08 décembre 2016

La poésie du jeudi, Czeslaw Milosz

Poésie du jeudi

Don

Jour si heureux.  

Le brouillard était tombé tôt, je travaillais au jardin.  

Des colibris s’arrêtaient au-dessus de la fleur du chèvrefeuille.  

Il n’y avait rien sur terre que j’aurais voulu posséder.  

Je ne connaissais personne qui aurait valu d’être envié.  

Le mal qui était advenu, je l’oubliais.  

Je n’avais pas honte d’être celui que je suis.  

Je ne sentais dans mon corps nulle douleur.

Czeslaw Milosz (1911-2004)

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                       Le Prix Nobel 80, né en Lituanie alors russe et mort américano-polonais, a toujours refusé les autoritarismes, ce qui fait partie en quelque sorte du cahier des charges de la poésie. J'aime l'apparente simplicité de ce Don. Ni envie, ni rancoeur, ni regret, ni douleur. Asphodèle, merci.

 

 

 

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01 décembre 2016

La poésie du jeudi, Eugène Dabit

Poésie du jeudi

                                 Eugène Dabit est bien oublié. Sauf pour L'Hôtel du Nord et encore, indirectement, car Hôtel du Nord pour l'essentiel, perdant son article au passage, c'est plus Carné, Jeanson, Jouvet, Arletty et une atmosphère. Il a pourtant écrit bien d'autres choses et en particulier ce texte. Je suis d'une région où fleurissent les cimetières, les nécropoles. Y flottent des drapeaux différents, allemand, anglais, français, australien (la mémoire de ce pays des antipodes est particulièrement impressionnante et soignée pour l'entretien de ces lieux de souffrance), canadien, américain, néo-zélandais, chinois (travailleurs civils). Il y a aussi, enterrés là des Sud-Africains, et des Africains pas du Sud. Le monde entier est inhumé près de chez moi.

J'ai été soldat

J'ai été soldat à dix-huit-ans

Quelle misère

De faire la guerre

Quand on est un enfant.

De vivre dans un trou

Contre terre

Poursuivi comme un fou

Par la guerre.

J'usais mon coeur

Aux carrefours crucifiés

Oh mourir dans la plaine

Au soir d'une sale journée.

J'ai connu des cris,

La haine

Des souffrances longues comme une semaine.

La faim, le froid, l'ennui.

Trois années ivres de démence

Plus lourdes à porter qu'un crime

Ma jeunesse est morte en France

Un jour de désespérance.

Tous mes amis ont péri

L'un après l'autre

En quelque lieu maudit

Est notre amour enseveli.

Défunt Lequel le parisien,

Masse et Guillaumin d'Amiens,

Pignatel dit le marseillais

Tous endormis à jamais.

On les a jetés dans un trou

N'importe où

D'en parler mon coeur saigne

Ah que la mort est cruelle

Mon Dieu était-ce la peine

De tant souffrir.

Las je reviens humble et nu

Comme un inconnu,

Sans joie sans honneur

Avec ma douleur

Les yeux brûlés

D'avoir trop pleuré

Pour mes frères malheureux

A ceux qui sont aux cieux

Contre la guerre

A ma mère

Adieu.

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Ecrit pendant la Guerre, Eugène Dabit (1898-1936)

                                   

                                 

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17 novembre 2016

La poésie du jeudi, Edualc Eeguab, vraiment pas tout seul

Poésie du jeudi

Ecriture

Quitter la table

L'avalanche nous l'a brisé

Il était notre homme

Plus noir, plus noir, disait-il hier encore

Pas une façon de dire au revoir

A elles toutes,les Dames de Minuit,

De l'Hiver, de la Solitude 

Nous demeurons nombreux

Mais chacun, seul, un oiseau sur le fil

A qui le tour, par l'eau, par le feu?

Nous l'avons tant chanté

La chanson de l'étranger

La chanson du maître

Boogie Street, les soeurs de la Miséricorde

Il fut l'homme de l'an dernier

Il y a si longtemps de ça, Nancy

Chelsea Hotel tremble sous les ombres

Eternal Ladies, Janis, Nico, Patti

J'y étais un peu

J'y reviens, d'abord, reprendre Manhattan

Tout le monde le sait

L'amour nous appelle par notre nom

Commençons de rire et de pleurer

L'adieu à Marianne

Et à l'inoubliable dont un soleil miel

Ruisselait sur Notre Dame du Port

Parmi les ordures et les fleurs

Nous avons vu le futur

Il est meurtre.

                   Vous aurez compris que bien peu de choses dans ce texte sont vraiment de moi.

 

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06 octobre 2016

La poésie du jeudi, Giovanni Pascoli

Poésie du jeudi

La félicité

Quand, à l’aube, elle affleure de l’ombre,   

descend les brillants escaliers,

disparaît, et derrière la trace   

d’une aile, ce souffle léger,

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je la suis par les monts, par les plaines,   

dans la mer, au ciel ;

dans le cœur je la vois déjà, je tends les mains,   

j’ai déjà la gloire, l’amour.

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Ah ! ce n’est qu’au couchant qu’elle rit,   

sur la ligne d’ombre lointaine,

et me semble en silence montrer   

le lointain toujours plus au loin.

 

Le chemin parcouru, la douleur   

me désigne son doigt tacite ;

tout-à-coup – on entend bruire à peine –   

elle est au silence infini.

Giovanni Pascoli, Myricae, 1891 (1re éd.)

Trad. Jean-Charles Vegliante  

 

                                    A l'occasion, bien jolie, de la reprise des jeudis asphodéliens consacrés à la poésie, je vous présente Giovanni Pascoli, né dans la campagne d'Emilie-Romagne en 1855 et mort à Bologne en 1912. Quand vous lirez La félicita je devrais être quelque part du côté de cette université si réputée depuis longtemps. Pascoli la fréquenta tant étudiant que professeur. D'autres élèves: Erasme, Dürer, Copernic, Goldoni, Antonioni, Pasolini. Il fut un temps où le savoir du monde était bolonais. Toute la barbarie aussi, en 1980, quand 85 personnes explosèrent à la gare centrale. J'ai failli revenir sur Giorgio Bassani le Ferrarais mais j'en ai déjà parlé plusieurs fois. Pascoli, jusqu'à cette semaine j'ignorais son nom. Ce n'est pas la première fois que La Poésie du jeudi nous permet de l'inédit.

 

 

                     

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02 juillet 2016

L'Ecrivraquier/7/L'amour du lot

                                Ce texte, délivré par L'Ecrivraquier, s'inscrit aussi dans la délicieuse fantaisie ludique et mensuelle de  Filigrane (La Licorne), qui ce mois-ci nous priait d'un sonnet dont le premier vers serait celui d'un poème célèbre.

L'Ecrivraquier 

Les nuages couraient sur la lune enflammée

L'avait bien dit, l'Alfred et l'agonie canine

En une lande alpestre ou faut-il dire alpine

Eut son petit succès, hop, un quatrain. Calmé,

vigny-timbre

Canis lupus, se sachant ainsi en sursis

Ni agneau ni renard lui laissant le beau rôle

La Fontaine tari, la Faucheuse le frôle

Maître Loup voit sa fin, le mode en est précis.

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Oublions le cruel et ne pensons qu'aux yeux

Lubriques à souhait que le Tex intégral

Lui octroya devant des appâts généreux.

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Ainsi je m'ysengrine, ainsi, je m'enlouvise

Exophtalmé,  étoilé devant le sein graal

Qui et le coeur et l'âme et les sens m'atomisent.

                            Outre la Licorne je me dois de remercier par ordre d'entrée en scène Alfred de Vigny, Jean de La Fontaine et Tex Avery.

                               

 

                          

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28 juin 2016

L'Ecrivraquier/6/Lendemains

L'Ecrivraquier    Guilllaume et Charles, merci d'avoir existé, et d'aider les désarçonnés.

Passent les jours et passent les semaines,

Ni temps passé ni les amours reviennent.

Comme il avait raison le trépané grippé.

Rien à espérer sur ce thème horloger.

Tant d'autres l'on déjà fait, me cachant l'or du ciel

Qui dessèchent et ma plume et tarissent le miel

Qu'immodeste je croyais un peu mien

Aux jours d'antan émouvants et sereins.

L'heure ne semble plus aux lits d'odeurs légères

Seuls les divans tombeaux restent de Baudelaire.

Se résoudre au calme de l'oubli

De ces médiocrités alourdi

Cheminer sous la dague, claudiquer

Voir là-bas l'érèbe guetter

Fièvre ultime

Déraison de l'intime

S'en accommoder, s'assoupir?

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Non, ce serait susciter l'ire

De ces deux soeurs,

Leur briser un petit bout de coeur

souris

Alors, bosselé et goutteux

Couturé, besogneux

Je ne mouline ni ne claironne

Ni ne fanfaronne

Ce retour de guerrier fatigué

Décidé.

 

 

 

 

 

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09 juin 2016

La poésie du jeudi, Henri de Régnier

Poésie Aspho

                             Avec tous mes voeux à Asphodèle l'initiatrice et toute ma gratitude à Ecriturbulente, et bien que peu loquace actuellement, j'ai tenu à ce rendez-vous poésie. M. de Régnier semble bien sévère, comme beaucoup de portraits de ces années. Mais j'aime ce poème, tout simplement.

Le jardin mouillé

A petit bruit et peu à peu

Sur le jardin frais et dormant

Feuille à feuille, la pluie éveille

L'arbre poudreux qu'elle verdit

Au mur on dirait que la treille

S'étire d'un geste engourdi.

sans-titre

L'herbe frémit, le gravier tiède

Crépite et l'on croirait, là-bas

Entendre sur le sable et l'herbe

Comme d'imperceptibles pas. 

Le jardin chuchote et tressaille

Furtif et confidentiel

L'averse semble maille à maille

Tisser la terre avec le ciel.

Henri de Régnier (1864-1936)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 mai 2016

La poésie du jeudi, Georges Rodenbach

Poésie du jeudi

L'aquarium est si bleuâtre, si lunaire

L'aquarium est si bleuâtre, si lunaire ;

Fenêtre d'infini, s'ouvrant sur quel jardin ?

Miroir d'éternité dont le ciel est le tain.

Jusqu'où s'approfondit cette eau visionnaire,

Et jusqu'à quel recul va-t-elle prolongeant

Son azur ventilé par des frissons d'argent ?

C'est comme une atmosphère en fleur de serre chaude ...

De temps en temps, dans le silence, l'eau se brode

Du passage d'un lent poisson entr'aperçu

Qui vient, oblique, part, se fond, devient fluide ;

Fusain vite effacé sur l'écran qui se vide,

Ebauche d'un dessin mort-né sur un tissu.

Car le poisson s'estompe, entre dans une brume,

Pâlit de plus en plus, devient presque posthume,

Traînant comme des avirons émaciés

Ses nageoires qui sont déjà tout incolores.

Départs sans nul sillage, avec peine épiés,

Comme celui des étoiles dans les aurores.

Quel charme amer ont les choses qui vont finir !

Et n'est-ce pas, ce lent poisson, une pensée

Dont notre âme s'était un moment nuancée

Et qui fuit et qui n'est déjà qu'un souvenir ?

Georges Rodenbach (1855-1898)

Georges_Rodenbach,_portrait

                                       L'univers du Belge Georges Rodenbach ne se limite pas au roman relativement célèbre, bien qu'assez peu lu finalement, Bruges la Morte. Lisant quelques-uns de ses textes j'ai aimé cet univers qu'il faut cependant déguster modérément. C'est que cet auteur, au moins dans de nombreux poèmes, fait preuve d'une grande sensibilité mais qui frise souvent le morbide. Homme de canaux et de brouilllards nordiques, de dimanches en sombre, de carillons un peu démoralisants, j'ai trouvé que certaines chansons de Brel partageaient cette mélancolie. Ami de Mallarmé et de Claude Monet, Georges Rodenbach a beaucoup vécu à Paris. Une appendicite l'emporta à 43 ans vers le Père-Lachaise.

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28 avril 2016

La poésie du jeudi, Edualc Eeguab d'après Dino Buzzati

Poésie du jeudi

Ecriture

Vacillant

Terreur de ce quartier laid de Turin

Il avait broyé des échines

Près d'une décennie

Maîtres et chiens de la basse ville

En frissonnaient si souvent

Ses morsures cuisaient toujours ça et là

Et les fuites apeurées

Rythmaient comme avant des journées

Jusqu'à ce petit matin de novembre

Froid piquant Piémont

Où le hideux molosse jaunâtre

Lui avait longtemps résisté

Finalement vaincue, la bête en rupture

Haletait dans quelque ruelle sombre

Mais le maître, cette fois blessé

Savait dorénavant

Sa chute prochaine

Et la fatale échéance

Vainqueur une fois encore

Pour combien de temps.

Avant le glas.

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                                                  Ce texte doit tout à l'immense Dino Buzzati, adapté, modestement, d'une de ses nombreuses et fabuleuses nouvelles, l'une des plus inquiétantes, et il y en a beaucoup, d'inquiétantes. Il y a  aussi beaucoup de chiens dans les nouvelles de Dino. Et donc de chiens inquiétants. Le tyran malade raconte l'histoire d'un chien qui fait régner l'ordre ou la terreur, c'est selon, jusqu'au jour où d'inquiétant, il devient inquiet. Et c'est plus grave. On retrouve évidemment la thématique de l'attente du jour, de l'attente de l'attaque des Tartares, proches, probablement. Et plus généralement toute la littérature de Buzzati, le temps assassin, les quotidiennes déceptions, la vacuité. Le pire étant toujours sûr chez Buzzati, on ne devrait donc même pas s'en émouvoir. Et pourtant... C'est parfois à rendre malade, comme le tyran. Oh Dino, pourquoi t'ai-je rencontré?

 

 

 

 

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14 avril 2016

La poésie du jeudi, ?

Poésie du jeudi

                                Bon, d'accord, j'ai pas tout à fait joué le jeu cette semaine. J'espère qu'Asphodèle ne m'en tiendra pas rigueur. Quand c'est un peu moyen, la vie, quand l'horloge semble s'affoler, quand de quelque côté que l'on se tourne tout ou presque paraît rictus, quand les incandescences se font rares, il reste la Poésie. Je sais que le film est loin d'être un chef d'oeuvre absolu, il est seulement très plaisant. Maurice Jarre y est un peu lourd. On a pu accuser Le Cercle... de démagogie. C'est vrai qu'il n'est pas exempt de facilités ni de ficelles un peu voyantes, mais il m'avait touché. Je l'avais vu quatre fois en deux semaines lors de la sortie. Je n'étais pourtant plus de l'âge des élèves. J'étais de l'âge de Mr.Keating. Depuis je l'ai revu huit fois. Souvent j'y pleure encore un peu. Je suis parfois moqué pour ça. Ce n'est pas un film pour la Cinémathèque. C'est un film pour les coeurs. Allez! Debout!

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