20 mars 2021

Trois femmes

La vie joue

                    La vie joue avec moi est un roman d'une rare complexité dans lequel on n'entre pas sans effort. David Grossman est l'un ds écrivains israéliens les plus reconnus, très critique sur son propre pays. Quatre personnages dans ce livre qui explore la transmission, les silences et les secrets au travers de l'Histoire de Véra, 90 ans fêtés au kibboutz, sa fille Nina, sa petite-fille Guili et le père de cette dernière, Raphy. Véra s'et trouvée broyée par le régime de Tito, en lutte contre Staline, et qui aboutira à une fédération yougoslave qui se révélera invivable. Les méthodes du Maréchal n'ont rien à envier à celles d'Oncle Jo. En ces années d'après-guerre la liberté ne se conjuguait guère de ce côté de l'Europe. 

                   C'est à travers le film de Guili et Raphy que nous sont exposées les relations, bien compliquées, entre les trois femmes. Ainsi les deux tiers du livre nous immergent dans les dialogues, nous immergent... et nous noient presque, tant les névroses des trois femmes sont prégnantes et nous débordent. J'ai souffert un peu, ayant souvent des difficultés à bien saisir qui parle, l'osmose de la mère, de la fille et de la petite-fille étant assez éprouvante. J'ai trouvé que le récit manquait quelque peu de limpidité, ce qui ne remet pas en cause la qualité du roman. Disons que La vie joue avec moi n'est pas une récréation.

                    Mais le souffle de l'Histoire est bien présent, la littérature israélienne y excelle, et la dernière partie du livre, sur une île solitaire de Croatie, une geôle de rochers et de garde-chiourmes, où Véra fut recluse près de trois ans, nous redonne une grande empathie avec Véra, Nina et Guili, et leur "témoin" Raphy. Eva Panic Nahir était une résistante yougoslave qui a inspiré le romancier. Victime du goulag de Tito elle a permis de faire savoir la tragédie de l'après-guerre dans la célèbre poudrière des Balkans. 

                   Guili, la petite-fille, 40 ans. Plus tard, à l'hôtel, j'ai visionné le film et découvert quelque chose: chez elles, toutes les quelques secondes, le globe ocuclaire glisse lentement de sa cachette sous la paupière, apparaît à moitié sur le fond blanc, puis remonte et s'éclipse de nouveau sous la paupière. Je n'ai pas pu me retenir. Je me suis précipitée avec la caméra dans la chambre de Raphy. "Ces deux-là, a-t-il réagi avec un éclat de rire, ne s'autorisent jamais à fermer les yeux, même en plein sommeil."

                    

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11 mars 2021

Envoyé spécial au delà du Nil

Abys  C'est toujours un plaisir de voyager avec Jean-Christophe Rufin. Ca fait du bien de rouvrir un livre qu'on a laissé 20 minutes plus tôt et de se retrouver happé par le souffle de l'auteur. L'Abyssin est son premier roman. Elle est fort bien troussée, cette histoire de Jean-Baptiste Poncet, médecin, pas très officiel, au Caire, à la fin du règne de Louis XIV, période où le Roi-Soleil finissait sa vie confit en dévotions, et où les Jésuites exerçaient une grande influence. Il est amené à devenir ambassadeur auprès du Négus, souverain d'Ethiopie, alors Abyssinie.

                           Rufin a la plume aisée et nous entraîne dans cette aventure qui tient de Dumas pour la truculence et de Voltaire pour l'esprit frondeur. Bien que trop long à mon gré d'une centaine de pages, on se régale des héros et des fourbes. Les premiers, Poncet, son ami Juremi, maître d'escrime et protestant, la belle Alix, fille du consuL du royaume de France au Caire, sont dignes de toute notre estime. Les ennemis sont évidemment à chercher du côté des Jésuites et des Capucins, par ailleurs très querelleurs entre eux. On connait bien l'auteur, médecin, diplomate, académicien, marcheur, longtemps au coeur de plusieurs ONG. Il aime raconter, Rouge Brésil, Le grand Coeur, et virevolte joliment autour de la vérité historique.

                          Mais quelle joie de plonger et replonger dans ce roman, 700 pages en poche, et de retrouver le climat de liberté et de tolérance, sans message lourdaud, que le futur prix Goncourt distille tout au long du récit. Précisons à nouveau que Louis XIV sur sa fin n'était plus qu'une ombre souffrante, l'objet des manipulations d'un catholicisme outrancier. Après deux romans un peu punitifs, l'un suédois, l'autre néerlandais que j'ai renoncé à vous présenter (mon goût pour la découverte d'auteurs européens inconnus me conduit parfois à quelques déconvenues), je ne peux que conseiller ce joli voyage en Afrique précoloniale. Cet adjectif s'applique mal à l'Abyssinie qui ne connut qu'un bref épisode italien. Quoi qu'il en soit, en selle!

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13 février 2021

Bleu pâle

Masse  

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                   Le Vallon des Lucioles ne m'a guère passionné. J'ai lu ce livre dans le cadre de Masse Critique de Babelio. Cette opération permet de découvrir des auteurs souvent ignorés. Cette fois la pioche est assez moyenne. D'après une histoire vraie le roman d'Isla Morley  nous emmène au coeur des Appalaches, au Kentucky, à la rencontre d'une étrange famille à la peau teintée de bleu. Un journaliste et un photographe, dans le cadre du New Deal du président Roosevelt, sont en reportage en pleine forêt. Pleins de bonne volonté les deux hommes en arrivent à se quereller sur la façon de rapporter le sujet. C'est qu'entre temps le photographe est tombé amoureux de Jubilee, séduisante fille bleue.

                 Présentée comme un long flash-back qui nous ramène de 1972 à 1937 l'action est concentrée qur les quelques semaines que Havens et Massey passent au sein de la famille tenue à l'écart de la bourgade de Chance, un bled peu suspect de sympathie avec tout étranger ou tout "pas comme nous". L'histoire d'amour est évidemment presque impossible. Isla Morley évoque le rôle de la presse à double tranchant. Question: attirer l'attention sur ces gens ne risque-t-il pas de leur nuire davantage? 

                 Les méchants racistes sont méchants et racistes. C'est souvent le cas dans les romans de la bien-pensance. Si vous cherchez une once d'originalité en littérature, Le Vallon des Lucioles est dispensable. Pour une lecture confortable qui ne risque pas d'interroger, pourquoi pas? Quelques passages surnagent, les relations de Jubilee avec les oiseaux, et puis...et puis...The last blue, titre en V.O. , est assez terne. 

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04 février 2021

Iles mineures

Masse critique

Iles  

                         Deuxième envoi de Babelio en ce qui concerne les toutes nouvelles éditions Les Avrils, un roman que je qualifierai néo-terroir. Plan-plan, le roman, et moins intéressant que le précédent, Les grandes occasions. Un jeune homme, un chantier naval artisanal, divorcé, une petite fille, la construction d'un pont gigantesque, l'île qui bientôt n'en sera plus une, une séduisante photographe. Les ingrédients sont là pour une gentille fiction régionale évidemment tendance verte, qui a la bonne idée de bannir toute radicailité démago, ce qui n'est déjà pas si mal.

                         Pour le reste, en ferry ou sur le futur pont, j'ai trouvé la météo marine assez insipide. Tant qu'il reste des îles se lit vite et s'oublie de même. Pourquoi pas? On peut trouver à son goût cette balade aux embruns mais aucun des personnages ne m'a semblé sortir du lot et s'imprimer quelque peu en moi. La jolie artiste parisienne et le ténébreux divorcé amateur de voile, les purs et durs (presque) prêts à dynamiter l'ouvrage d'art qu'il trouvent insupportable alors même que le référendum lui est favorable, le patron du petit chantier, veuf, vieillissant et en passe d'être insolvable, les copains braillards et prompts à trinquer. Tout cela m'a donné l'impression d'un téléfilm un peu archaïque, pas désagréable.

                         Mais le temps presse et si possible j'aimerais lire autre chose que du pas désagréable. De même que doucement je souhaite distribuer une partie de mes livres, je souhaite maintenant, comment dirait-on, l'essentiel. Oui, c'est ça l'essentiel. Tant qu'il reste des îles ne relève pas de cette catégorie. Cela dit, Martin Dumont, auteur et architecte naval, rend là un hommage sympathique aux îles et aux insulaires. 

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01 février 2021

Le camion des confins (dédié au Bison)

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               Vraie réussite que cette lecture commune avec La jument verte de Val, du moins en ce qui me concerne. J'attends le verdict de ma collègue avec  confiance. C'est bien d'un voyage qu'il s'agit mais la Patagonie n'est pas un bout du monde comme les autres. Chilienne ou argentine, personne ne sait plus très bien et ça n'a d'ailleurs aucune importance. La Patagonie a beau être comme une longue pomme de pin se perdant en Terre de Feu, Parker, le héros parvient remarquablement à y tourner en rond. Parker a un ami, un seul, son camion. On pense un peu au docu télé Les routes de l'impossible où d'improbables bahuts cahotent et s'encalminent sur des trajets de caillasses et d'éboulis, où la vie ne vaut pas un centavo et où les pièces de rechange arrivent à pied. 

             Parker finit par rencontrer l'âme soeur en la personne de Mayten, charmante foraine hélas, mariée à une brute itinérante bien que jouant aux échecs, certes avec ses propres règles. Mauvais joueur en plus. Mais sur les chemins, routes et pistes patagons, la poésie surgit au détour d'un rocher ou attendant une hypothétique décrue. Deux jumeaux boliviens évangélistes, des néo-nazis tatoués, blouson Deutschland über alles, dont l'un plutôt sympa dès qu'on a évité ses tessons de bouteille, un journaliste enquêtant, sûr que la rumeur sur les sous-marins allemands du Reich qui hantent encore les golfes pacifiques est fondée. 

             Et dans cet itinéraire labyrinthique, la pluie, le sel, le sable, et, last but not least, le vent. Le vent terrible, omniprésent, qui vous emporte là où vous ne voulez pas, mais ça n'a pas d'importance vu qu'on tourne en rond, le chargement, plus ou moins négociable, plus ou moins périssable, attendra. Je vous recommande particulièrement une gare fantôme, aux horaires à la Raymond Devos, mais où somnole cependant un chef de gare montrant la pancarte "trains supendus jusqu'à nouvel ordre". Et puis des villages qui vont et viennent, pas toujours où l'on croyait, hier à l'est, demain au nord-ouest, et après demain qui sait...

             Plongez-vous dans le premier roman de l'Argentin Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203. Vous ne pouvez pas vous tromper, au deuxième jour vous tournez sur la droite, et vers 14h30 vous prenez la troisième sur la gauche. Ou la quatrième, je sais plus bien. Une fois revenu sur vos pas, vous n'êtes plus très loin. Plus très loin de ces lieux-dit aux noms idylliques, Colonia Desperacion,  Indio Maligno, San Sepulcro, Vallemustio (Vallée Fanée). Allez, Felice viaggio. Je sais c'est de l'italien et on parle là-bas plutôt espagnol. Oui mais, seulement plutôt. 

             J'espère que Val n'a pas filé trop vite, tout droit. Ca m'inquiète un peu. On ne sait jamais, la Terre de Feu, le Cap Horn...J'ai des frissons, j'espère avoir des nouvelles. Par ailleurs j'ai pour la première fois participé au mois Amérique Latine d'Ingannmic et Goran.

Logo sud-américain

           Enfin je dédie particulièrement cette critique à mon cher ami Le Bison, dont je crois savoir le penchant pour la Patagonie. S'il n'a pas déjà lu ce livre il va lui falloir le faire au plus vite. S'il ne l'aime pas c'est ma tournée. Peu de chances, car, amoureux de ce continent sud-américain, même en chroniquant un livre norvégien il trouve le moyen d'y retourner. Hasta luego. 

 

 


16 janvier 2021

Martha's Vineyard

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                     Richard Russo est l'un des auteurs américains les plus en vue. Prix Pulitzer avec Le déclin de l'empire Whiting, il contine son exploration de l'Amérique avec Retour à Martha's Vineyard, titre français un peu vague mais il était difficile de traduire Chances are... les premiers mots d'une chanson de Johnny Mathis, crooner qui fut très populaire fin fifties U.S.A. Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent dans la célèbre station hyper-huppée de l'Est américain, fief de la famille Kennedy. Nous sommes en 2015 et ils avaient vingt ans en 1969. Faites le compte. Ils ont l'âge de l'auteur, et l'âge du lecteur quand le lecteur c'est moi. 

                      Assez classique avec son montage alternant les trois amis Retour à Martha's Vineyard recèle évidemment comme toute histoire de longue amitié un secret de jeunesse, ou tout au moins une question, éludée depuis des décennies et poussière sous l'armoire. Il y avait un quatrième, une quatrième, Jacy, disparue ce week-end de 1971, le dernier en commun. Les trois copains, l'agent immobilier, père de six enfants, l'éditeur tourmenté et le rocker intransigeant, se retrouvent et s'interrogent. Jacy? Leur amour d'antan à tous trois, est-elle morte ou vive? Et n'est-il pas dangereux de se pencher ainsi sur ces années de folie, les années Viet, les années acid, les années sexe? Boîte de Pandore?

                     Le roman américain est coutumier de cette quête. Parfois cela peut crouler un peu sous les références historiques et les tubes de Creedence Clearwater Revival. Ce qui n'est pas pour me déplaire, moi qui fus biberonné par la West Coast et le swamp rock. Je suis un peu du sérail dès qu'il s'agit du hit-parade américain à l'aube des seventies. Mais Russo n'abuse pas de la nostalgie, presque pas assez, ce qui m'a semblé du coup manquer un peu d'émotion. Comme quoi le lecteur moi n'est jamais content.

                     Chances are... est malgré tout un bon bouquin, un peu saga, un peu culpabilité, un peu "nous nous sommes tant aimés". L'exploration du passé des trois mousquetaires s'avère plutôt fine, les antécédents familiaux et sociaux, le rêve américain, la déflagration indochinoise, et la contre-culture vite devenue néoconformiste. Et nulle part, en Amérique moins qu'ailleurs, l'idée qu'on pourrait un jour tirer les leçons des litanies d'erreurs. On a quand même fait une bonne équipe, Lincoln, Teddy, Mickey, Richard l'auteur et moi le lecteur. Forcément, on est de la classe. On disait ça quand on était conscrit mais là je vous parle d'un temps...

                      

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03 janvier 2021

Absences

Masse critique  

matine

                          Une belle livraison, Babelio encore merci (une longue collaboration, maintenant, très stimulante et qui m'a assez souvent sorti de mon confort de lecteur), et merci Les Avrils, jeune maison d'édition. Le roman d'Alexandra Matine, Les grandes occasions m'a semblé une belle réussite sur une trame couramment utilisée en littérature et au cinéma, le repas de famille. Un couple âgé, lui est un médecin retraité d'origine iranienne, elle, ancienne infirmière a élevé quatre enfants. Deux garçons, deux filles, tous partis, la dernière en Australie. Mais même les plus proches ne sont pas plus présents. Elle croit pouvoir les réunir en un repas, le premier depuis des années. 

                          Il n'y a pas dans Les grandes occasions de réglements de comptes à grands cris, ni de "Familles je vous hais". Ce n'est pas Festen, le film danois explosif. Non, mais c'est un beau roman de violence contenue, discrète et terrible. Esther, la mère, a passé sa vie ainsi, un peu confisquée par son mari Reza et surtout déléguée (si j'ose dire) à l'éducation de Carole, Alexandre, Bruno et Vanessa. Le soir venu, la santé vacillante, elle espère que les quatre seront là, avec plus ou moins de conjoints, plus ou moins de petits-enfants, et que de vieilles haches de guerre, par ailleurs indéfissables, seront enterrées. 

                          Et durant les préparatifs on apprend à connaitre cette famille qui n'en est pas une. Pire on devine qu'elle n'en a jaamis été une. Alexandra Martine use de phrases courtes mais très incisives sur les non-dits de ces années. La préférence du père, médecin des pauvres peut-être mais plutôt odieux dans la sphère familiale, seulement intéressé par son premier fils qu'il étouffe cependant, par exemple en lui interdisant le piano. Comment peut-on prohiber la musique? L'égocentrisme de la petite dernière qui rencontre une ancienne amie et décide de déjeuner avec elle en lieu et place des retrouvailles. Drôles de retrouvailles, il faudrait un autre vocabulaire, car ce terme implique des liens, liens presque inexistants.

                       Les grandes occasions est un roman sur l'indifférence, l'indifférence quotidienne, triviale, domestique et toute la cruauté qui l'accompagne. Les phrases sont sobres et laconiques. La famille y est comme un nid de rapaces, rien de moins. Sans haine, c'est presque pire. Un jour, le père est fatigué et il appelle Bruno. C'est lui qui a une annonce à faire cette fois. Il ne s'embarrasse pas de mots. Il dit juste "Va-t'en". Il ajoute des choses terribles qu'on ne doit pas dire à son enfant. Et il le vire. Et Bruno s'en va.

                     Ah oui...les souvenirs. Mais il y a  aussi dans un coin de  la cave des cartons empilés. Parfaitement rangés. Avec des noms dessus. Carole, Alexandre, Bruno, Vanessa. Les noms des enfants. Les cartons des enfants. L'enfance de ses enfants. Bien rangée, bien catégorisée dans des cartons. Je vous encourage à découvrir Les grandes occasions, vous souhaitant de ne pas trop vous y retrouver. Le livre est assez terrible. 

        

 

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01 décembre 2020

Mea culpa

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                      Belle lecture commune avec ma chère Val et sa  fidèle La jument verte.Très belle lecture. J'ai lu un peu Philip Roth, les plus anciens, Goodbye Columbus, Portnoy et son complexe, Zuckerman délivré, où ses obsessions érotico-universitaires  m'avaient un peu gonflé. Plus récemment le très bon La tache, inadaptable et donc un peu raté au cinéma sous le titre La couleur du mensonge. Philip Roth, mort en 2018, avait cessé d'écrire depuis six ans. Némésis est l'un de ses derniers livres. Je l'ai trouvé bouleversant.

                      Bucky Cantor vit à Newark, New Jersey. 1944, jeune juif américain élevé par ses grands-parents, sa mauvaise vue l'a  empêché de combattre en Europe. Il a vingt-trois ans et anime un terrain de jeu extrascolaire où les adolescents du quartier s'entraînent à différents sports. Aimé des jeunes et de leurs parents, presque tous des familles juives, fiancé à Marcia, fille d'un médecin juif, Bucky souffre d'une sorte de complexe de culpabilité, évidemment un thème récurrent dans la littérature juive newyorkaise. Ses deux meilleurs amis ont traversé l'Atlantique, bons pour le service. Et Bucky, honnête garçon, courageux et droit,  a pris ça de plein fouet et bat sa coulpe, considérant ce qu'il nomme renoncement, voire lâcheté.

                      Il n'en a pas fini avec ce sentiment qui va décupler lors de l'épidémie de poliomyélite qui frappe ce coin d'Amérique en cet été 1944. D'abord sournois, puis très vite amplifiant, le fléau frappe, plusieurs victimes, séquelles graves, et cas mortels, essentiellement des jeunes, sportifs et sains. D'abord épargné, Bucky, rejoint un camp de vacances à la campagne, idyllique, a priori vierge de virus. Très vite son sens du devoir semble reprendre le dessus. N'est-il pas deux fois déserteur?

                     Habilement construit, Némésis brosse magistralement le portrait d'un homme, un homme irréprochable, mais qui doute au point de remettre en cause sa vie entière sans craindre d'éclabousser, le mot est bien faible, les gens qui l'aiment. C'est par un total hasard que Val et moi avons lu Némésis en ces temps de pandémie, nous rappelant que l'homme avait bien vite oublié sa fragilité. Ce roman est l'un des livres les plus saisissants que j'aie lus depuis longtemps. Rappelons que Némésis personnifie la vengeance divine, mais aussi la colère et la jalousie. Le mot est même souvent utilisé comme un presque synonyme d'ennemi. 

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26 novembre 2020

Les ailes de la paix

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                         Quel beau roman, inattendu et surprenant. L'auteur est australien et je ne l'avais jamais lu. Je l'ignorais et le hasard, alors que je viens de chroniquer le recueil Compagnie K, fait qu'une grosse moitié de L'infinie patience des oiseaux se déroule sur le front de Flandres, pendant la Grande Guerre. Ashley et Jim, deux amis du Queensland, ont en commun la passion des oiseaux. Et la première partie de ce roman assez court est consacrée à leur rencontre au coeur des marais de l'Est australien. Quelques dizaines de pages nous plongent avec délices dans la richesse ornithologique du milieu. Il observait un échassier sur un pan de berge marécageuse, l'un de ces petits chevaliers sylvains qui apparaissent chaque été et viennent, pour la plupart d'entre eux du  nord de l'Asie ou de Scandinavie où ils vont nidifier sur le toit du monde dans les toundras ou les neiges norvégiennes avant de reprendre leur longue route vers le sud. 

                        Et ce livre, parti comme une belle méditation sur la nature, la beauté, voire la perfection, agrémentée de la rencontre d'une photographe anglaise amoureuse des oiseaux, semble prendre son envol, magnifique probablement, peut-être un tout petit peu convenu, mais prometteur de couleurs et d'arabesques. Et puis, comme le monde de 1914, il explose en plein vol. Jim et Ashley, aux antipodes de la France en guerre, se retrouvent dans la boue des tranchées. Rarement a-t-on vu un tel grand écart, dont je n'avais aucune idée. C'est que la plume de David Malouf est aussi alerte et lumineuse dans les descriptions des pluviers à face noire ou des bécasseaux maubèches (très amateur de la gent ailée, rien que les noms me semblent poésie) que dans celles des rats revêtus du même uniforme vert-de-gris que l'ennemi invisible, qui étaient aussi gros que des chats et ne reculaient devant rien, vous galopant sur la figure dans l'obscurité et sautant hors des musettes, bondissant même pour s'emparer de croûtes juste sous votre nez. 

                       Très original, ce court roman, publié en 83, donne très envie de lire cet écrivain maintenant âgé, apparemment une institution dans son lointain pays. Et aussi en ce qui me concerne, une envie d'un gros livre sur les oiseaux, courlis, bargettes, glaréoles, huîtriers... De grands libres... J'ai la chance d'avoir à quelques hectomètres une importante zone humide, un peu moins exotique mais tout de même, mouettes, hérons cendrés, grèbes huppés et marcheur frustré (ça c'est moi). 

                        

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23 novembre 2020

Salut la Compagnie

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                     Je n'avais jamais entendu parler de ce livre, paru en 1933 en Amérique. Je m'empresse de dire qu'il devrait rejoindre les grands classiques de la Der des Der, les Français Barbusse, Genevoix, Chevallier, Dorgelès, les Allemands Junger, Remarque, l'Anglo-australien Manning, l'Italien Lussu et tous les autres. La compagnie K, c'est 113 hommes. Et dans ce court bouquin ils racontent tour à tour un moment de leur vie au front. Deux pages maximum pour chacun, beaucoup de "simples" soldats, quelques sous-officiers et et quelques officiers sous les ordres d'un capitaine. C'est tout. Ni fioritures ni envolées lyriques. Des faits. 

                      Compagnie K, c'est le Bois Belleau, dans le sud de mon département, c'est l'Argonne, c'est cette Picardie et cette Champagne, des roses et du breuvage d'or. Je l'ai écrit mille fois, je suis d'une terre de cimetières et d'obus. Bien des Américains reposent là-bas. Mais William March, qui fut l'un de ces deux millions d'Américains qui traversèrent l'Atlantique, reste à hauteur d'homme, c'est des fois pas très haut, la hauteur d'homme, chroniquant en quelques dizaines de lignes des scènes précises et acérées. Nobles quelquefois, immondes aussi, humaines plus simplement.

                      Parfois carrément cocasses (le soldat Martin Passy évoquant une diseuse de bonne aventure qui lui porta chance, les sautes d'humeur de Mamie la mule de la roulante), les billets prodiguent souvent une émotion brute, brutale, un peu comme un K.O. en quelques dizaines de secondes. La mort, c'est parfois expéditif et William March vous laisse un peu groggy. Ces "nouvelles" de la guerre, sur la guerre et parfois l'après-guerre, sonnent toutes comme des rappels, des injonctions, sur les multiples traumatismes du conflit mondial. Ici un officier exécute sommairement des prisonniers, là une gueule cassée voit sa promise craquer au moment ultime "Si tu me touches je vomis". La construction précaire d'un ponton, quelques mots d'un aumônier, un soldat américain vole la médaille du fils, mort au front, du couple qui l'a accueilli. Pas toujours sublime, litote.

                      Les petitesses de l'âme humaine accompagnent les grandeurs discrètes au long de ces témoignages tout sauf grandiloquents. Tous les textes sont bouleversants, et je le répète, l'humour cotoie le désespoir. Marchant dans la campage picarde je songerai encore davantage aux gens de toutes sortes et sous tous drapeaux, couchés en cette terre de douleur. 

                        

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