03 juin 2020

Sweet Caroline

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                                Le grand Santini était le seul roman de Pat Conroy que j'avais lu. Je l'avais aimé. Beach Music est un pavé de 700 pages qui emporte les suffrages. Truffé d'éléments autobiographiques ce livre explore les années soixante à l'est des Etats-Unis. Jack McCall, dont la femme Shyla s'est suicidée, quitte la Caroline du Sud pour l'Italie avec sa petite fille Leah. Et c'est toute l'histoire de sa famille, riche en péripéties, qui nous mène de l'Europe des années trente aux années Vietnam, en passant par les parties de pêche adolescentes et les amitiés trahies. Cette saga est un navire qui tangue bien un peu, Pat Conroy s'attardant par exemple sur l'holocauste et l'insoutenable mais il est vrai que le judaïsme joue un rôle important dans le roman. Nous sommes là dans une littérature classique américaine sans allusion péjorative.

                                Les McCall sont une fratrie, les quatre frères de Jack le retrouvant à l'occasion de la maladie de leur mère Lucy. Leur père aussi est de la partie, ancien juge alcoolique, ainsi que les amis d'adolescence, de ceux qui marchèrent contre la guerre en ces années peu nuancées. la musique, la plage, les fraternités étudiantes très fortes en Amérique, les relations avec les parents, les engagements, les addictions. L'air est connu et je suis d'une génération à peine plus jeune. J'ai bien souvenir des images télé de ces manifs sur fond de Joan Baez. Pat Conroy, je l'ai dit, s'attarde parfois un peu longtemps à mon sens. Et à force de vouloir relier passé et présent cela m'a donné une impression d'artifice un peu pesant.

                                L'auteur excelle encore une fois dans la peinture de la ville de Waterford, ce fameux Deep South qui n'est toutefois pas l'Alabama. Oui même chez les sudistes U.S. il existe des différences de tons. N'est pas redneck qui veut. Les prises de conscience politique sont à géométrie un peu variable. Il y a un père général plus général que père, ou père à la manière d'un général. On découvre sur le tard les talents de passionaria de Shyla. Pat Conroy prend un parti de théâtralisation des évènements du passé, presque au sens propre. C'est assez surprenant mais on se prend au jeu. Beach Music est donc un (très) long roman d'une Amérique aux prises avec ses démons, et les thèmes de l'engagement, de l'activisme, du pardon, de la réconciliation, qui se lit assez facilement et qui a du souffle. De quoi donner envie de découvrir Le prince des marées, autre roman célèbre de Pat Conroy.

                                Et puis je ne  connais aucun livre qui décrive aussi bien la quête des petites tortues de mer vers le rivage juste après l'éclosion. Et très peu de livres où éclate l'amour, musclé, capricieux mais ô combien réel, d'un fils pour sa mère.

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11 mai 2020

Le lac réussi

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                             Barry Cohen n'est a priori pas très intéressant. Ce spéculateur, on pense un peu au Loup de Wall Street, en quadragénaire, traverse une passe difficile. Son mariage bat de l'aile, son fils de trois ans est autiste sévère, et il se trouve sous le coup d'une enquête de la Commission Boursière. Tout cela ne me branchait guère. Mais l'auteur, Gary Shteyngart, a eu l'excellente idée d'expédier Barry Cohen dans un car, les fameux Greyhound, direction l'Ouest, le Nouveau-Mexique. On the road again donc, une fois de plus, avec ces rencontres improbables qui mettront Barry au contact d'une partie du vrai pays.

                             Le voyage réserve son lot de surprises qui mêlent un brin d'invraisemblance à l'humour souvent très amer de Gary Shteyngart. Nous sommes à la veille de l'élection de Trump. Et Lake Success est une vraie petite ville américaine pas très éloignée de New York. Un nom étrange, difficile à assumer. Mais Barry n'en a cure. Car le temps des succès est peut-être derrière lui et c'est dans la poussière des freeways, highways, et dans des Greyhounds au relents d'urine et de fast food, qu'il taille la route en fait. L'envers du capital, son fond spéculatif, prend l'eau et sa tour pour milliardaires de Manhattan ne sera bientôt plus qu'un souvenir.

                             On pense à Tom Wolfe, genre Bucher des vanités, avec un zeste de nostalgie fitzgeraldienne. Attention on n'est pas dans l'élégance un peu décadente de Gatsby le magnifique. Et l'Amérique des losers attend Barry à chaque escale sur la route de Phoenix, Nouveau-Mexique, où il espère retrouver Layla son amour de jeunesse. Barry, qui se définit lui-même comme un républicain fiscal modéré, se retrouve au contact de camés, mais de bas étage plus que de haut vol genre Wall Street, de barmaids de cinoche, de SDF crasseux, de chicanos édentés. 

                             Alors le fameux lévrier sur les autocars transaméricains, un Greyhound rédempteur? Vous verrez bien. Mais le monde U.S. donc un peu le nôtre, résistera mal aux coups de boutoir drôles et péremptoires, antipathiques fréquemment, mais humains sans être forcément pleins d'humanité. Le long périple New  York, Virginie, Georgie, Mississippi, Texas, Nouveau-Mexique est très instructif sur le pays à l'aube de l'ère Trump, mais épuisant. J'ai des envies de Wyoming, de Montana.

                            Merci à la personne qui m'a offert ce livre dont je ne connaissais pas l'auteur. Bientôt peut-être partagerons- nous un banc public, dans un jardin public. Do you remember?

                             

                            

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03 avril 2020

Brûler les planches

Bal des ombres

                              J'ai lu presque tout Joseph O'Connor, nouvelles ou romans. Plusieurs ont été chroniqués ici. Et je n'ai pas été déçu cette fois encore. Comme dans Muse l'auteur irlandais mêle une relation de fiction à la vie de trois célébrités, Bram Stoker, immortel auteur de Dracula et deux gloires britanniques du théâtre de la fin du XIXème siècle, Henry Irving et Ellen Terry, souvent comparée à Sarah Bernhardt. O'Connor est expert en grand romanesque et s'y entend pour les retours sur le passé, mais aussi la forme épistolaire et le journal pour nous entraîner dans l'inimité de ce trio qui brûle les planches de ces scènes londoniennes puis du monde entier. Où rôdent Dorian Gray, ce qui reste acceptable, mais aussi Jack l'Etrangleur, ce qui l'est moins.

                              Si Henry Irving et Ellen Terry connaissent une renommée internationale, Bram Stoker, lui, restera dans l'ombre toute sa vie. Ce n'est que plus tard notamment grace au cinéma qu'il triomphera bien que, comme souvent, sa créature soit devenue plus célèbre que lui-même. Tous trois se rencontrent au Lyceum Theater dont Stoker deviendra le régisseur. Comme toujours, de sa plume chatoyante et souvent enjouée, O'Connor excelle à nous faire vivre dans l'air du temps. En l'occurrence cette Angleterre victorienne si propice aux intrigues en coulisses et aux triomphes scéniques.

                              La genèse très laborieuse de Dracula parsème le récit régulièrement au gré des hauts et des bas de Bram Stoker, souvent rudoyé, voire humilié par le cabotin shakespearien génial Henry Irving. L'amitié survit malgré tout et Ellen Terry de toute sa grace illumine volontiers le trio. On sourit souvent à la truculence du récit qui court sur les trois carrières des protagonistes. George Bernard Shaw, par exemple, en prend pour son grade, jalousie des théâtreux. Joseph O'Connor est aussi à l'aise que lorsqu'il explore la poésie dans Muse,  le monde du rock dans Maintenant ou jamais, l'immigration dans L'Etoile des Mers. Mais tous ses livres sont formidables même si mon irlandophilie frise le déraisonnable.

                            Irving, parlant de Stoker: C'est un petit gratte-papier irlandais, Ellen. Il ne sera jamais rien d'autre. Ces prétentions à produire de la soi-disant littérature, c'est la malédiction des gens de son pays, je n'en ai jamais rencontré un seul qui ne se prenne pour un fichu poète, comme tous les autres sauvages à la surface de cette terre.

                            Dialogue Irving-Stoker: Et quel est donc le thème de ta dernière efflorescence artistique? - C'est une histoire de vampire. - Que Dieu nous garde. - En quoi cela pose-t-il des difficultés. - Les vampires ont été usés jusqu'au sang, si je puis dire - Il ya là ce que j'espère être un rôle majeur pour un acteur. Accepterais-tu de le lire? - Tu imagines Sir Henry Irving jouant un croquemitaine dans un spectacle de grand-guignol? Je ne crois pas, mon chéri.

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09 mars 2020

Orphelin de fils

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                    If... est le titre original du célébre poème de Rudyard Kipling. Pierre Assouline, brillant biographe de Simenon et  Hergé entre autres, se penche sur le célèbre Prix Nobel, essentiellement pendant la Grande Guerre. Kipling le romancier bien sûr, Kipling l'anglissime conservateur, mais surtout Kipling le père de John, qui va disparaître dans les plaines d'Artois, 19 ans, comme tant de jeunes Britanniques sous les obus allemands. Rudyard Kipling ne s'en remettra jamais.

                   Louis Lambert, jeune professeur, a rencontré par hasard Kipling en cure thermale dans les Pyrénées. Grand admirateur, il est amené à donner quelques cours de français à John,17 ans. Il n'est pas facile d'être le fils de cette gloire plus que nationale qu'est l'auteur du Livre de la jungle. Kipling ne supporte pas toujours bien cette célébrité et regrette de n'être pas plus apprcéié pour ses poésie. C'est un auteur fêté, pas vraiment un "progressiste", plutôt antisémite, mais plus encore germanophobe pathologique, l'homme ne se posant pas de questions hors la gloire de l'empire britannique. Rappelons que nous sommes dans les années vingt.

                  Pierre Assouline nous intéresse surtout aux rapports de Kipling avec son fils John. Et plus encore à sa longue quête, à son deuil éternel du fils, et de ses reliques puisque John Kipling a rejoint la longue cohorte des fantômes de la Der des Der. Déjà Josephine, une des deux filles de Kipling, était morte à l'âge de six ans. L'écrivain adulé ne retrouvera jaamis tout à fait la lumière.

                  Tu seras un homme, mon fils, le poème, Louis Lambert finira par le traduire, c'était l'un de ses voeux les plus chers, ce qui n'enthousiasmait pas Kipling, très méfiant de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à du journalisme, et chatouilleux sur le sens de ses écrits. Assouline, journaliste lui aussi, passionné par l'aventure Rudyard Kipling, n'idéalise pas l'auteur. Cet homme là n'était pas des plus ouverts, c'est le moins que l'on puisse dire. Mais l'intérêt de ce livre est au moins autant dans ses lignes sur la guerre, dans lesquelles Pierre Assouline sait mettre des accents déchirants. Un très beau livre, multiple. Kipling arpentant les champs de batailles de France, cherchant d'éventuelles traces, c'est très fort.

                  A la vue des paysans qui commençaient à les combler, trou d'obus par trou d'obus, il ne trouvait plus les mots pour dire le sentiment d'impuissance qui sourdait de cette terre. Il y a comme ça des lieux où le passé dure plus longtemps qu'ailleurs.

                  Quinze ans après la disparition de son fils, elle lui était insupportable comme au premier jour. S'il avait pu se réfugier derrière un muret de pierres sèches il l'aurait fait. Il lui fallait partir sans tarder. La nuit allait tomber et un employé du cimetière, que Kipling rémunérait à cet effet, allait bientôt se présenter muni de  sa trompette pour jouer comme chaque soir à la même heure The Last Post, la sonnerie aux morts réglementaire en usage dans les armées du Commonwealth, à la mémoire et en l'honneur du lieutenant John Kipling, enseveli quelque part sous cette terre des plaines du nord dans un endroit "connu de Dieu seul".

                  Dans mon pays picard, je le rappelle parfois, foisonnent les cimetières militaires, de toutes les couleurs, bien que le mot de couleurs soit mal choisi pour évoquer la Grande Guerre.

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03 mars 2020

A l'écart

L'écart 

                           Un petit pas de coté, du côté nord de de l'Ecosse, ce pays aux îles innombrables et aux oiseaux opiniâtres. Mais un livre, si bon soit-il, n'est pas forcément qu'un livre. Un livre c'est parfois l'autre, qui vous a offert ou même prêté cet ouvrage . Il (ou elle) vous l'a prêté parce que, probablement, c'était une façon d'être ensemble, encore un peu, encore une heure. La personne l'ayant lu a cru, à bon escient, et connaissant a minima quelques goûts communs, prolonger ce curieux sentiment de partage à travers une oeuvre aimée, souhaitant le même accueil chez l'autre. J'ai donc reçu L'écart d'Amy Liptrot avec beaucoup de plaisir et quelqu'un que j'apprécie aura apprécié que je l'apprécie. Merci.

                           C'est en fait un récit quasi autobiographique que nous livre la jeune auteure écossaise. Née en 1986 dans les Iles Orcades, au nord de l'Ecosse, Amy nous conte comment après des années à Londres, une dépendance alcoolique majeure, et beaucoup d'errances nocturnes, elle décide de retourner dans ses îles natales. Ou comment faire le lien entre la fêtarde junkie des nuits londoniennes et la solitaire aux grands vents de la Mer du Nord. Et si la jeune femme ne condamne pas ses folies d'antan (elle envisage parfois d'y recourir à nouveau, très clairement) elle trouve dans ces confins septentrionaux un équilibre moral et physique. 

                           C'est notamment l'observation des oiseaux marins, les bains de mer et l'astronomie qui vont restaurer la confiance en son propre destin. Sur ces îlots de falaises et de rochers, vierges d'arbres et où vivent plus de moutons que d'humains, à traquer le si discret râle des genêts, à admirer la constance des sternes arctiques lors de leurs migrations records, à compter les si bruyants pétrels et fulmars, elle va refaire surface et retrouver la paix de l'âme. Nul ne sait, surtout pas elle, ce que seront les années du retour au continent. Mais, mieux armée après ses conversations avec les phoques, ses nuits au téléscope à guetter les aurores boréales, ses plongées dans ces fonds préservés et aussi riches que les Maldives, nul doute qu'Amy, une autre Amy, la troisième peut-être? verra un nouveau jour se lever.

                           Je dois ce beau voyage insulaire à quelqu'un qui a des goûts littéraires très proches des miens, qui me ressemble aussi par bien des aspects. Je lui dois donc beaucoup.

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22 février 2020

Je vous présente Emily

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                         Emily Maxwell est déjà apparue dans d'autres romans de Stewart O'Nan que je n'ai pas lus. De cet auteur j'ai lu par contre, et chroniqué, Des anges dans la neige et Derniers feux sur Sunset, très favorablement. Emily (Emily, alone en V.O) est l'héroïne de ce très beau roman. C'est une vieille dame, pas si fréquent en littérature. Veuve, elle vit à Pittsburgh, Pennsylvanie. Et tout le roman est une rencontre avec le quotidien de cette femme, disons middle-class, qui vit assez confortablement mais a l'habitude de faire attention. Elle soigne son chien Rufus qui lui coûte cher, plus très jeune lui non plus. Elle prend soin de sa voiture et avec sa belle-soeur, seule également, aime bien les  expos et la musique classique. 

                        Avec ses enfants éloignés c'est un peu difficile. Ses petits-enfants, elle ne les voit guère que our Thanksgiving ou Noël. Elle vit la vie de pas mal de vieilles dames seules. Elle fatigue un peu maintenant, Emily. Des souvenirs, des projets à sa mesure, une semaine par an de retrouvailles familiales, parfois décevantes. C'est donc une vie parmi d'autres que Stewart O'Nan, très fin observateur, nous invite à partager. Et je m'y suis senti bien, moi, dans la maison d'Emily, dans sa voiture malgré sa conduite mal assurée, à écouter ses coups de fil à ses enfants, à partager sa peine lors des mauvaises nouvelles de ses amies de son âge. 44 ans de profession de santé et des milliers de soins à domicile m'ont rendu sensible à la gériatrie. 

                        Bien sûr le temps passe et l'inquiétude grandit. O'Nan nous a si bien installés dans le récit, au plus près, des jours d'Emily. Ici un malaise, là une perte d'équilibre en son cher jardin. Peu de romans se penchent ainsi sur les aînés. De courts chapitres tels les jours et les heures d'Emily. La vie reste assez douce pour Emily, de bons voisins, un véto empathique avec Rufus, une femme de ménage de confiance. Mais le trouble demeure. Il n'est facile nulle part d'avancer, passé certaines bornes. 

                        Jamais grandiloquent, surtout pas ruisselant de pathos, terriblement humain, Emily est un livre d'une limpidité bouleversante. Bon sang, qu'est-ce que c'est formidable la littérature parfois.

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14 février 2020

Tout ce que nous n'avons pas fait, un jour tôt ou tard nous accable.

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                         C'est un livre français tout récent que j'ai découvert grace à Babelio, premier livre de Bruno Veyrès, médecin niçois, qui nous propose un roman qui m'a fait beaucoup penser à ceux de Philippe Labro dans les années 75, très empreints d'éléments personnels, L'étudiant étranger, Un été dans l'Ouest. Sauf que l'action se déroule une douzaine d'années plus tard, plus près de Jim Morrison que de James Dean. L'histoire de Clive, jeune homme modeste de l'Idaho, mort au Vietnam, nous est racontée par le prisme des souvenirs du narrateur qui passe l'été 1972 dans les Rocheuses, hébergé par sa mère dans la chambre de son fils disparu.

                         Bruno Veyrès explique avoir toujours été marqué par la guerre du Vietnam. Il dit surtout ne pas avoir écrit un livre de plus sur cette guerre. C'est un livre sans le moindre Vietnamien et assez peu de scènes du conflit. Rappelant aussi la magnifique première partie du film de Michael Cimino The deer hunter (Voyage au bout de l'enfer), assez fine description de la vie dans une bourgade de l'Ouest. Romanesque certes, avec idylle sur fond de drive-in, amitié sur Rolling Stones et banquette arrière suggestive. Ne pas attendre de Tout ce que nous n'avons pas fait tout ce que l'on voudrait foudroyant d'originalité ou fulgurant d'magination. Mais c'est un roman qui se lit avec plaisir, notamment pour quelqu'un né la même année que Clive (moi, par exemple).

                        Le titre, maintenant. Il est très beau. Tout ce que nous n'avons pas fait, ça nous concerne tous. Dans la vie l'important n'est pas toujours ce que nous avons réalisé, pas toujours. Il nous faut nous pencher sur les gestes que l'on n'a pas  su faire, les mots que l'on n'a pas su dire. Ainsi de Tom, notable local qui n'a pas vraiment aidé Clive, orphelin de père suite à un accident de travail dans la scierie de Tom. Ainsi de Susan, épouse de Tom, mère de Simon et Rose, qui a refusé la bienveillance à ce bouseux de Clive courtisant Rose. Ainsi de Clive lui-même qui comme beaucoup a oublié de dire à sa mère veuve tout son amour. Le roman exalte gentiment les bons sentiments, avec un côté intemporel rassurant. Bien sûr ce n'est pas tout à fait vrai et America will not be the same. Cinquante ans plus tard on voit les manifs pacifistes un peu différemment.  Comme toujours rien n'est si simple.

                       Ca finira mal et on le sait depuis les toutes premières pages. Et Bruno Veyrès se fait plus juste, je trouve, à l'heure des remords des uns et des regrets des autres. Car, inexorablement, pour tout ce que nous n'avons pas fait, il est bien tard maintenant. Ce sera tout ce que nous ne pouvons plus faire. Nos impuissances fatales, il nous faut vivre avec.

                        Merci à Babelio et aux partenaires d'édition. Ils me font confiance régulièrement depuis des années. Et réduisent un peu la liste de Tout ce que je n'ai pas lu

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07 février 2020

Qu'as-tu fait de ton talent?

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                   Premier livre en France pour Phillip Lewis, Les jours de silence est une oeuvre majeure. Je crois avoir deviné que ma colistière Valentyne La jument verte de Val sera de mon avis. On verra. Nos lectures communes, régulières, nous ont conduits cette fois à une découverte importante dans la déjà prolifique et souvent talentueuse littérature américaine. Phillip Lewis vit en Caroline du Nord et y a situé son roman dans lequel on ne peut s'empêcher de trouver des relents autobiographiques.

                  Comme souvent il faut citer le titre orginal qui éclaire un peu la lanterne du lecteur car les traductions sont souvent des tractations. The Barrowfields, ce sont les contreforts des Appalaches, ces montagnes de l'Est américain, tout en mousses grises, éminences rocheuses et souches pétrifiées. Une bourgade, Old Buckram, où le narrateur Henry a vécu avec sa famille, dans une grande bâtisse maudite, famille dont le père, Henry lui aussi, a un jour disparu sans laisser de traces. Henry le père était un intellectuel autodidacte qui admrait Thomas Wolfe, Faulkner ou Fitzgerald, et se livrait lui-même à l'écriture se rêvant l'auteur d'un roman-somme, le grand roman de l'Amérique. Ils sont quelques millers depuis deux siècles à avoir espéré cela. De Twain à Roth, de Dos Passos à Styron, and so on...

               Le dernier en date pourrait être Phillip Lewis tant son exploration des rapports familiaux, un père et son fils essentiellement, mais aussi frère et soeur, est aigüe et précise. Ces relations se développent dans l'immense maison sur les hauteurs, quasiment hantée, un quintuple meurtre-suicide y aurait été jadis perpétré. Confiné dans son immense bibliothèque, le père, avocat peu argenté et beaucoup alcoolisé, aime sa femme qu'il va quitter, respecte ses enfants qu'il va abandonner. Henry le fils, en quelque sorte suivra ses traces. Mais ce roman est si riche et profond qu'il faut s'y investir sans en savoir plus. 

              La passion pour la littérature, la difficile existence d'une famille, la relative misanthropie du père, les racines et les dévoiements, autant de pistes sinueuses et labyrinthique quelquefois, qui donnent toute sa valeur à ce grand roman américain. 

              (Le fils, parlant du père) Jusqu'à ce moment une part de moi avait voulu croire en lui sans réserve. A présent la façade soigneusement entretenue se dissolvait sous mes yeux, et j'en étais profondément blessé, car je voyais sur son visage éteint la tristesse entendue de qui sait que ceux qui croyaient en lui n'y croient plus.

              (Idem) Je pensais à lui, là, sous l'herbe mourante, lui que le temps implacable avait réduit au silence avant qu'il ait pu donner voix au chaos qui bouillonnait et rugissait en lui.

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23 janvier 2020

Sagesse en Pyrénées

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                         Ce livre est une belle réussite d'intelligence et d'humanité. On me l'a conseillé, il m'avait totalement échappé alors que je suis d'assez près l'édition, sans pour cela acheter tellement de livres neufs. La place, je ne l'ai plus. Le budget, moins qu'avant. Je privilégie la Bibliothèque  qui hélas tourne à la ludothèque avec adolescents couchés, au sens propre, devant les écrans. J'ai donc acheté Des âmes simples de Pierre Adrian, auteur de moins de trente ans, par ailleurs chroniqueur sportif et cinéphile (La piste Pasolini).

                        Dans un village perdu, fin fond des Pyrénées, à portée d'Espagne, le narrateur, jeune, retrouve un vieux prêtre qui officie dans cette obscure vallée, en liturgie mais surtout en refuge pour toutes sortes de déclassés , jeunes ou vieux, croyants ou non, délinquants, marginaux de tout poil et tout sexe. Si ce sujet a déjà été traité le beau livre d'Adrian se distingue par plusieurs aspects. D'abord Pierre ne prend personne de haut ni du Très-Haut. On n'est pas dans l'âme torturée du Journal d'un curé de campagne de Bernanos. Des âmes simples pourtant n'exclut pas les doutes et les interrogations et une certaine violence n'en est pas absente, qui n'est pas uniquement un mal citadin. Du petit peuple qui échoue chez Pierre on comprend que malgré le bon pasteur, au sens profane, la partie ne sera pas forcément gagnée. Tant d'errances.

                        Mais Des âmes simples possède aussi aussi la ténacité d'un gave des Pyrénées. Pierre Adrian trouve des mots magnifiques pour peindre la montagne, la montagne et ses  créatures, hommes, animaux, arbres et minéraux. Sa prose est admirable et on éprouve une belle émotion devant ces paysages d'exception. Et puis des pages magnifiques sur la gare de transfert avec l'Espagne, une épave, un vaisseau échoué là, symbole du gâchis que savent si bien organiser les humains. Quelque part entre vallée d'Aspe et rocher de Marie-Blanque, et dans leur propre coeur.

                        

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15 janvier 2020

Argentina Negra

Dark

                     Je ne connaissais que de nom l'écrivain cinéaste argentin. Un compagnon de blog de longue date m'a offert un roman qui lui tenait à coeur. Ca je l'ai compris très vite en feuilletant Dark. L'Amérique du Sud, dont il est très fervent, la nuit, l'écriture, la mémoire qui revient et qui étouffe un peu, un certain goût pour les bars et la musique qu'on y entend. La musique, vous voyez le genre, selon la latitude, blues, fado, reggae, flamenco, tango dans ce cas. De la tripe.

                    Buenos Aires, années 50. Un adolescent, 16 ans peut-être, s'essaie à un début de rupture familiale. Un inconnu, la cinquantaine, l'aborde, un peu obscur, un peu mystérieux. Il lui sert de cicerone en l'emmenant dans une capitale méconnue, lieux insolites, monde interlope. Lui offre des vêtements que sa famille réprouverait. L'achète-t-il?

                    Ce bref roman, 140 pages, est fascinant et intense. Roman d'initiation bien sûr, mais par petites touches. On saisit bien le trouble de Victor le jeune homme face à Andrés. Quelques rencontres, gymnases, plages, une prostituée notamment, est-ce le début de la perdition? Puis Andres se fait plus rare, faut-il s'en inquiéter? De plus, en ces années d'Amérique Latine, les pouvoirs politiques ne font pas dans la tendresse. Edgardo Cozarinsky qui quitta l'Argentine de 74 à 85, en sait quelque chose. Victor, un demi-siècle plus tard, devenu écrivain, se souvient. Lisant Dark on comprend que l'histoire ne se départira jamais d'une réelle ambiguité. Ca nous a plu, à mon ami blogueur et à moi.

                   Oui..., les garçons de ton âge n'aiment pas le tango, ils n'en comprennent pas les paroles et sa musique les laisse indifférents. Mais peu importe. Le tango t'attend. Un moment viendra dans la vie où en l'écoutant tu t'apercevras que le tango raconte tout ce que tu ressens. Tout ce que tu as vécu.

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