20 mars 2014

La poésie du jeudi: Jules Supervielle

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                                         Jules Supervielle, né en 1884 à Montevideo, devint orphelin à un an. Sa vie fut partagée entre France et Amérique du Sud. Romancier (L'homme de la pampa), nouvelliste (L'enfant de haute mer), ami de Rilke et de Henri Michaux, ce poète mourut en 1960. Sa tombe pyrénéenne à Oloron Sainte Marie , où moururent ses parents lorsqu'il avait huit mois, porte une bien jolie épitaphe. "Ce doit être ici le relais/ Où l'âme change de chevaux."

La goutte de pluie

Je cherche une goutte de pluie

Qui vient de tomber dans la mer.

Dans sa rapide verticale

Elle luisait plus que les autres

Car seule entre les autres gouttes

Elle eut la force de comprendre

Que, très douce dans l’eau salée,

Elle allait se perdre à jamais.

Alors je cherche dans la mer

Et sur les vagues, alertées,

Je cherche pour faire plaisir

À ce fragile souvenir

Dont je suis seul dépositaire.

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Mais j’ai beau faire, il est des choses

Où Dieu même ne peut plus rien

Malgré sa bonne volonté

Et l’assistance sans paroles

Du ciel, des vagues et de l’air.

                                                                Jules Supervielle (La Fable du Monde)

                           

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06 mars 2014

La poésie du jeudi, William Butler Yeats

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                                           Merci encore à Asphodèle pour cette organisation sans faille qui nous offre de délicieux moments de découvertes et de redécouvertes, dans l'infinie variété de la poésie. L'occasion pour moi de relire un peu du grand poète irlandais W.B.Yeats dont j'ai choisi Le voyage d'Aengus. Je vous en propose ma propre traduction, celle d'un amateur, ça va de soi.

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                                        De plus, coup double, vous connaissez ma folkmania, de grands musiciens ont chanté Yeats, Joni Mitchell, The Waterboys et mon si cher Donovan qu'on s'obstine à ignorer, scandale que je vais tenter de réparer,si peu que ce soit. Son interprétation figure sur un double album très ancien où il chantait aussi Lewis Carroll. Et la vidéo est magnifiquement illustrée.

The song of wandering Aengus

I went down to the hazel wood,

Because a fire was in my head,

I cut and peeled a hazel wand,

And hooked a berry to a thread;

And when white moths were on the wing,

And moth-like stars were flickering out,

I dropped the berry in a stream,

And hooked a little silver trout.

When I had laid it on the floor

I went to blow the fire aflame,

When something rustled on the floor,

And someone called me by my name;

It had become a glimmering girl

With apple blossoms in her hair

Who called me by my name and ran

And faded in the brightening air.

Though I am old with wandering

Through hollow lands and hilly lands.

I will find out where she has gone,

And kiss her lips and hold her hands;

And walk among long dappled grass,

And pluck till time and times are done

The silver apples of the moon,

The golden apples of the sun.          

                       

 

 

J'allai jusqu'au bois de noisetier

La tête comme incendiée

Je taillai une baguette de coudrier 

Et pendis une baie à mon fil

Et quand les phalènes reprirent leur vol

Et les étoiles filantes leurs tremblements

Je plongeai la baie dans le torrent

Harponnai une vive truite argentée 

Quand je l'eus posée là par terre

J'allai pour ranimer le feu

Mais quelque chose frémit à terre

Et quelqu'un appela mon nom :

Apparut une fille lumineuse 

Des fleurs de pommier aux cheveux

Qui dit mon nom encore puis s'en fut

Disparut dans l'air comme avivé

Et bien que las des voyages

Par basses terres et collines

Je trouverai où elle se cache

Je baiserai ses lèvres et ses mains

Et là parmi les longues herbes mûres

Je cueillerai longtemps, longtemps

Les pommes d'argent de la lune

Les pommes d'or du soleil

William Butler Yeats ( 1865-1939)

 

 

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20 février 2014

La poésie du jeudi, Stéphane Mallarmé

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                                  Très méconnu, en tout cas de moi, Stéphane Mallarmé est pourtant copieusement cité sans même qu'on le sache. J'avais oublié mais l'ai-je jamais su, que cette phrase, la première de Brise marine était de lui. Perclus depuis un siècle sous l'accusation d'hermétisme, et si Mallarmé pouvait aussi hanter les sacs à main d'étudiantes? En toute simplicité. Sans mâts ni loi.

Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux

Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe

Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,

Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !

Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …

Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !

Stéphane Mallarmé (1842-1898)

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06 février 2014

La poésie du jeudi, William Wordsworth

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                                    Me la jouant un peu bilingue j'ai cette semaine eu comme un goût d'Albion, certes un peu revisité par Hollywood. Rares sont les films portant en titre une phrase d'un poème. Il y en a quelques-uns cependant dont ce magnifique film d'Elia Kazan avec Natalie Wood, qui conclut ainsi La fièvre dans le sang, banal titre français de Splendour in the grass. A déguster de préférence en V.O., un oeil sur la traduction.  Merci à Asphodèle qui chaque quinzaine me donne envie de piocher quelques lignes dans L'Internationale de la Poésie, puisse-t-elle demain,être le genre humain.

Though nothing can bring back the hour

Of splendour in the grass,of glory in the flower

We will grieve not, rather find

Strength in what remains behind

 Bien que rien ne puisse ramener le temps

De l'éclat de l'herbe, de la splendeur des fleurs 

Nous ne nous lamenterons pas,

Mais puiserons des forces dans ce qui en subsiste.

William Wordsworth (1770-1850)

                                             

 

                                      

 

 

 

 

 

 

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23 janvier 2014

La poésie du jeudi, Charles Cros

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Dans la clairière

 

Pour plus d'agilité, pour le loyal duel,

Les témoins ont jugé, qu'elles se battraient nues.

Les causes du combat resteront inconnues.

Les deux ont dit : Motif tout individuel.

 

La blonde a le corps blanc, plantureux, sensuel ;

Le sang rougit ses seins et ses lèvres charnues.

La brune a le corps d'ambre et des formes ténues ;

Les cheveux noirs-bleus font ombre au regard cruel.

 

Cette haie où l'on a jeté chemise et robe,

Ce corps qui tour à tour s'avance ou se dérobe,

Ces seins dont la fureur fait se dresser les bouts,

 

Ces battements de fer, ces sifflantes caresses,

Tout paraît amuser ce jeune homme à l'oeil doux

Qui fume en regardant se tuer ses maîtresses.

 

Charles Cros (1842-1888)

 

Charles_Cros_1977

 

                               Ce que j'aime particulièrement dans cette belle rubrique bimensuelle initiée par Asphodèle c'est que bien souvent le hasard, en ce qui me concerne, préside à de jolies découvertes. J'ai rarement une idée précise mais quelques noms de poètes qui clignotent. Alors je musarde, la toile peut s'avérer si riche en surprises. Charles Cros, chanté par Trenet,un compatriote du Languedoc, et honoré d'un prix du disque qui porte son nom, nous prouve avec éclat qu'on peut être de formation scientifique, chimiste, l'un des pères du phonographe, et poète, voire chansonnier. Et puis je vous fais une confidence:qu'est ce que j'aurais aimé être le jeune homme de ce poème.Fantasme inavouable, tant pis, tout comme lui je vous fais les yeux doux. 

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09 janvier 2014

La poésie du jeudi, François-René de Chateaubriand

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Les adieux

Le temps m’appelle : il faut finir ces vers.

A ce penser défaillit mon courage.

Je vous salue, ô vallons que je perds !

Ecoutez-moi : c’est mon dernier hommage.

Loin, loin d’ici, sur la terre égaré,

Je vais traîner une importune vie ;

Mais quelque part que j’habite ignoré,

Ne craignez point qu’un ami vous oublie.

Oui, j’aimerai ce rivage enchanteur,

Ces monts déserts qui remplissaient mon coeur

Et de silence et de mélancolie ;

Surtout ces bois chers à ma rêverie,

Où je voyais, de buisson en buisson,

Voler sans bruit un couple solitaire,

Dont j’entendais, sous l’orme héréditaire,

Seul, attendri, la dernière chanson.

Simples oiseaux, retiendrez-vous la mienne ?

Parmi ces bois, ah ! qu’il vous en souvienne.

En te quittant je chante tes attraits,

Bord adoré ! De ton maître fidèle

Si les talents égalaient les regrets,

Ces derniers vers n’auraient point de modèle.

Mais aux pinceaux de la nature épris,

La gloire échappe et n’en est point le prix.

Ma muse est simple, et rougissante et nue ;

Je dois mourir ainsi que l’humble fleur

Qui passe à l’ombre, et seulement connue

De ces ruisseaux qui faisaient son bonheur.

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 François-René de Chateaubriand, Tableaux de la nature

                                

                                          Personnellement la période des fêtes est très loin de m'euphoriser et m'a plutôt donné envie de relire quelques lignes de ce pionnier d'un certain romantisme, qui avait encore un pied dans le Siècle des Lumières.

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19 décembre 2013

La poésie du jeudi, Emile Nelligan

 

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Me sentant l'âme allegretto

Et furetant pour vous séduire

Quatre cordes,un piquant tempo

Que j'offre à votre doux plaisir

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                                     C'est en ces termes que j'ai choisi le poète québecois Emile Nelligan, sorte d'archange fulgurant né la veille de Noël 1879, et  qui fut interné à 20 ans pour le reste de ses jours. On pense évidemment à d'autre météores. Merci Asphodèle pour avoir réveillé l'amateur de poésie qui somnolait en moi.

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 Le violon brisé

Aux soupirs de l'archet béni,

Il s'est brisé, plein de tristesse,

Le soir que vous jouiez, comtesse,

Un thème de Paganini.

 

Comme tout choit avec prestesse !

J'avais un amour infini,

Ce soir que vous jouiez, comtesse,

Un thème de Paganini.

 

L'instrument dort sous l'étroitesse

De son étui de bois verni,

Depuis le soir où, blonde hôtesse,

Vous jouâtes Paganini.

 

Mon coeur repose avec tristesse

Au trou de notre amour fini.

Il s'est brisé le soir, comtesse,

Que vous jouiez Paganini.

 

Emile Nelligan (1879-1941)

 

 

 

 

 

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05 décembre 2013

La poésie du jeudi, Guy de Maupassant

 chromo-oiseau-couronnc3a9-ana-rosa1     C'est au hasard parfois que je distille ces quelques lignes pour le joli jeudi d'Asphodèle qui m'accueillera, j'en suis sûr, bien que retardataire. J'ai aimé ce texte que j'ignorais il y a douze heures. Maupassant n'est pas que l'immense conteur drôlatique et réaliste que l'on sait.

Sauve-toi de lui….

 

Sauve-toi de lui s’il aboie;

Ami, prends garde au chien qui mord

Ami prends garde à l’eau qui noie

Sois prudent, reste sur le bord.

Prends garde au vin d’où sort l’ivresse

On souffre trop le lendemain.

Prends surtout garde à la caresse

Des filles qu’on trouve en chemin.

Pourtant ici tout ce que j’aime

Et que je fais avec ardeur

Le croirais-tu? C’est cela même

Dont je veux garder ta candeur.

 

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 2 juillet 1885 La Fournaise, Chatou

Guy de Maupassant, Poésies diverses

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21 novembre 2013

La poésie du jeudi, Gérard de Nerval

                                  Le poète, à la femme d'un poète. Le poète c'est mon pauvre Gérard, mon pauvre "pays" des forêts du Valois. La dame, c'est la femme du grand poète allemand Heine, si francophile qu'il voulait qu'on l'appelle Henri. Elle, il l'avait nommée Mathilde. Henri est à Montmartre, avec Mathilde, Gérard au Père-Lachaise. Avait-elle pour lui les yeux de Sylvie? Sommes-nous dans les Chimères. Je pense à toi, Gérard, dans les rues de Senlis.

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Vous avez des yeux noirs, et vous êtes si belle,     

Que le poète en vous voit luire l'étincelle     

Dont s'anime la force et que nous envions :     

Le génie à son tour embrase toute chose ;     

Il vous rend sa lumière, et vous êtes la rose     

Qui s'embellit sous ses rayons.

 

Gérard de Nerval, A Madame Henri Heine

 

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07 novembre 2013

La poésie du jeudi, Boris Vian

chromo oiseau couronné ana-rosa(1) A propos de guerre, de novembre et de deuil (j'aime tout spécialement "une abeille de cuivre chaud").

 

L’Evadé

 

Il a dévalé la colline

Ses pas faisaient rouler les pierres

Là-haut entre les quatre murs

La sirène chantait sans joie

 

Il respirait l’odeur des arbres

Avec son corps comme une forge

La lumière l’accompagnait

Et lui faisait danser son ombre

 

Pourvu qu’ils me laissent le temps

Il sautait à travers les herbes

Il a cueilli deux feuilles jaunes

Gorgées de sève et de soleil

 

Les canons d’acier bleu crachaient

De courtes flammes de feu sec

Pourvu qu’ils me laissent le temps

Il est arrivé près de l’eau

 

Il y a plongé son visage

Il riait de joie il a bu

Pourvu qu’ils me laissent le temps

Il s’est relevé pour sauter

 

Pourvu qu’ils me laissent le temps

Une abeille de cuivre chaud

L’a foudroyé sur l’autre rive

Le sang et l’eau se sont mêlés

 

Il avait eu le temps de voir

Le temps de boire à ce ruisseau

Le temps de porter à sa bouche

Deux feuilles gorgées de soleil

 

Le temps d’atteindre l’autre rive

Le temps de rire aux assassins

Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre.

 

Boris Vian, Chansons et Poèmes

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