées conservatrices de son mari. Eva reprend sa liberté. Et se consacrera à sa vie personnelle, ce n'est cependant pas un roman que je définirais comme féministe, c'est bien mieux que cela. Francis, le fils d'Eva et Freddie, est homosexuel. En ce temps là, pas facile. Leur fille Hazel, très indépendante, aura besoin de deux mariages pour comprendre sa solitude.

                      On suit Eva du comté de Mayo au Maroc, en passant par l'Espagne et le Kenya qui s'éveille à l'indépendance. C'est un très beau personnage romanesque, un peu inadapté que ce soit à l'Irlande rétrograde (oui, ma chère Irlande a longtemps privilégié l'obscuroté), ou au monde en général. Mais surtout Eva a vraiment existé et Dermot Bolger l'a bien connue. J'ai aimé cette dame mûre, vieillissante, très âgée  et son énergie à vivre au mieux avec ses convictions, qui parvient à ne jamais s'arroger le droit de donner des leçons. Une vie jalonnée de drames terribles, trois horreurs successives.  Mais Eva est une vivante, une opiniatre qui tout au long de son existence, a privilégié sa liberté tout en empathies, difddrentes, avec Franciset Hazel.

                     On sent l'importance qu'a eue dans la vie de Bolger Stella, le modèle qui lui a inspiré le personnage d'Eva. C'est très émouvant et pour tout dire on envie cette relation. Relation déjà évoquée dans Toute la famille sur la jetée du Paradis, que publia l'auteur en 2008, la famille Goold Verschoyle, dont Stella (Eva) est le membre le plus attachant. Les 460 pages d'Une arche de lumière, c'est une odyssée, un voyage "vital" avec ses tristesses infinies, ses moments de joie simple, surtout les rapports d'Eva avec les jeunes générations, sans flatterie ni démagogie. Et la grande complexité des fils qui unissent les êtres humains. 

                     Merci à Babelio, qui m'a parfois éloigné de mes conforts littéraires, et c'est très bien ainsi. Et aux Editions Joelle Losfeld.

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23 janvier 2022

Chronique d'une tempête annoncée

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                        Troisième incursion chez le romancier irlandais, ce huis clos marin est assez impressionnant mais pas pour les raisons que l'on pourrait croire.  Un rivage sud-américain, pas Copacabana, loin de là, côté Pacifique, Colombie, Equateur, Pérou...De toute façon la côte, on la quitte très vite avec Bolivar, modeste pêcheur, qui décide de braver la tempête annoncée. Il a embarqué par défaut le jeune Hector, sans expérience. Ne vous attendez pas à un roman de survie avec action et morceaux de bravoure. Si très vite se lève le grain ce sera pour nous immiscer davantage dans l'esprit de l'homme mur et de l'adolescent, embarqués dans la même galère sans espoir.

                       Tout se passe à bord mais tout se passe surtout dans la tête de l'un et l'autre, avec leurs carences affectives et leurs regrets. Paul Lynch n'écrit qu'en phrases courtes. On dirait qu'il martèle ses mots, fracassant crânes et coeurs. C'est pointu, presque technique, et au bout du compte s'est profilée pour moi une ombre d'ennui pour un livre assez court. La condition de l'homme face à l'autre, face à la nature dans toute sa brutalité, face à Dieu, voilà le viatique de ce roman. Ce décor unique de pleine mer est oppressant et la déraison finira par prendre le pouvoir. Rêves, cauchemars, espoir, désespoir sont le lot tant de Bolivar, longtemps dans l'action, que d'Hector, plus malléable et qui verse dans le fatalisme. Incompréhension réciproque totale. 

                       Mais avaient-ils une vie avant la tragédie, ces deux hommes perdus? Un souvenir féminin tout au plus, rien de très rassurant. Le reste du roman, on le passe dans les méandres psychologiques des personnages. Et pour tout dire, quoique très bien exprimés, ces doutes m'ont laissé de glace. Quant aux souffrances ichtyo et ornithologiques, inhérentes aux récits de haute mer, à déconseiller aux âmes sensibles.  

                      Bolivar regarde les dents jaunies d'Hector, ses yeux enfoncés dans les orbites caves. Il est en train de perdre la tête, pense-t-il. Il est en train de vieillir. Sa figure, là, c'est celle d'un vieillard. Ca, c'est sûr.

                      Vieil amoureux d'Erin comme vous le savez, j'étais plus à l'aise avec Un ciel rouge, le matin ou La neige noire. Mais je reconnais à Paul Lynch un élan pour sortir d'un relatif confort d'écriture. L'éditeur Albin Michel évoque les mânes de Camus ou Hemingway. Il y a de ça.

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18 janvier 2022

Insensible au chant des sirènes, chronique en deux temps à lire jusqu'au bout

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                    Babelio, qui n'y est pour rien et que je remercie à nouveau, m'a cette fois emporté dans un no interest's land que seule l'honnêteté m'a conduit à lire jusqu'au bout. Vous intéressez-vous à vingt ans de la vie d'un DJ en ces années 2000? D'Ibiza à Berlin en passant par Rio ou Milan? Avec son cortège de drogues présentées comme relevant de la norme la plus normale, égrené par l'auteur Tom Charbit, en termes qui pour la plupart m'étaient inconnus? Si oui Les sirènes d'Es Vedra méritera peut-être votre visite et ce sera votre droit. Ce sera le mien de ne pas aimer ce roman terriblement branché et froid comme la mort, d'une tristesse assez lamentable. Charbit est céramiste en Ardèche, pourquoi pas? La description du monde de la nuit, enfin la nuit de certains, m'a laissé de marbre. Il faut pour entrer dans un livre un minimum d'empathie avec les personnages. Ca arrive y compris avec des criminels dans les polars par exemple. Et là c'est tellement loin d'être le cas. Toute la première partie revient sur sa vie de zombie de la musique, avec un vocabulaire qui ne m'est pas accessible. Question générationnelle sûrement. 

                 Ca ne s'arrange pas vraiment quand Juan Llosa décide de poser ses valises dans un village cévenol. Et le voilà qui vient en aide au monde rural forcément un peu zadiste, un peu écolo. Ca c'est de l'anticonformisme, n'est-ce pas? Lequel consiste essentiellement à picoler et inhaler. Je n'aime pas du tout non plus la façon dont les relations hommes femmes sont décrites. Il y a beaucoup de romans où je n'aime pas tout. Dans Les sirènes d'Es Vedra je n'aime rien. Leur insulaire chant, je le laisse à qui veut. Ce roman sera prochainement abandonné sur un banc de l'un de mes chers jardins publics. De perché, en littérature, je n'aime que le Corbeau ou le Baron. Comprenne qui pourra, ou qui l'aura lu.  

               Mais je suis injuste. Le double préambule du roman est très bien, quatre lignes de la chanson la plus connue de Woody Guthrie, This land is your land. Et la citation de L'odyssée sur les Sirènes.

P.S. Ces lignes ont été rédigées aux trois quarts du roman. Il se trouve que la dernière partie du livre que je ne divulgâcherai pas, je l'ai trouvée très belle, très émouvante. Les circaètes et les aigles de Bonelli dans le ciel ardéchois. Il fallait que ce soit dit. Un DJ serait donc un être humain. Et le banc public pourrait patienter. 

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10 janvier 2022

Le lien

Ce lien

                   Très très bon roman que Ce lien entre nous du jeune auteur américain David Joy. Caroline du Nord, une histoire d'hommes. C'est un coin d'Amérique comme il y en a tant. Avec des bosseurs-chasseurs-buveurs. Pas des mauvais types. Des gars du crû. Darl braconne, comme tout le monde. Ca tourne mal, il tue accidentellement Sissy, vaguement attardé mental, qui lui-même trafique le ginseng, et qu'il avait pris pour un sanglier. Ca n'arrive pas qu'en Caroline du Nord. Il n'a pas beaucoup d'amis, Darl. En fait, que Calvin, qui va l'aider à cacher le corps. Car ça a beau être accidentel, Dwayne, 130 kg de dur, maître es armes à feu, frère aîné de Sissy, qui n'est sentimental qu'au sujet de son petit frère, n'en restera pas là. 

                  Viril et brutal? Pas tant que ça. C'est que David Joy parvient à surprendre en étoffant les personnages de Dwayne, le vengeur, et de Calvin, l'ami. Dwayne est certes peu amène, mais il a sa cohérence, liée au pays, les Appalaches, plus précisément les Blue Ridge Mountains, où pas mal de gens vivent assez retirés et ont l'habitude de faire face, aux ours comme aux hommes. Un pays de chasse et de gâchettes, omniprésentes. Avec la participation de Dieu, lointain et que chacun utilise à son profit, non sans crainte, et des idées de culpabilité et de rédemption. Dans un étonnant entretien avec François Busnel, David Joy répond aux questions avec une arme toute proche, et s'en explique très bien. Il semble vivre dans des conditions proches du livre. Il dit ne manger que la viande qu'il abat lui-même. Je conseille vraiment ce document qui éclaire l'auteur et le livre. 

                  L'ordre public est dans ces contrées plutôt assuré par les citoyens eux-mêmes. La loi du talion y règne en maître.  Et les gens ne quittent guère leur environnement d'enfance. Pourtant des liens, oui. Des liens entre eux. Oh, pas une communauté, plutôt un archipel. Ces types là sont des îles reliées entre elles parfois pour le meilleur, souvent pour le pire. Froid dans le dos. La logique est basique, tuer le mal par le mal. Peu importe que le meurtre soit accidentel. Et enterrer la victime, en douce, moins bien qu'un chien, pourrait être  plus grave encore. 

 

                        

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21 décembre 2021

Caraïbes Connection

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                        Les forbans de Cuba, c'est un peu trop long, mais c'est du solide. Simmons  est auteur de SF mais nous livre là un récit d'aventures inspiré de la vie d'Ernest Hemingway à Cuba lors de la Seconde Guerre mondiale. Le plus étonnant est que la plupart des faits sont réels. Papa Hem a beau être connu pour sa grande gueule et son intempérance, il a bel et bien joué plus ou moins bien les espions en 1942 à bord de son bateau. Le célèbre écrivain s'est mis en tête de créer un réseau de contre-espionnage, qu'il baptise lui-même l'Usine à forbans, pour faire obstacle aux activités des nazis dans la mer des Caraïbes. Son cas intéressait d'ailleurs beaucoup le FBI et son célèbre patron J.Edgar Hoover. 

                     C'est qu'il ne se contente pas de pêcher le marlin, d'écluser le whisky et de séduire les filles. Il n'en est alors qu'à sa deuxième épouse, souvent en voyage, ce qui arrange tout le monde. Avec quelques copains de pêche et de beuverie il mène le Pilar un train d'enfer et pas seulement pour se faire photographier avec une belle prise. La plus belle serait pour lui d'arraisonner, voire de détruire un des sous-marins allemands qui pulluleraient dans les Antilles. Dan Simmons, dont je n'ai lu que Terreur, le thriller arctique futuriste, sait raconter une histoire. Et on partage volontiers les aventures hautes en couleurs de ce diable d'homme, un peu compliquées comme tout roman d'espionnage. Ce bon vieux toubib serait-il un agent double? Ou est-ce ce séduisant champion basque  de chistera? A moins que la jolie prostituée cubaine?

                     Alors on vogue dans le sillage d'Ernie. Qu'il est énervant parfois avec sa morgue querelleuse, sa paranoia légendaire, le côté Who's who?, Ingrid Bergman, Gary Cooper, Marlene Dietrich. Et quelle drôle d'éducation donne-t-il à ses enfants, du moins quand ils sont avec lui, plus que libéral sur la consommation d'alcool des mineurs. Mais il y a du souffle dans cette histoire abracadabrante. On prend un peu la gueule de bois, mais somme toute la croisière, agitée, laisse de bons souvenirs. Ne pas trop chercher à démêler les différents services secret, d'espionnage, de contre-espionnage, de sécurité, etc...Ni du côté allemand, ni du côté américain.

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19 décembre 2021

Le grand air de l'incompétence, le grand art de la délation

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      Notre lecture commune avec Val (La jument verte de Val) nous a cette fois emmenés en URSS au début des années soixante. Staline est mort depuis dix ans. Iegor Gran, l'auteur de cet excellent roman, souvent très drôle, sait de quoi il parle. Il est le fi!s du dissident soviétique Andreï Siniavski, condamné en  1965 à sept ans de camp "dur". Les services compétents raconte la traque de deux auteurs soviétiques qui ont réussi à faire publier des nouvelle en Occident. On a compris, ces écrits déplaisent souverainement au Kremlin où Brejnev est le nouveau maître. Apogée de la Guerre Froide, ces temps révolus (?) sont traités par Iegor Gran par le petit bout de la lorgnette, satire parfois désopilante du KGB et autres structures rigolotes qui s'obstinaient à faire le bonheur de la valeureuse classe ouvrière.

      Stakhanovistes de la filature et du soupçon les agents du pouvoir n'ont de cesse d'identifier les coupables aux pseudos transparents de judaïsme, peut-être trop. Abram Tertz, Nicolaï Arjak, ça sonne trop juif pour être juif. Allez savoir. Tout ce temps durant le petit peuple moscovite s'affaire à faire la queue pour trois boîtes de sprat ou une paire de chaussettes. Ivanov, quel nom original, a d'autres occupations. Il fait partie de ces services dont l'éloge n'est plus à faire, dont le louable objectif est de chercher, trouver (pas toujours), et persécuter le mauvais citoyen.

      Ivanov n'est certes pas un expert en littérature (à chacun son métier), mais, devant ces textes horribles, pas besoin de s'y connaître! Il faut arrêter le criminel avant qu'il n'écrive autre chose. Avant qu'il ne métastase. 

      Le sujet est on ne peut plus grave. La Guerre Froide semble loin quoique...Mais Iegor Gran se veut proche de Courteline plus que de Soljenytsine, lequel n'était d'ailleurs pas en phase avec Siniavski, les dissidents ne se décidant pas toujours à dissider (?) dans le même sens. Courteline, Kafka, même combat. Noublions pas la vodka, star incontestée du quotidien, et dans tous les camps. Dans la gauche française de ces années soixante la fidélité à Moscou commence à battre de l'aile. Iegor Gran rappelle à ce sujet la "haute" figure de Maurice Thorez, premier secrétaire du PC et thuriféraire stalinien historique. L'aveuglement d'une certaine gauche française, avec le recul, est hallucinant. 

      Pas vraiment un pamphlet, plutôt une farce cynique et sinistre, désamorcée par l'humour désespoir qui convient parfaitement à la bêtise des ces années, Les services compétents, au titre antithétique déjà clair, se déguste avcc gourmandise et malice. On en oublierait que ces pantalonnades orchestrées par des tyrans et exécutées par des pantins conduisirent au goulag. 

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05 novembre 2021

Comme un contrat...léonin

Lions

                J'ai toujours été un passionné de la littérature israélienne, très incisive et très critique envers...Israel. Ayelet Gundar-Goshen, scénariste et romancière, née en 82, nous présente une sorte de face à face, d'affrontement entre le Dr. Ethan Green,  neurochirurgien israélien réputé et Sirkitt, la femme d'un clandestin érythréen qu'il a tué accidentellement en voiture. Au delà des aspects proches du thriller Réveiller les lions est une remarquable étude sur la situation explosive et kafkaienne de la région. J'enfonce là des portes ouvertes. Sirkitt a découvert l'identité du conducteur qui a pris la fuite. Ce n'est pas une femme soumise et bien que maltraitée par son mari mort elle demeure à sa manière une militante. La condition d'une femme africaine se moque bien de l'écriture inclusive. Tout autres sont les combats à mener.

                Ethan et Sirkitt vont finir par s'apprécier, avec modération. Sirkitt a trouvé un moyen de coercition, pour ne pas dire de chantage, pour amener le chirurgien  à composer. L'immigration est un vaste sujet , particulièrement favaorable aux démagogies bilatérales qui se portent toutes les deux très bien. Avec dans ce cas une spécificité régionale, ce qui est compliqué partout est pire la-bas. Ajoutons sur le plan polar, qui compte aussi, le personnage de Liath, l'épouse d'Ethan, inspecteur (ou trice) de police, chargée de l'enquête. Ethan aura bien du mal à garder la tête hors de l'eau. Le brillant praticien de la belle société israélienne va être amené à cotoyer le monde perdu, souterrain, des clandestins venus d'Afrique Orientale. 

                Le contact entre Ethan et Sirkitt, que je vous laisse imaginer peut-être à tort, va prendre une tournure inattendue. La clandestine africaine est un beau personnage qui ne s'en laisse pas conter, un personnage rare, mais une aubaine romanesque au sens noble. Réveiller les lions est ainsi un joli titre, que l'on peut prendre au sens noble, et qui éclaire les inégalités planétaires sans donner de solution simpliste. Un grain de sable parfois...

               Il y a un Erythréen gisant sur le bas-côté. Des cuisses noires figées dans une position qui n'a rien de naturel. Tout comme les bras. Oui, évidemment, rien dans ce tableau n'était naturel. Pas seulement parce que c'était un Erythréen écrasé mais aussi parce qu'il n'aurait jamais dû se trouver là en même temps que lui. La vie d'Ethan n'incluait aucun Erythréen écrabouillé sous son pare-chocs, aucun Erythréen éperdu de reconnaissance, ni même aucun Erythréen tout court. Et imperceptiblement, l'affolement et la culpabilité de la veille laissent place à de la colère.

             L'incipit: L'homme, il le percute précisément au moment où il songe que c'est la plus belle lune qu'il a vue de  sa vie. 

 

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30 octobre 2021

Malin Malouin

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                      Balade malouine post-révolutionnaire et sympathique lecture que cette livraison Babelio Masse Critique, que je remercie. Et l'occasion de rendre hommage à Palémon, maison d'édition sise à Quimper dont les nombreux romans noirs et policiers nous emmènent aux quatre coins de Bretagne. Hugo Buan, lui-même malouin, nous plonge dans les derniers mois du Consulat, avec l'enquête du commissaire Darcourt, ex-officier de Bonaparte, de retour à Port-Malo (les saints ne sont pas encore réhabilités) aux prises avec l'encombrant cadavre d'un meunier dans une cité turbulente, malodorante et braillarde. 

                      L'intrigue n'est en soi guère palpitante car les rancunes à propos des exactions de la Terreur, dix ans plus tôt, sont forcément tenaces. On voit à peu près autour de quoi tourne l'affaire. Mais Les âmes noires de Saint Malo a d'autres qualités. Une pittoresque et très remuante reconstitution de l'agglomération malouine à l'aube de l'Empire. Hugo Buan abuse peut-être un peu de la géographie, que de noms de rues, de places, de tavernes, de lieux-dits. On sent un peu le terroir. Peu importe. le peuple des dockers, des corsaires en goguette, des entraîneuses, des artisans, tout cela fourmille et nous donne soif. Sur un plan historique, très intéressante, la mise en place par Bonaparte de nouvelles  structures administratives, les rivalités entre fonctionnaires, comme un bulletin de naissance d'une France contemporaine, celle des départements, des découpages préfectoraux, de la police de Fouché sure le point de revenir au pouvoir.

                    Pour vous donner une petite idée, j'ai déjà recruté depuis le 25 novembre 1799 plus de deux mille indicateurs sur toute la France: des corporations entières de balayeurs, de marchands de vin, de laquais, de cochers, de valets de pied, des gens tout à fait qualifiés pour écouter les propos de table et de voiture.

                     Enfin un humour très solide court tout au long de notre histoire avec des personnages à grande gueule et à gosier sec. La balade a des senteurs marines , mais moins que des puanteurs citadines. Alors, nantis d'un mouchoir, je vous propose de retrouver le  commissaire Darcourt à la Belle Jambe ou au Chat qui Pète. Vous le reconnaitrez à son adjoint. Il est... mulâtre. Et, malgré que nombre de Malouins courent les mers et voient du pays, la plupart ne hantent que les quais, les bordels et les hospices, et sont bien étonnés de voir un tel officier officier. 

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