23 novembre 2017

Quelques mots sur quelques films

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                                            Faute d'amour est un film terrifiant comme Le retour, comme Leviathan. Que le cinéma de Zviaguintsev est troublant, jusqu'au malaise. Et comme la Russie semble le pays idéal pour la dérive,les dérives. Un couple se déchire dans la banalité d'une banlieue de Moscou ou Saint Petersbourg. De toute façon  on n'est nulle part. Dans un no love's land hideux et terrible où des parents glissent le doigt sur leurs tablettes, sans émotion, leur enfant étant en fugue, rien de plus, rien de grave. J'ai eu froid et j'ai pensé à Leonard Cohen " I've seen the future, it is murder".Andrei Zviaguintsev est d'ores et déjà un immense cinéaste mais ne comptez pas  sur lui pour vous sentir bien.

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                                 Un peu contraire, jouant la carte du mélo et de la différence, mais intelligemment construit sur l'aventure de deux adolescents sourds en fugue à New York en 1927 et 1977, Le musées des merveilles sait nous bouleverser. La Big Apple en noir et blanc, juste avant l'irruption du cinéma parlant, est très joliment filmée et ce conte initiatique transfigure la quête de ces  deux enfants sourds à la poursuite de leurs destins. Pour la magie on pense à Hugo Cabret qu'adapta Scorsese. Rien d'étonnnant, Brian Selznick étant l'auteur des  deux romans. Le film doit beaucoup à ses deux jeunes acteurs. Todd Haynes rend hommage aux grands mélodrames silencieux, et à la ville de tous les possibles. Bien sûr, quelques-uns, pas très nombreux, ont fait la fine bouche. Et Cannes l'a soigneusement ignoré. Moi j'ai trouvé qu'on était proche de la perfection. Space oddity de Bowie, la version d' Also sprach Zarathustra par le pianiste brésilien Deodato que je n'avais pas entendue depuis des siècles, une très belle musique originale de Carter Burwell, de jolis glissements des scènes identiques entre l'époque de Rose et celle de Ben, une poésie de tous les instants, autant de raisons de voir Wonderstruck.

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                                   Une séance ciné-philo a été consacrée au document d'Amos Gitai, un de plus, A l'Ouest du Jourdain. On connait depuis si longtemps le long combat de Gitai pour une solution pacifique du séculaire conflit. Pas mal d'intellectuels israéliens, écrivains, cinéastes, savants, luttent ainsi pour faire triompher la raison. C'est peu dire que c'est pas gagné. Le public a été très intéressé et la discussion s'est bien engagée, mais le sujet est si complexe. Certains ont vu le verre à moitié plein, les scènes de fraternisation des mères des deux côtés, le trouble de certains soldats d'Israel se remettant en question. Mouais... Moi, qui pèche rarement par excès d'optimisme, j'y ai surtout entendu un gamin de douze ans rêver de martyre d'une part, et un journaliste plutôt désespéré prévoyant que pour des raisons de démographie la solution négociée sera tout bonnement définitivement impossible d'ici quelques années. Terrifiant, glaçant et, à mon sens, probable. A l'Ouest du Jourdain est bien sûr un film à voir. Sans illusions.

 

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20 novembre 2017

Je revisite ma cinémathèque/Arsenal

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                                          1928, Alexandre Dovjenko et le souffle des grandes années, faut-il dire soviétiques, russes, ukrainiennes. Etonnament ce film dormait sur mes étagères depuis un fameux bail alors que son presque jumeau, La terre, est au firmament de mes classiques muets. Ce que La terre est aux paysans, Arsenal l'est aux ouvriers. Propaganda? Bien sûr et pas qu'un peu. Grand film? Bien sûr et pas qu'un peu. D'une durée de 1h06, du moins dans la version DVB que je possède, pas trop fiable, et là on se prend à rêver que certains pensums actuels ne durent que ce temps là, Arsenal est un poème lyrique où les petits, les sans grade, les perdants immuables tiennent le premier rôle. C'est certes la grande histoire mais au travers de quelques destins individuels.

                                         On l'a souvent écrit, les grands films soviétiques ont posé la légimité du montage, étape majeure, de la fabrication, terme très approprié, d'un film. Il y a dans Arsenal des scènes d'une cruauté inouie, une quintessence de la misère paysanne, un laboureur usé frappe un cheval étique,  un soldat en proie aux gaz hilarants, des exécutions où l'ombre des condamnés leur emboîte le pas  et s'écroule. Par ailleurs Dovjenko fait preuve d'inventivité avec plusieurs cadrages audacieux et une superbe parabole où un accordéon expire lors du déraillement d'un train. Il y a comme ça pas mal d'idées dans ce film.A ce stade plus question de polémique ni d'idéologie. Il reste du cinéma, celui qui se suffit à lui-même, même s'il demande, c'est vrai, un effort au spectateur.

                                         1918, Timosh, soldat ukrainien déserte et rentre à Kiev. Revenu dans sa ville natale, Timosh , dégoûté, se révèle un meneur et c'est tout un peuple harassé qui se jette dans le bolchevisme, la seule issue possible aux malheurs qui l’accablent. Mais dans une Ukraine indépendante le gouvernement central est aux mains de la bourgeoisie. Timosh exhorte les ouvriers de l’arsenal maritime à se lancer dans une grande grève. Le gouvernement russe décide de noyer cette fronde dans le sang... Arsenal s'adresse à mon sens à l'intelligence du spectateur, supposé apte à décrypter au delà des sentences bien carrées les avancées contradictoires d'un pays qui, aux dernières nouvelles, n'en a pas encore fini. Il y a quelques films qu'à mon sens il est bon de voir deux fois de  suite. Arsenal est de ceux-là.

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24 octobre 2017

Tenue

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                                Je n'avais jamais lu La promesse de l'aube mais la prochaine sortie ciné d'une nouvelle adaptation du récit de Romain Gary, après celle de Jules Dassin avec Melina Mercouri, m'a donné envie de réparer cette négligence. Bien m'en a pris. C'est un hommage à sa Mère Courage, ça je le savais car l'histoire est un peu connue. Mais c'est aussi une formidable leçon de vie, de ténacité, voire d'humour, en même temps qu'un bel objet littéraire, devenu un classique. Gary (avec ses avatars) fait partie de ces écrivains qui n'ont pas oublié de vivre, des hommes d'action(s) au sens propre. C'est plus fréquent chez les écrivains journalistes, Hemingway, Kessel. mais Romain Gary, il est vrai, a eu plusieurs vies, qu'il a failli perdre à plusieurs reprises en avion notamment. Il parle rudement bien de ces aéroplanes du début de la guerre, hors d'âge.

                               Début du livre, 1960, Big Sur, Californie, ça a dû plaire à Patrick Villaseurat, Romain Gary revient sur sa jeunesse et sur sa mère, sa mère qu'il ne quittera jamais malgré ses voyages et ses combats, ses blessures et ses amours. Je parle là surtout de l'idée de sa mère. Ce livre a eu un grand succès. Mais connait-on si bien Romain Gary? Pilote, combattant, diplomate, couturé de balafres comme constellé de décorations, diplomate, romancier, cinéaste (vu aucun de  ses  deux films ce qui semble mieux ainsi), gaulliste, européen avant l'heure, un homme comme on en fait peu. Fou de la France par hérirtage maternel. La promesse de l'aube donne envie de citer des  centaines  de lignes du récit, et je vais y céder un peu. Moins envie de voir le film avec Pierre Niney, fin décembre. Plus envie encore de lire d'autres oeuvres de cet auteur protéiforme et insaisissable. J'avais déjà aimé il y a fort longtemps Clair de femme, et plus encore La nuit sera calme, un peu testamentaire. Je crois avoir hélas égaré le vieil exemplaire de mon père ce lecteur des Racines du ciel avant même de l'avoir lu. Ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux. Le grand John Huston en a tenté l'adaptation et lui non plus, ce n'est pas  ce qu'il a fait de mieux.

                              Romain Gary fut parmi les écrivains qui choisirent leur nuit de départ. Nul doute qu'il ait retrouvé avec la grande paix la veste d'aviateur dont il parle si joliment dans La promesse de l'aube.

                             "Elle fumait trois paquets de gauloises par jour. Il est vrai qu'elle ne terminait jamais une cigarette, l'écrasant à peine entamée, pour en allumer aussitôt une autre. Elle avait découpé dans une revue la photo d'un défilé militaire et la montrait aux clientes, leur faisant admirer le bel uniforme qui allait être mien dans quelques mois." 

                               Cherchant un pseudo pour la carrière littéraire de son fils adolescent "Il faudrait quelque chose comme Gabriele d'Annunzio, dit ma mère. Il a dû faire souffrir la Duse terriblement."

                               "Nous passâmes une nuit paisible en mer dans la soute à charbon, bercés par des rêves de gloire inouïe. Je fus malheureusement réveillé par le clairon juste comme j'allais effectuer mon entrée à Berlin sur un cheval blanc".

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30 septembre 2015

Vladimir et Vladimir

Masse_critique

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                                Quelle bonne prise cette fois avec Babelio qui fidèlement me demande souvent mon avis, des plus favorables aujourd'hui avec le très bon roman de Bernard Chambaz Vladimir Vladimirovitch, pas du tout une biographie du tsar avec cependant des éléments réels de la vie de ce fabuleux personnage de roman qu'est Poutine. En fait Poutine a un homonyme, au moins un, et ce Vladimir Vladimirovitch, qui est en plus né le même jour, a été frappé lors des J.O. de Sotchi par la tristesse dans le regard du président devant l'élimination de l'équipe russe de hockey."Une tristesse d'enfant, des yeux de phoque". Et l'on sait la détresse du phoque en Alaska ou plutôt en l'occurrence au Kamchatka.

                              Alors V.V.Poutine le cheminot continue d'écrire dans ses cahiers noir et rouge sur V.V.Poutine le président. Il le fait depuis l'accession au pouvoir de ce dernier, évènement qui a en quelque sorte fait basculer sa vie. Pourtant aucune haine du modeste pour le puissant, pas non plus une vraie fascination. Mais un sentiment ambigu et très romanesque que Vladimir le petit tente de mettre noir sur blanc en racontant à sa manière la vie de Vladimir le grand. Enfance, KGB, ascension, omniprésence et omnipotence, décrivant ainsi un Poutine le président comme un personnage certes peu sympathique mais tellement "bon client" pour une littérature de qualité. Et Vladimir le modeste continue sa vie, un peu aléatoire, maintenant retraité du tramway, lui qui fut jadis professeur d'université, patineur et peintre du dimanche à la vie privée moyenne depuis son amour perdu pour Tatiana et ses petits arrangements avec Galina.

                              Pourquoi sur ses calepins de moleskine s'obstine-t-il à ces quelques mots, et pourquoi tous ces articles de  presse concernant Vladimir le puissant? "19 février, tristesse dans ses yeux, phoques, aquarium". Probablement une sorte d'osmose avec ce pays occupant un cinquième du monde et, dans les carnets de Vladimir toute l'histoire de la Russie brutale comme un ours, chafouine comme une zibeline, pays géant passionnant et démesuré, inégalitaire comme pas permis, tellement ailleurs et dont le roman de Bernard Chambaz a le charme un peu vénéneux, vodka qui nous chavire et bruits de bottes compris du côté de l'Ukraine, cette fois.

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28 mars 2012

Que viva Serguei!

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                Sous ce titre farfelu qui n'est pas sans évoquer une célèbre émission critique deux hurluberlus cinémaniaques dont votre serviteur ont décidé d'unir leurs efforts pour présenter une fois de temps en temps une double analyse pas forcément contradictoire.Ne croyez pas que Christophe soit uniquement versé dans le film d'auteur façon Palme d'Or et moi dans le blockbuster anabolisé.Ne croyez pas le contraire non plus.Et puis,après tout,croyez ce que bon vous semble.De toute façon on ne se connaît pas,lui et moi.On ne se connaît pas mais on ne s'ignore pas non plus.Mais je crois que nous n'avons guère d'à priori,guère,et nous savourons Bergman et Robin des Bois,Tex Avery et Jean-Luc Godard,Mizoguchi et Rossellini,et bien d'autres encore, muets, musicaux, silencieux, bruyants, drolatiques, dramatiques, anciens,très anciens,récents,très récents (pour moi,pas sûr).Nous nous connaissons surtout une passion cinéma galopante,souvent en noir et blanc,et la moindre pellicule peut nous émouvoir ou nous fâcher tout rouge. Je sais que Christophe a à coeur de faire partager son enthousiasme et qu'il a la rigueur d'un véritable historien du cinéma,avec des compétences techniques que je n'ai pas.Je sais que quelque part en Bourgogne il hante les salles obscures (pour les vignobles j'avoue ne pas avoir d'informations),présentant et disséquant le Septième Art.Pour ma part,probablement nettement plus âgé,j'ai animé pas mal de séances cinéphiles,sans y trouver toujours mon compte.Il faut bien admettre que le spectateur plus ou moins estampillé Art et Essai,très ouvert forcément (?) n'aime pas beaucoup la contradiction.Un jour j'ai émis quelques légères réserves sur un film de Ken Loach.Crime de lèse-majesté,on ne touche pas à l'icône.Bien sûr je suis parfois buté et tout aussi mauvaise foi que les autres,mais s'il faut permettre aux autres ce que l'on s'autorise la vie devient fardeau.Bref j'arrête là mon métrage avant que vous ne le trouviez trop long et vous invite à parcourir nos bêtises,nos ratiocinations et nos engouements pour l'attraction de foire des Méliès,Lumière et quelques autres (déjà là,si on veut il y a débat)  qui répond au joli nom de Cinématographe qu'on a,faute de temps raccourci en cinéma,en ciné,en ci (euh non,pas encore). Moi,j'aime bien le côté "graphe" mais c'est vrai que l'écriture est aussi une de mes passions.     

     Quelques lignes sur le contexte car Christophe,de sa rigueur coutumière,vous présentera ça bien mieux. Le tropisme de Hollywood n'a épargné personne pas même Eisenstein.Il serait plus juste de dire qu'Eisentein n'avait pas l'intention d'épargner Hollywood.Fin 1929 la réputation sans pareil du Cuirassé Potemkine lui vaut une invitation par la Paramount.Eisenstein débarque avec ses deux bras droits,Edouard Tissé et Grigori Alexandrov.Les deux premiers projets,adaptés de Cendrars (L'or de Sutter) et du grand romancier américain  Theodore Dreiser (Une tragédie américaine) ne verront jamais le jour,frilosité des producteurs devant les idées d'Eisenstein.Ce dernier rencontre alors Upton Sinclair,l'écrivain,socialiste et riche.Il s'intéresse au projet.Aidé d'artistes mexicains dont le peintre Diego Rivera Eisenstein parcourt le pays et tourne,tourne....Les rushes envoyés à Sinclair semblent lui convenir juqu'à son revirement en 1932. Inachevé, amputé de son quatrième épisode Que viva Mexico rejoignit la cohorte des films maudits. Eisenstein ne revit jamais la totalité des pellicules tournées au Mexique.Au delà des tribulations du film Christophe et moi vous présentons nos sentiments au sujet de cet objet filmique curieux et nécessaire.

       La version présentée de  Que viva Mexico! serait la plus proche de l'idée d'Eisenstein.Grigori Alexandrov, seul survivant à l'époque du triumvirat,raconte ce que vous en a écrit Christophe (du sérieux) et nous présente le pays. L'aigle ramène à l'Empire et les cactus à la terre souvent aride de ce grand pays qui de tout temps fut champion des inégalités.On a vite une idée de la trame qu'Eisenstein voulait pour son film.Amalgamer toute l'histoire du Mexique,de l'Amérique précolombienne aux années contemporaines en passant par la Conquista espagnole.Une histoire à l'échelle d'un semi-continent,où le grotesque le dispute au tragique.Il est des films comme une symphonie mais Que viva Mexico! a l'ardeur d'un oratorio,de feu et de sang,de danse et de mort. Nous y reviendrons.Souvent.L'influence des peintres mexicains et la formation esthétique d'Eisenstein ont fait merveille.

  Prologue

         Minéralité,maître mot avec l'éternité de Que viva Mexico! qui mêle ainsi des pierres,des dieux,des hommes en un carnaval somptueux d'images et de symboles.Les sidérantes similitudes entre les visages des Indiens et les statues multiséculaires des pyramides aztèques,ces traits se confondent en un montage inoubliable. Et ces hommes assis drapés d'une couverture,et ces silhouettes escaladant les parois de ces pyramides lourdes,dégageant une forme d'austérité malgré la présence d'idoles dont les masques se retrouveront dans les différents fiestas mexicaines. Starring la Mort, ai-je écrit plus haut.Car c'est peu dire que souligner l'omniprésente camarde au long des rites funéraires et d'une certaine langueur méphitique.

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        Cette langueur confine à la paresse,une paresse princière que celle des pirogues indiennes, coulant, nonchalance apparente parmi les animaux du crû,singes trépidants,crocodiles et couguars.Le hamac où se love la jolie fille dévêtue ( c'est l'une des plus belles scènes nues que j'aie vues) et ce parfum lascif du Mexique tropical incitent au rêve d'un temps immémorial.

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       Nous sommes encore avec ce premier épisode dans ce Mexique hors du temps et profond,Tehuantepec ou le rêve des jeunes filles.Le sourire de la fille nous invite à la fête prochaine.Elle s'appelle Concepcion et la voix off décrit avec une force documentaire les préparatifs à son mariage avec Abundio.C'est un Mexique de la joie,d'une joie de labeur malgré tout car la vie y est rude.Mais c'est un Mexique où la valeur solidarité signifie quelque chose.Peu à peu Concepcion s'est constitué un collier d'or.Il manque encore une pièce pour pouvoir se marier.Le travail,la cueillette dans ce pays de fruits,ananas,bananes,très présents tout au long de l'épisode,y pourvoiront.L'or ramène évidemment au si douloureux siècle des conquistadors qui baigne le pays tout entier.L'or,le meilleur et le pire.

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            Le village fonctionne en partie selon le matriarcat.Les mères et les marieuses supervisent et la dot et les costumes confectionnés pour ce beau jour.Le regard d'Eisenstein sur ces modestes semble tendre et rousseauiste, c'est du moins l'impression que j'en ai retirée,à voir et revoir,pas très éloignée d'un Robert Flaherty,peut-être.Passage obligé sur le marché très coloré comme il se doit (ça c'est un fameux cliché),mais comment dire les choses autrement bien que Que viva Mexico! soit un film en noir et blanc? Les femmes passent,panier sur la tête,civilisations ancestrales et universelles.Pour les bijoux du collier le compte est bon.Triple ban pour les épousailles.Robes immaculées,foulards et couronnes de fleurs.Les animaux sont de la fête,volailles dans les bras,cochons sur les épaules des hommes pour un défilé.Agapes et la danse,la grâce et la simplicité d'un monde encore figé derrière les immanquables masques.Et chaloupe le rythme de la Sandunga,le chant des rêves des jeunes filles.Sur cette place en fête sous les feux d'artifice Eisenstein enchaîane avec un hamac de tendresse,Concepcion et son mari,et l'enfant au sourire de miel.

La Fiesta

      Tout à la fois fêtes de la Vierge de Guadalupe et du Sang Versé de la Conquête espagnole,ces journées de liesse sont cependant d'un registre assez différent,faisant écho plus porofondément au lourd passé colonial du Mexique,bien plus ancien, ne l'oublions pas,que celui de l'Afrique.Sur les lieux mêmes des pyramides aztèques les Espagnols ont souvent édifié leurs églises,ce qui avait l'avantage de ne guère changer l'itinéraire ainsi immuable des pélerins qui n'avaient donc qu'à modifier leurs idoles.Encore les cultes se mélangèrent-ils la plupart du temps sans trop d'analyse.Le paganisme fut ainsi brûlé au fer rouge.Eisenstein réussit un plan de toute beauté sur quelques moines et quelques crânes.Eisenstein en personne se souviendra de ces images dans Alexandre Nevski.

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    On n'en finirait pas d'ailleurs de citer les influences de ce film.La reconstitution de la Passion du Christ est hallucinante avec l'ascension des pélerins accroupis, jeunes hommes en blanc,véritable chemin de croix,et ce Golgotha de où montent les condamnés à la crucifixion,trois hommes en noir,tiges de cactus sur les épaules, incarnant Jésus et les larrons.Probablement Luis Bunuel a vu  Que viva Mexico!.Telle un mystère sur un parvis médiéval,la première partie de La Fiesta est un monument de cinéma qui impressionne celui qui croit au ciel comme celui qui n'y croit pas.

          La danse macabre suit la colline tragique.Et tournent ainsi la mort,les diables et les dieux.Federico Fellini a dû voir le film.Emplumés,empanachés,les masques virevoltent.Et si la reine de la fête n'était pas la Vierge de Guadalupe mais la Mère des dieux païens d'Amérique latine,autrement maléfique.La question ne laisse pas d'inquiéter.Mais en terre hispanisante tout finit par des toros.Je ne connais pas le point de vue d'Eisenstein sur l'art taurin (?) mais le grandiose et l'humble le disputent au grotesque.Certains en prôneront l'élégance,la ceinture que le matador enroule sur ses reins en un geste de diva,ou la piété filiale,la bénédiction de la mère à ses fils qui vont défier le toro.Enfin dans ces arènes,sponsorisées par des alcools français entre parenthèses, chacun se fait sa thèse.La mienne étant plutôt d'y voir des histrions sur le sable et des pâmoisons dans les tribunes.Cette sarabande  des pantins,fort bien filmée,conduit sous les ovations vers la fin des réjouissances et le corso fleuri des calmes embarcations, pause bienvenue avant les derniers plans de l'épisode.Les péones, adossés aux hauts murs de l'hacienda,entonnent leur chant triste de labeur,leur blues à eux,leur fado.Un milicien dans l'encadrement de la porte,John Ford a dû voir le film.Et le portrait de Porfirio Diaz.

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Maguey

     Le maguey est l'arbre duquel les paysans aspirent le suc pour faire cette eau-de-vie couleur laiteuse qui accompagne la vie des Mexicains.Dans cet épisode situé au début du siècle sous la dictature de Diaz Eisenstein a évidemment choisi son camp,celui de la Révolution,à travers le drame de Sebastian dont la fiancée Maria,en vertu d'une sorte de droit de cuissage a été abusée par un invité lors de sa présentation  au maître selon l'usage.La révolte de Sebastian et de quelques amis est alors filmée avec rage,après les plans pourtant paisibls de Maria et Sebastian ouvrant le chemin des champs de Maguey,sous de lourds nuages malgré tout.Sergio Leone a dû voir Que viva Mexico!.Dans cette sorte de western,éternelle histoire de vengeance et de représailles,la fille du propriétaire trouvant la mort dans la fusillade,le montage alterne les symboles brutaux, éperons, gants, fouets.Le chapeau de la fille roule comme un certain landau...

    Arrêtés, les paysans sont amenés sur la colline,une autre colline pour un autre calvaire,Sam Peckinpah a dû voir cette scène.Enterrés jusqu'au cou les trois hommes vont subir leur martyre.Images inoubliables,notamment ce  plan moyen d'un cavalier paresseusement couché sur le dos sur son cheval tandis que les malheureux sont poussés dans leur fosse.J'ai pas mal consulté de documents sur Que viva Mexico!.Certains évoquent Mantegna et le Quattrocento.

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     Sebastian finit par s'incarner ainsi en une sorte de figure christique.Il est étonnant de voir qu'Eisenstein, plutôt ennemi de l'orthodoxie religieuse,et d'autres orthodoxies d'ailleurs,Eisentein, ce Letton venu du Nord et de l'Est, a assimilé les différentes piétés indiennes et en a fait des valeurs presque universelles.Maria,tout en noir,sur les lieux maudits m'évoque immanquablement les femmes des pêcheurs siciliens.Le Visconti de La terra trema,a dû voir Que viva Mexico!.

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La Soldadera

      Interrompu, le tournage  en restera là.De La Soldadera,quatrième épisode,ne subsistent que quelques photos sur les femmes des soldats,et leurs enfants, promesse d'avenir dont il faudra se contenter.Le réveil du Mexique, du volcanique Mexique,est en marche.En marche jusqu'où,je ne sais,il y aurait à dire du Mexique contemporain, qui fut lontemps dirigé par un Parti Révolutionnaire Institutionnel.

Epilogue

   Bienvenue au festival de crânes.La voici enfin,grande vedette pour le Jour des Morts.La Camarde en personne,superstar dans ce pays qui s'en abreuve,qui sait ce qu'est la violence.Les affiches s'affichent,elle est partout.C'est le temps des crânes qui jouent la castagne,des bougies ,des fruits sur les tombes,des amours dans les buissons des cimetières.C'est le temps de la danse,déhanchements endiablés, sardanes ou tarentelles,.Les enfants s'endonnent à mort joie. Manèges, carnaval, pantins,c'est la noria des cercueils en chocolat et des cadavres exquis,c'est le cas de le dire.Sous les chapeaux les crânes,et sous les ceintures cuisses et croupes légères.Eros et Thanatos,vieux duo de music-hall.

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    Ce n'est pas tout à fait le culte de la mort.C'est sa victoire qui se transforme en déroute.Ce n'est plus la vénération des idoles de pierre.Dans la goguette des squelettes le Mexique méprise la mort,la ridiculise et finit par en triompher par la dérision.Curieux comme ça donne envie de bouger.Pui tombent les masques,celui du gendarme,de l'évêque,du gouverneur,du ministre.Voilà les vrais cadavres ,ceux de la société ancienne que semble enterrer Eisenstein.Et ces gamins gourmands qui se goinfrent de fémurs-nougats et de sucreries morbides,ne seraient-ce pas les fils de la Soldadera?

 http://youtu.be/MkzBQZbGmus Vamos  a bailar!

    L'aventure de Que viva Mexico! est celle d'un homme qui avec quelques amis a su prendre le pouls d'un universtrès éloigné du sien pour l'offrir au monde entier.Si les dieux du cinéma n'ont pas toujours été favorables les oeuvres inachevées sont souvent les plus belles.

 

 

Le site de Claude

 

Critique de Christophe

 

En 1929, Serguei Mikhailovitch Eisenstein, qui venait d’achever La ligne generale,quitta l’Union sovietique avec Grigori Alexandrov (son scenariste et assistant) etEdouard Tisse (son chef operateur) pour accomplir un voyage d’etudes -enparticulier sur le cinema sonore- en Europe. Debut septembre, ils gagnerent laSuisse, ou ils participerent a un congres de cineastes independants a La Sarraz.Expulses de ce pays, le trio passa ensuite par l’Allemagne (ou Eisenstein fit laconnaissance de Joseph von Sternberg), la Belgique, l’Angleterre. Fin novembre,les trois hommes arriverent en France ou, pour survivre (ils avaient quitte leurpays avec vingt-cinq dollars en poche), ils accepterent un projet d’un emigre russe, Leonard Rosenthal, qui leur proposa de produire une oeuvre dans laquelle Mara Giriy, sa maitresse, tiendrait le role principal. Mais invite par la Paramounta Hollywood, Eisenstein abandonna en cours de route le tournage de ce poememusical impressionniste, dont il confia l’achevement a Alexandrov. Le resultatn’est pas digne de la reputation de l’auteur d’Octobre. De ce travail alimentaire,il dit lui-meme au critique francais Leon Moussinac :

 

Vous savez bien qu’il n’y a pas beaucoup (pour ne pas dire plus) de moi la-dedans, excepte les principes et possibilite d’application du son qui y sont popularises.

 

[…]

 

En tous cas, on a eu de ce film ce que l’on a voulu on a pu tenir financierement a Paris, jusqu’au voyage transatlantique

 

 

 

 

 

. Il dut neanmoins assumer la paternite de cette oeuvre,Rosenthal ayant menace de ne pas payer le travail effectue si son nom ne figurait pas au generique.Eisenstein et Tisse quitterent Cherbourg a bord de l’Europa le 8 mai 1930.Quatre jours plus tard, ils etaient a New-York. Apres avoir donne une serie deconferences dans de grandes universites (Boston, Harvard, Columbia, Princeton),ils atteignirent Hollywood le 16 juin, ou ils rencontrerent Chaplin, von Stroheim,Fairbanks, Disney, Griffith, Lubitsch, Flaherty, Dietrich… La Paramount proposaalors a Eisenstein d’adapterLa Tragedie americaine de Theodore Dreiser. Desdesaccords profonds sur le discours du film se firent cependant bientot jourentre le cineaste et le studio americain, qui finit par resilier son contrat le 23 octobre. Le projet echut finalement a Josef von Sternberg (a noter qu’uneseconde version, signee George Stevens, sortira en 1951 sous le titreUne place au soleil, avec Montgomery Clift, Elizabeth Taylor et Shelley Winters). Le 18 novembre, le Departement d’Etat refusa de prolonger le permis de sejour du trio(Alexandrov avait finalement rejoint ses deux compatriotes). Les trois hommesn’avaient plus d’autre choix que de retourner dans leur pays. Une solution se presenta toutefois a eux grace a l’ecrivain Upton Sinclair, qui leur offrit de produire un film au Mexique.

 

 

 

Le tournage de Que viva Mexico ! commenca le 13 (selon Steven Bernas) ou le 14 decembre (Barthelemy Amengual) par des prises de vue de la fete de la Vierge de Guadalupe et d’une course de taureaux, ce qui valut a Eisenstein d’etre arrete par la police (il filmait sans autorisation). Rapidement libere, il rencontra plusieurs artistes mexicains, tels David Alfaro Siqueiros, Roberto Montenegro,Diego Rivera et Jose Clemente Orozco -ce dernier ayant fortement influence l’esthetique de l’episode Maguey (autre nom de l’agave americain)- ainsi que le peintre francais Jean Charlot.Le 14 janvier 1931, l’avion transportant la petit equipe de tournage survolaOaxaca de Juarez au moment precis ou un tremblement de terre detruisait la ville :Le 14 janvier 1931, survint le seisme le plus devastateur de la metropole :de nombreuses habitations s’effondrerent et des edifices publics, tel le Palais du Gouvernement, subirent de graves dommages. Les repliques du seisme semerent la terreur parmi les survivants, et l’on vit les gens dormir dans les rues et les parcs pour ne pas etre surpris par les mouvements sismiques

 

(

 

Memorial des

 

agravios

 

 

 

 

 

, Jorge Pech Casanova, 2006). Les images du cataclysme, immortalisee

 

par Tisse, furent projetees a Mexico huit jours plus tard.Pendant plus d’une annee, Eisenstein parcourut le pays en avion, accumulant un important materiau documentaire. Mais les retards accumules et l’importance des sommes engagees decida in fine Sinclair a interrompre le tournage en janvier1932.Vous savez, ecrivait le 27 janvier le realisateur a Zalka Viertel (scenariste de plusieurs films de Greta Garbo, tel La reine Christine, Anna Karenine ou Marie Walewska), qu’au lieu des quatre mois prevus et d’un budget de 25 000 dollars,qui n’auraient produit qu’un pitoyable documentaire touristique, nous avons travaille treize mois et avons depense 53 000 dollars, mais nous sommes en possession d’un grand film et nous avons developpe l’idee originale. Pour realiser ce developpement, nous avons fait face a d’incroyables difficultes que nous ont causees le comportement et la mauvaise gestion du beau-frere d’Upton Sinclair,

 

 

 

Hunter Kimbrough

 

 

 

 

 

. Dans le meme courrier, il reprochait a celui-ci de s’immiscer dans son travail et de le faire passer aupres de Sinclair pour un menteur. Il ne lui

 

 

 

manquait, affirmait-il, que 7 ou 8 000 dollars pour achever son film. Il se disait cependant pres a tout accepter pour le mener a terme. Il concluait en suppliant sa correspondante d’interceder en sa faveur :Aidez-nous, Zalka ! Non pas nous,notre oeuvre, sauvez-la de la mutilation Salka Viertel ne reussit pas a convaincre Sinclair et Mary Craig, sa femme. Pas plus que David O Selznick, qui proposa pourtant de couvrir toutes les depenses deja engagees par le couple et de financer la fin du tournage. Selon Grigori Alexandrov, le choix de Sinclair fut motive par ses ambitions politiques :Alors que nous etions sur le point de terminer les prises de vue

 

, affirme-t-il dans

 

Le cinema sovietique par ceux qui l'ont fait, […] Upton Sinclair […] voulant se faire elire gouverneur de Californie, a cru que notre film pourrait nuire a sa reputation lors des elections. Il nous a donc coupe les vivres. Nous n’avons pas pu trouver d’autres subsides financiers. L’ecrivain, pour sa part, donna une explication sensiblement differente dans son autobiographie, expliquant qu’il rompit avec      Eisenstein sous la pression de son epouse et de la riche famille de celle-ci.Les trois hommes quitterent le Mexique le 17 fevrier 1932. Ils emporterent avec eux l’ensemble des rushes, pour les monter a Moscou. Selon Alexandrov,la pellicule a ete expediee dans nos bagages et elle arrivee jusqu’au Havre, ou elle a ete saisie et renvoyee aux Etats-Unis a la demande de Sinclair. Eisenstein s’est querelle avec l’ecrivain, qui nous proposait de retourner a Hollywood pour y monter le film. Eisenstein a refuse et n’est retourne en Amerique que pour liquider nos affaires. Barthelemy Amengual indique dans  Que viva Eisens que les negatifs furent interceptes a Hambourg. Quoi qu’il en fut, Eisenstein ne pouvait guere protester, son contrat stipulant tres clairement que son travail au Mexique etait la propriete de Mary Craig Sinclair:Eisenstein de plus s’engage a ce que tous les films faits ou diriges par lui au Mexique, toutes les copies negatives ou positives, et tout l’argument et les idees incarnes dans ledit film mexicain, soient la propriete de madame Sinclair, et qu’elle puisse les mettre sur le marche de quelque facon et a quelque prix qu’elle le desire.Qu’advint-il du materiau tourne ? Le scenariste Vsevolod Vichnevski pretendit,dans un opuscule apologetique consacre au cineaste sovietique, que le negatif fut reduit en poudre. En realite, il fut conserve a la cinematheque du Museum of Modern Art de New-York. Mais une partie des rushes furent developpes et montes. Au cours des annees, differentes versions virent ainsi le jour. La premiere, signee Sol Lesser (un producteur de series B, connu notamment pour avoir finance une quinzaine de films de la serie

 

Tarzan), sortit en 1933 sous le titre Thunder over Mexico. La meme annee, il livra Eisenstein in Mexico, puis Death day, qui reprenait des elements documentaires. En 1939, Marie Seton, une journaliste britannique, biographe du realisateur, et Paul Burnford, presenterentTime in the sun. Steven Bernas reconnais l’applicationdes auteurs de cette tentative a suivre le scenario original. Il ne la regarde pas moins comme une trahison des intentions d’Eisenstein, rappelant que ce script etait un leurre destine a la censure. Ce que confirme un texte du realisateur :

 

[Cette premiere ebauche]

 

est naturellement encore superficielle, pas encore affute, pas encore cisele, ni dans ses details, ni dans ses intentions, ni dans ses tendances. Il est meme volontairement edulcore, lisse de toutes les manieres puisque le texte etait destine au groupe coiffe par Upton Sinclair, qui financait l’entreprise et craignait par-dessus tout que le film ne laisse filtrer quoi que ce soit de trop radical. Par ailleurs, tout aussi sourcilleuse a l’egard du scenario, il y avait la censure gouvernementale du Mexique de l’epoque.…] Il nous fallait adoucir le ton du scenario en nous reservant la possibilite pendant le tournage de

 

 

 

developper, de mettre en relief ce qui n’etait dit que par allusion ou au detour

 

 

 

d’une phrase

 

 

 

 

 

. En 1958, Jay Leyda (assistant realisateur d’Eisenstein sur Le pre de Bejine , en 1937) monta Eisenstein’s mexican project, un assemblage de rushes dans l’ordre chronologique du tournage.

 

 

 

Grigori Alexandrov

 

Grigori Alexandrov, de son cote, ne perdit jamais l’espoir que les negatifs du film fussent restitues a son pays. Apres des annees de demarches infructueuses, en raison des tensions politiques de la Guerre froide, ses efforts furent tout de meme recompenses a la fin des annees 1970. Les archives Gosfilm d’URSS en reprirent finalement possession, ce qui permit au scenariste et assistant

 

d’Eisenstein de proposer sa propre vision, composee a partir des montages de

 

Lesser et Seton, d’images inedites, du scenario, des ecrits et des dessins de

 

l’auteur d’Ivan le terrible. Bernas est assez severe sur le travail d’Alexandrov,dont il dit : [Il]a bacle son montage et a signe du nom d’Eisenstein au lieu d’admettre qu’il est le meme faussaire que les autres

 

. Plus loin, il observe :

 

Saisir

 

cette part de pouvoir de l’auteur mort signale de quelle autorite les monteurs

 

 

 

veulent s’emparer. Quel qu’en soit les defauts, c’est cette version que je commenterai ici, car elle est actuellement la plus accessible. C’est surtout la seule que je connaisse…

 

 

 

Avec ce projet, l’objectif d’Eisenstein etait de montrer l’asservissement des peuples primitifs par les colonisateurs de l’eglise catholique

 

. Un propos qu’il prevoyait de structurer en quatre recits encadres par un prologue et un epilogue,illustrant

 

grosso modo la chronologie de l’histoire mexicaine.Le prologue met en scene un Mexique eternel,

 

ou le passe triomphe encore du present, annonce le script. Par une succession d’images d’une puissance visuelle rare, le realisateur s’attache a montrer la ressemblance entre les habitants du Yucatan contemporain et les figures sculptees de leurs ancetres Mayas. Il recourt pour cela au montage alterne, qui lui permet de mettre en perspective

 

 

 

les profils hieratiques des vivants (photo) et les idoles de pierre (photo). Parfois,

 

 

 

il les rassemble dans un meme plan (photo). Comme pour montrer que, malgre l’effondrement des civilisations, l’oppression espagnole, la dictature de Porfirio Diaz, le peuple du Mexique est immortel, puisqu’il survit a toutes les epreuves.Meme a la plus ultime d’entre elles : la mort. Car si

 

Que viva Mexico ! s’ouvre sur une ceremonie funeraire (l’enterrement d’un jeune homme emmene par les siens a travers une etendue desertique plantee d’agaves), il se clot sur la fete du Jour des morts, ou les Mexicains, apres avoir honore leurs defunts, adressent un pied de nez a la camarde. Une maniere de mieux signifier leur vitalite.Dans le premier episode,Zandunga, Eisenstein celebre justement cette vigueur,a travers un recit impregne de sensualite. Il le situe pour cela dans le milieu primordial de l’isthme de Tehuantepec, qui signifie colline du jaguar en Nahuatl

 

(la langue des dieux). L’eau en est l’element dominant (photo). Par son caractere

 

ethnologique, il se rapproche des films de Robert Flaherty. On songe egalement

 

au Tabou (1931) de Murnau, auquel collabora l’auteur de Nanouk l'Esquimau. On retrouve la meme nonchalance lascive (photo), la meme effervescence des corps(photo) dans un environnement naturel, aquatique (photo) et vegetal (photo), dont se parent les nudites fremissantes (photo). La dimension animale n’est pasabsente. Elle s’incarne notamment dans l’image d’un jaguar observant les deux

 

amants (photo). Cet animal occupe une place fondamentale dans le pantheon des civilisations mesoamericaines. On l’associe en particulier a la fertilite, theme central de Zandunga.

 

Le montage d’Alexandrov fait commencer cet episode par la romance entre

 

Abundio et Conception. Un choix en contradiction avec le scenario, qui le fait

 

debuter juste apres l’enterrement du prologue :

 

Le soleil levant envoie son

 

irresistible appel a la vie. Ses rayons qui penetrent tout s’infiltrent au plus

 

profond de la foret tropicale ; et les habitants s’eveillent avec le soleil et au son

 

de la brise marine matinale. Des vols de perroquets crient

 

(photo),

 

battent des

 

ailes bruyamment dans les branches des palmiers reveillant les singes

 

 

 

 

 

(photo)

 

qui se bouchent les oreilles de colere et descendent en courant vers le fleuve. En chemin, ils font tressaillir les venerables pelicans en retrait du rivage

 

 

 

 

 

[…].

 

De jeunes Indiennes se baignent dans le fleuve

 

 

 

 

 

(photo)

 

. Etendues sur le lit sableux et peu profond du fleuve, elles chantent une chanson.

 

 

 

 

 

[…]

 

De petites barques

 

dessechees par le soleil glissent lentement sur la surface brillante du fleuve photo). Cette liberte -ce n’est pas la seule, comme on le verra- legitime le jugement severe de Steven Bernas sur le travail d’Alexandrov.

 

La transition avec la seconde partie de ce recit s’opere par deux fondus enchaines d’une grande beaute : une parure de fleurs devient un collier (photo),qui lui-meme epouse -au propre comme au figure- la forme d’un hamac aubalancement duquel s’abandonne mollement un homme (photo). La premiere image symbolise l’amour instinctif, primitif, la seconde l’amour social (le mariage). Le

 

bijou, constitue piece apres piece par la jeune fille grace a son labeur, lui permettra en effet de trouver un epoux. Le realisateur exalte ici une societe matriarcale ou ce sont les femmes qui travaillent, choisissent leur compagnon,qu’elles accueillent chez elles. A l’inverse, les hommes apparaissent comme des creatures indolentes (photo), le plus souvent releguees au second plan (photo).Sous l’oeil d’Eisenstein, le Mexique est une societe feminine…

 

Fiesta

 

est le second episode de la version d’Alexandrov (le troisieme dans le scenario). Il est celui de la confrontation des cultures maya et espagnole. Cette

 

 

 

rencontre est illustree par la fete de Notre-Dame de Guadalupe, celebration

 

 

 

commemorant l’apparition de la Vierge a un indigene du nom de Juan Diego, en

 

 

 

1531. Eisenstein met d’abord en scene une procession se deroulant sur les pentes

 

 

 

d’une antique pyramide. Ce troublant melange de paganisme et de religion nous

 

 

 

montre des penitents gravissant a genoux le Golgotha paien (photo), autrefois

 

 

 

lieu de sacrifices (in)humains. D’autres portent sur leurs epaules une tige de

 

 

 

cactus (photo). Aux convulsions d’un peuple longtemps martyrise par l’Inquisition

 

 

 

(photo), le cineaste oppose ici les visages replets et obscenes des dignitaires de

 

 

 

l’eglise (photo), qu’il compare cyniquement -la encore par un montage alterne- aux

 

 

 

masques sepulcraux portes par des danseurs de la bacchanale (photo) organisee

 

 

 

en marge de la ceremonie religieuse, comme pour annoncer la mort prochaine de

 

 

 

ces oppresseurs. Dans cette sequence, l’influence d’El Greco se fait sentir dans

 

 

 

quelques plans d’une beaute saisissante, qu’il est impossible de traduire par des

 

 

 

mots. On songe, en particulier, au

 

Saint-Francois recevant les stigmates du

 

peintre cretois (photo).La confrontation entre les deux civilisations se poursuit avec une corrida, filmee a la maniere d’un ballet, parfois en camera subjective (photo). Dans cet episode ou la violence est erotisee -voir les oeillades adressees par l’une des spectatrices

 

au matador (photo)-, l’air est l’element primordial, que ce soit au sommet de la

 

pyramide, concue comme l’ultime etape avant le ciel, ou sur le sable de l’arene,

 

vibrante de lumiere.

 

A la cruaute du spectacle se deroulant dans l’amphitheatre repondent, dans

 

Maguey

 

, les atrocites commises par les grands proprietaires d’origine espagnole

 

contre les

 

peons indiens. Mais si le taureau a finalement toutes ses chances dans

 

son combat contre l’homme, le peuple n’en a aucune face aux puissants. L’action

 

se situe cette fois dans les champs d’agaves de Los Llanos de Apam, la principale

 

region de production du pulque, une boisson issue de la fermentation de la seve

 

du maguey. Eisenstein aborde dans cet episode le western, avec l’histoire de

 

Sebastian, un paysan se revoltant pour venger sa fiancee, Maria, victime d’un viol.

 

Arrete, il se verra inflige, avec deux de ses compagnons, un terrible chatiment :

 

enterres jusqu’aux epaules (la terre est donc l’element constitutif de ce recit),

 

ils mourront pietines par les chevaux des hommes de l’

 

hacendado. Cette scene n’a

 

rien a envier aux films de Sergio Leone. L’auteur d’

 

Il etait une fois dans l’Ouest

 

a-t-il eu connaissance de l’une des versions montees dans les 1930 ? Je ne suis

 

pas en mesure de repondre, mais la violence brute, frontale, proposee ici (photo),

 

le traitement visuel, avec de gros plans sur les visages (photo), les regards

 

(photo), indiquent une parente si evidente entre

 

Que viva Mexico ! et l’oeuvre de

 

Leone que le hasard ne semble pas y avoir sa place. A noter que cette sequence

 

fait l’objet dans le scenario d’une description tres edulcoree, sans doute par

 

crainte de la censure :

 

OEil pour oeil… [les peons] paieront leur audace de leur vie.

 

C’est parmi les magueys ou Sebastian a travaille et aime qu’il trouve sa fin

 

tragique

 

.

 

Pour la partie ethnologique de

 

Maguey, Eisenstein emprunta a diverses sources

 

picturales. Une lithographie du peintre Jose Clemente Orozco semble ainsi l’avoir

 

particulierement inspire. Intitulee

 

Magueyes, nopal y figuras, elle montre des

 

ouvriers agricoles cheminant, ployes sous le faix, a travers un champ d’agaves. Le

 

cineaste ne repugne pas non plus a s’approprier l‘iconographie religieuse. De

 

meme que

 

Fiesta faisait allusion a des representations de la Passion du Christ

 

(photo), l’image de Maria et Sebastian se rendant a l’hacienda renvoie en effet

 

au voyage de Marie et Joseph a Bethleem pour le recensement ordonne par

 

Cesar Auguste (photo).

 

Le sexe, force vitale plus ou moins explicite traversant tout le film, n’est pas

 

absent de cette section. Il apparait notamment dans les scenes documentaires evoquant la production du pulque, ou l’on voit les peons aspirant la seve de la plante, qu’ils rejettent ensuite dans une calebasse :

 

Debout au coeur de la plante,

 

ecrit Barthelemy Amengual,

 

le coupe-coupe erige a hauteur de sexe, le peon

 

semblait forniquer avec elle, se mettant, aussitot apres l’avoir percee, a la teter

 

.

 

Magueyes, nopal y figuras

 

, Jose Clemente Orozco (1929, lithographie)

 

En raison du conflit avec Sinclair, le dernier episode,

 

Soldadera, ne fut pas

 

tourne. Il devait avoir pour toile de fond

 

les incessants mouvements d’armees, de

 

batailles et de trains militaires qui succederent a la revolution de 1910, jusqu’a

 

l’instauration de la paix et du nouvel ordre dans le Mexique moderne

 

. Les

 

soldaderas

 

etaient les femmes des soldats de l’armee revolutionnaire. Pour

 

Eisenstein, cette evocation de la naissance du Mexique libre devait donner au

 

 

 

film son unite et garantir son impact dramatique :

 

Sans cette sequence, le film

 

perd tout son sens

 

[…]. Il n’est plus qu’une presentation d’episodes sans cohesion.

 

Pour la mettre en scene, il avait obtenu du gouvernement mexicain qu’il mit a sa

 

 

 

disposition 500 soldats, 10 000 fusils et 50 canons. On peut avoir une idee de ce

 

 

 

que projetait le realisateur grace a la lettre qu’il adressa a Zalka Viertel, deja

 

 

 

citee :

 

Nous aurions alors un film […] avec des scenes de foule qu’aucun studio ne

 

pourrait pretendre produire actuellement. Imaginez 500 femmes dans un desert

 

sans fin de cactus, qui trainent, dans des nuages de poussiere, leurs affaires :

 

leur lit, leurs enfants, leurs blesses, leurs morts, tandis que les suivent les

 

soldats paysans vetus de blanc et coiffes de chapeaux de paille. Nous montrons

 

leur entree dans Mexico, la cathedrale espagnole, les palais !

 

Le feu -celui de la poudre, et, par metaphore, celui de l’embrasement revolutionnaire- aurait sans doute ete l’element fondamental de

 

Soldadera

 

Que viva Mexico! s’acheve sur le Jour des morts. Une fete qui, au Mexique,presente deux faces, telle une medaille : l’une reservee aux commemorations, a la memoire des defunts, aux prieres ; l’autre festive, ou la vie triomphe. Cette victoire sur la mort, les Mexicains la manifestent en se livrant a une exultante danse macabre, ou l’on se nourrit de cranes en sucre (photo), de cercueils en chocolat… Ce depassement carnavalesque de la mort est l’une des raisons du voyage d’Eisenstein au Mexique.

 

Je l’avoue en toute objectivite et bien sincerement, reconnait-il dans la postface du scenario,

 

c’est lui, le Jour des morts, ou plutot ce j’en savais, qui m’a inspire bien avant que j’ai l’occasion d’aller au Mexique. Sans doute voyait-il dans cette attitude de defi a la loi la plus implacable de la nature comme un symbole de la lutte sociale. D’ailleurs, si le peuple du Mexique se moque de la mort, il s’amuse aussi a habiller des squelettes de costumes de ministre (photo) ou de generaux (photo), les representants des classes moribondes…

    L’epilogue s’interesse particulierement aux fameuses calaveras, ces decorations representant des cranes humains, utilisees le Jour des morts. Souvent en sucre,elles peuvent prendre aussi la forme de lithographies ou d’eaux-fortes, dont les plus celebres, signees Manuel Manilla et Jose Guadalupe Posada, ont a l’evidence inspire le realisateur russe (photo)…e ne me risquerai pas a fantasmer ce qu’aurait pu etre Que viva Mexico ! , siUpton Sinclair avait accorde a Eisenstein les 7 a 8 000 dollars necessaires a l’achevement de son projet. Reste cependant des images d’un lyrisme et d’une beaute rarement egales. Ce qui suffit a placer cesquelette de film parmi leschefs-d’oeuvre du Septieme art. Je terminerai cette chronique assurement trop longue… en ne concluant pas. Car je compte revenir prochainement sur cette oeuvre, via un theme connexe, les dessins mexicains du cineaste. Il convient de rappeler qu’il eut, tout au long de sa vie, une activite graphique intense, et notamment lors de son sejour au Mexique, periode ou se developpa une inspiration erotique parfois dechainee…

 

Il me reste a remercier Claude pour avoir initie l’idee de ce travail a deux voix (ou a deux mains), qui se renouvellera, je l’espere, au moins une fois par

 

trimestre.

 

Que viva Mexico !

 

est disponible en DVD chez Films sans frontiere, dans une

 

integrale d’assez belle qualite, meme si le format n’est pas respecte…

 

 

 

Le site de Christophe

 

 

 

Ma note –5/5

 

 

 

A lire :

 

Que viva Eisenstein ! Barthelemy Amengual (L’age d’homme, 1990)

 

Les ecrits mexicains de S.M. Eisenstein

 

, Steven Bernas (L’Harmattan, 2003)

 

Le cinema sovietique par ceux qui l'ont fait

 

, Luda Schnitzer, Jean Schnitzer,

 

Marcel Martin

 

(Editeurs francais reunis, 1966)

 

   

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25 mars 2012

Le muscle et la palme,collaboration/Que viva Mexico!

 quevivaARG    

    Sur le très bon blog de l'ami Christophe j'ai participé à un travail passionnant sur le non moins passionnant Que viva Mexico! de S.M.Eisenstein(1931).Cet article en commun était destiné à paraître sur les deux espaces. Techniquement ç'est apparu difficile au béotien informatique que je suis.J'invite donc les cinéphiles et ceux qui s'intéressent à l'histoire du cinéma en général,voire à l'Histoire tout court à migrer chez Flaneries ciné.Vous y trouverez une somme passionnante et très étayée sur le Septième Art,beaucoup de films muets, anciens, méconnus .Du patrimoine mais aussi de l'actualité.Je remercie ce fou de pellicule,cet historien scrupuleux de son accueil.L'affiche ci-dessus fut publiée en Argentine.

http://www.flaneriescinematographiques.com/article-le-muscle-et-la-palme-que-viva-mexico-102158539.html

   

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24 janvier 2012

Un peu élimé aux manches

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              Magnifique adaptation de Nicolas Gogol,Le manteau passe très bien de la Russie à l'Italie.Réalisé en 52 par Alberto Lattuada,le film est une jolie réussite qui combine les derniers effluves du Néoréalisme,la comédie bouffonne,et un soupçon de critique politique et sociale.C'est à dire les trois axes essentiels du cinéma italien, mon cinéma de référence,qui ne cesse de m'enchanter au fil du temps.On sait que le fonctionnaire est un personnage universel de Gogol à Courteline.Carmine est un petit rond-de-cuir comme il en est tant dans l'Italie de mi-siècle.Besogneux,désargenté,un peu souffre-douleur du bureau, Carmine n'a guère chaud dans ce Nord neigeux où les naseaux d'un cheval de trait,encore très présent dans le pays,lui réchauffent les mains.Plus ou moins licencié suite à un catastrophique procès-verbal d'une réunion du conseil municipal,et nanti d'un trou au dos de son vieux pardessus Carmine râcle les fonds et décide de se faire confectionner un nouveau manteau.

       Ce nouveau vêtement va-t-il lui porter chance?Il semble que oui.Pas trop mal reçu aux voeux du maire et le mousseux aidant,voilà notre ami Carmine qui danse et virevolte,bouffon de ces bourgeois qu'on devine magouilleurs.Et son manteau,son cher manteau..Il a crû le perdre mais voilà que dans la nuit citadine un plus paumé que lui,sûrement,lui vole cette moitié de lui-même.A parti de là le récit verse dans le fantastique et j'avoue ne plus très bien me souvenir de la fin de la nouvelle de Gogol.Quoi qu'il en soit le film est une vraie réussite de ce cinéma proche,poplulaire et intelligent,dont les Italiens étaient si coutumiers.Renato Rascel est un acteur injustement oublié,lui même metteur en scène,et qui endosse avec l'allure adéquate la défroque de ce pauvre déclassé.Chaplin n'est pas loin,ai-je lu.Pas faux.


Le Manteau d'Alberto Lattuada : extrait 1

 

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27 juillet 2011

Rude risque russe


le_20retour

  Les enfants russes auraient-ils une aura cinématographique particulière?Très impressionné par Bouge pas,meurs et ressuscite il y a 20 ans je découvre seulement Le retour,de 2003,singulier road-movie d'Andreï Zviaguintsev.Andreï et Ivan,quinze et douze ans,retrouvent leur père dix ans après.De retour,oui mais de retour d'où.On ne le saura jamais.Peu d'émotion de la part de ce dernier et interrogation des deux frères.Pourquoi?Et où veut-il en venir,ce père tombé du ciel,en les emmenant en voyage dans cette Russie peu identifiable si ce n'est dans son hostilité pluvieuse  et ses rares bâtiments cafardeux?Querelleurs mais complices,le second plus rebelle que son aîné,les deux garçons vont s'initier aux difficultés de vivre ainsi,quasi mutisme,sécheresse,mains levées menaçantes,froid et pluies d'un Nord russe peu explicite mais suffisamment pour nous dérouter.

   On affuble un peu vite tout film avec un bout de route du terme road-movie.Peu importe.L'important c'est l'avance au fil des kilomètres,l'évolution des personnages et leurs relations,qu'on a ici un peu de mal à qualifier de filiales ou paternelles.Le non-dit reste omniprésent et même les rares instants de détente à la pêche ne font que surseoir un court moment à l'inquiétude,à l'angoisse.Les lieux n'incitent guère à l'optimisme,lac immense et végétation inhospitalière,comme une chape de boue qui péserait sur les imaginations.Craint-on le pire?Pas tout à fait devant la relative détermination des enfants.Ces deux jeunes acteurs sont stupéfiants,vivant ce voyage comme en urgence.Le plus âgé,triste ironie du sort,est mort noyé accidentellement peu avant la sortie du film,alors que l'eau joue un rôle important dans cette histoire qui restera une interrogation.Qui est vraiment cette homme qui veut se faire appeler papa malgré tout.Une histoire d'amour et de haine qui a un petit côté La nuit du chasseur.J'ai cru en ce qui me concerne y voir une lueur de mépris du père,une incompréhension au moins pour cet homme de nulle part.Sur le plan de la mise en scène je retiens particulièrement la similarité de deux passages au début et à la fin,l'un initiant le thème de l'enfance,l'autre le clôturant.Tous deux se passent en haut d'une tour qui surplombe un lac.Entre les deux... probablement la fin de cette enfance.


Le Retour - Bande annonce Vost FR

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03 mai 2010

R. le Raté

   Poster 

                  Peu en cour auprès des cinéphiles et des historiens ce film de Sternberg ne trouvera pas en moi un ardent défenseur.Bâti en vitesse pour l'acteur Peter Lorre,présenté au générique comme European new star,Crime et châtiment,distribué la plupart du temps,quand il l'a été,sous le titre Remords,est un film inintéressant d'après l'extraordinaire roman russe que l'on sait (au fait l'a-t-on lu tant que ça?).Inférieur au film déjà moyen sorti la même année,1935, en France avec Pierre Blanchar et Harry Baur ce Crime et châtiment n'est pas du meilleur Sternberg,asthmatique,avec de squelettiques réminiscences de l'Expressionnisme.L'extraordinaire acteur qu'était Lorre n'est pas loin du ridicule en Raskolnikov un peu âgé pour un étudiant révolutionnaire.Et les confrontations d'anthologie entre Porphyre et Rasko,l'essentiel de l'oeuvre,tournent court.On n'y croit pas un instant.Et pas la moindre Marlene à l'horizon.

12 janvier 2010

Marlene du Kremlin au Maroc

     Sixième film du tandem Josef von Sternberg/Marlene Dietrich L'impératrice rouge (34) jouit d'un certain prestige.On verra que je préfère Dietrich dans les sables de l'Atlas.Pourtant Catherine de Russie,légendaire impératrice est incarnée avec conviction par l'égérie de Sternberg,plus en manipulatrice et séductrice ambitiues qu'en toute jeune princesse allemande presque digne de la Sissi d'Ernst Marischka.Josef von Sternberg a su parfaitement évoquer le clinquant baroque de la cour et le gâtisme meurtrier du grand-duc Pierre,époux de Sophie devenue Catherine.C'est dans d'hallucinants décors souvent morbides(diables,squelettes) que Marlène fait son chemin qui la mènera au despotisme après avoir éliminé son idiot de mari,ce tsar qui jouait aux soldats de bois et assassinait volontiers ceux de chair et d'os.

   De lourdes portes de bois sculpté cachent mal les turpitudes et les embûches du pouvoir.Et c'est au son d'un festival de carillons qui accompagne le film constamment(même les différentes versions de Quasimodo n'ont pas autant fait vibrer l'art campanaire) que Marlene/Catherine se révèle éblouissante, enjôleuse, cavalière,(pro)créatrice de l'archétype de la souveraine éclairée et sans scrupules.Mais le propos de Sternberg est plus,tel Pygmalion,de magnifier Dietrich dans l'un de ses sept films en commun.L'histoire montrera que Marlene,telle une créature prométhéenne,lui échappera.Sternberg,l'un des nombreux Viennois américains,ne s'en relèvera jamais tout à fait.

    Les historiens considèrent que Coeurs brûlés,inénarrable titre français de Morocco (1930),est devenu kitschissime objet du culte de quelques cinéphiles attardés.Ils ont raison.Morocco,avec son esthétique un peu cheap,son improbable casbah et ce mythe de la Légion Etrangère avant que Gabin et Duvicier ne s'en emparent avec avidité et talent,Morocco ne devrait plus intéresser grand monde.Cette ouverture avec vague musique arabisante plongeant sur la carte n'a même pas la jolie voix off qui sera celle de Casablanca douze ans plus tard.Pourtant le miracle du sable fonctionne toujours pour moi.Ce grand légionnaire dégingandé et solitaire,Gary Cooper jeune,sait me toucher par sa maladresse et son fatalisme.Alors tant pis pour l'origine théâtrale criante d'un film par trop statique.

  Enfin je donnerais les 80 premières minutes du film pour ce plan du désert sous le vent,la compagnie de Cooper partant pour l'enfer de sable,et Dietrich,quittant un élégant protecteur,distingué et humain,pour rejoindre l'arrière-garde des filles à soldats,ces Marocaines énamourées avec âne et biquettes,qui balance  ses chaussures et rattrape pieds-nus ces femmes qui ne savent qu'aimer leurs hommes au képi blanc.Exotisme des années trente dont il est si facile aujourd'hui de pointer les outrances.Et s'il en fallait...

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