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31 juillet 2007

Les feux de la rampe version Cinecitta

         Antonioni quand il signe La dame sans camélias en 1953 n'est pas encore le cinéaste "à la mode" qu'il deviendra quelques années plus avec L'avventura,La nuit ou L'éclipse. Pourtant sous les derniers feux du Néoréalisme percent les questions existentielles sur l'identité qui seront un peu sa marque.Celui qui devait devenir le chantre de l'incommunicabilté a su très bien dans La dame sans camélias nous faire sentir le mal-être de Clara Manni,jeune starlette peu douée pour l'art dramatique et plus ou moins manipulée par les hommes qui traversent sa vie.

        Régulièrement oublié quand on dresse la liste des films se déroulant dans le milieu du cinéma (Truffaut, Godard, Mankiewicz,Minnelli,Wilder) La dame sans camélias mérite un détour.Déjà comme beaucoup d'antihéros antonioniens Clara est de la race des vaincues et le film est l'histoire d'ue défaite,d'une renonciation.Fatiguée malgré ses 22 ans la jeune actrice finit par céder et sacrifier ses ambitions artistiques sur l'autel des paillettes,cette drogue dure qui fera d'elle une étrangère à sa propre vie,come on le voit dans le très beau plan sur son regard lors de la scène finale.

  Peut-être un peu trop volubile ce qui tend à caricaturer les professionnels du cinéma présents dans le film et ce qui peut s'avérer trop couleur locale pour prétendre à une certaine universalité La dame sans camélias est une oeuvre passionnante qui laisse à penser à l'évolution possible de l'art de Michelangelo Antonioni.Lucia Bose endosse avec beaucoup de vérité l'habit de cette comédienne en devenir.Lucia Bose a peu tourné.Il y a comme ça dans le cinéma des visages seulement entrevus mais inoubliables.Lucia Bose est de ceux-là (Chronique d'un amour,Mort d'un cycliste).

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20 décembre 2006

Divorce et mariage à Budapest

       

   J'ai trouvé amusant de chroniquer côte à côte deux autres romans de Sandor Marai.le premier,Divorce à Buda,se présente comme la confrontation d'un juge et d'un médecin,l'un devant prononcer le divorce du second.Publié en 1935 ce livre s'inscrit bien sûr dans la floraison littéraire extraordinaire de la Mitteleuropa entre les deux guerres.On ne dira jamais assez combien le monde a changé en queques années,plus encore dans l'ancien Empire d'Autriche-Hongrie.Vous savez aussi la fascination qu'exercent souvent les déclins sur l'âme humaine et sur le lecteur parfois déclinant lui aussi.

  Le juge et le médecin ont été étudiants ensemble, connaissances plutôt qu'amis.Alors que l'on s'attend à une véritable confrontation en temps réel celle-ci n'aura pas lieu et cela peut même paraître frustrant.Mais Sandor Marai sait nous captiver tout autrement.Toute la première partie est une longue introspection sur la société libérale moderne qui se fait jour en Hongrie  et sur la vie privée du juge,son mariage devenu un gouffre d'incompréhension et de faux semblants.

"Quels phares braquer sur cette épaisse obscurité pour y retrouver le moment,le fragment infinitésimal d'instant où quelque chose se rompt entre deux êtres humains"

La deuxième partie est le presque monologue du médecin face au juge qu'il dérange en pleine nuit.Unité de lieu et de temps,classique certes mais Sandor Marai sait nous plonger dans les arcanes de l'âme de ces deux personnages jeunes encore mais ciselés de fêlures et de doutes.D'homme à homme,un très grand livre.

Métamorphoses d'un mariage

Suite imminente avec Métamorphoses d'un mariage que les critiques considèrent comme la pièce maîtresse de l'oeuvre,solide,de Sandor Marai.Histoire d'un trio classique composé de la femme,du mari et de la domestique et maîtresse qui tour à tour confient leur versions des évènements de leur vie.Chaque monologue,très long,est d'une précision diabolique sur cette bourgeoisie que connaissait si bien Sandor Marai et sur les rapports de classe parfois fielleux entre les castes.Peut-on parler de castes?Ce qui est sûr c'est que comme dans Les Braises ou Mémoires de Hongrie(dont j'ai remonté la critique) la vérité est cernée par les subtiles,très subtiles et très littéraires arabesques du grand Marai.

Je trouve les livres de Sandor Marai d'une extraordinaire cruauté,alliant l'analyse de la déchirure hongroise du siècle avec ses oppresseurs de toutes les couleurs à un portrait de famille catégorie Europe Centrale qui n'épargne personne.M'en voudrez-vous beaucoup si ue fois encore je cite Schnitzler,Zweig,Roth,etc...?A l'Est toujours du nouveau et rien n'est plus actuel que cette littérature d'entre deux guerres qaund elle est marquée du sceau du génie.Pour Sandor Marai,je vous assure,c'est le cas.

10 octobre 2006

Deux films de Mizoguchi

Pour moi Kenji Mizoguchi n'était qu'un célèbre réalisateur classique mais je n'avais jamais rien vu de lui. J'ai un peu remédié à cela et suis désolé d'être si souvent très loin de l'actualité du cinéma.

    Les amants crucifiés(54) est adapté d'un récit japonais ancien et témoigne d'une rare maîtrise de l'espace et de la géométrie scénique.Cette histoire d'honneur et d'adultère est un conte cruel qui nous présente un Japon du passé certes mais qui pourrait avoir quelques résonances contemporaines. La femme du Grand Imprimeur et l'un de ses employés fuient l'injustice et le lynchage(ou presque).

     Une symbolique très riche, on s'en doute dans ce cinéma japonais très épuré, et des images de liberté au-delà du châtiment) contrastent avec une certaine claustrophobie voulue dans les scènes d'intérieur avec l'utilisation des cloisons, paravents et autres éléments rectilignes.A remarquer aussi la profondeur de champ et la réussite de rares scènes de rue,en fait toujours la même rue qui rend en quelque sorte la justice lors de la marche des amants suppliciés.

Visuel du produit

L'intendant Sansho(54) se situe à l'époque médiévale et il faut un peu de temps pour saisir les finesses de l'administration du Japon de cette ère avec les gouverneurs, les ministres et les intendants des domaines privés ou publics. Mais c'est aussi une oeuvre magistrale que je dirais centrée sur l'exil. Il y a l'exil du père pour raisons politiques,puis celui de la mère vers une île perdue et la prostitution qui, on en conviendra es un fameux exil de soi-même. Enfin l'Intendant Sansho que l'on voit assez peu dans le film représente la cruauté et le totalitarisme qui ont contraint le frère et la soeur à une sorte de bagne.

    Il y a même un exil de l'identité :les deux jeunes héros changent de nom et c 'est au terme d'une sorte de lavage de cerveau que la jeune fille sera conduite au suicide et que son frère fuira vers la rédemption, si douloureuse soit-elle. C'est un film qui "marche sur les eaux", l'élément liquide étant prééminent comme souvent dans l'archipel du Japon.

    L'édition DVD est de qualité pour l'image, accompagnée d'un opuscule intéressant mais très savant de Jean-Christophe Ferrari pour Films sans Frontières. Vous saviez, vous, ce que voulait dire le mot concaténation, par exemple? Quant aux suppléments, ce sont quelques lignes sur l'Histoire du Japon, les origines littéraires et les intentions du scénariste qui apparaissent sur l'écran. Je déteste ça et préfère pour cela un modeste livret plus facile à déchiffrer.

30 janvier 2024

Apprendre, apprendre

Leçons 

                   Un fameux bouquin que ce Leçons de Ian Mc Ewan. Probablement le roman le plus fort depuis Apeirogon de Colum McCann. Et comme la littérature britannique sait être passionnante. Un homme, Roland Baines, pianiste, tennisman, poète, voit sa vie se fissurer lorsque son épouse le quitte, lui laissant un enfant de quelques mois. Leçons me paraît un très bon titre dans tous les sens du terme. L'enfance difficile, père militaire autoritaire, le pensionnat très jeune, et une professeure de piano qui l'initiera à des préludes et des nocturnes pas tous musicaux. A quatorze ans ça peut laisser des traces. Mais Roland apprendra de la vie, et toute une vie. C'est ça la vie.

                  Soixante-dix années qui nous conduisent d'Angleterre en Lybie, de Paris à Berlin, au long des aléas et des bouleversements sociaux et politiques. Si, Baby Boomer, Roland a même fait partie d 'un groupe rock, élément si important pour moi, Dylan le Velvet, Led Zep sont là, il a aussi donné quelques concerts classiques et régulièrement joué du piano-bar pour de riches voyageurs dans les hôtels adéquats. Alcool, quelques pilules, Roland a pu être conformisme en diable. Et la rencontre avec Alissa, qui le quittera sans états d'âme mais lui laissera Lawrence, six mois. 

                Des essais de poésie et de littérature, infructueux. Des engagements politiques, Thatcher, le Brexit. Des rencontres amoureuses, pas forcément sans lendemain, l'amitié qui persiste peut-être. Alissa loin là-bas du côté de l'ex-mur. Alissa et ses romans. Alissa prix Nobel. Mais Alissa qui jadis laissa son fils. Roland traverse le temps. Père parfois démuni, sympathisant des causes dites bonnes, vieillissant, une dernière compagne. La maladie. La vie.

                Ce que j'écris là n'est guère convaincant. Mais Ian McEwan, comme Julian Barnes ou Jonathan Coe dans des registres un peu différents, est un grand du Royaume Uni. J'ai lu Amsterdam il y a très longtemps et je ne m'en souviens plus. Aimé Les chiens noirs, lu plus récemment bien que plus ancien. Jetez-vous sur Leçons. C'est un voyage au coeur de l'Angleterre, en Europe, mais plus encore au fond de l'âme et de l'esprit d'un type rudement intéressant, nimbé de failles, de petites grandeurs et de grandes faiblesses. Un homme. Il faut je crois, un peu de jours ou de nuits. J'ai vécu deux semaines avec mon ami Roland Baines. Riches, très riches.

               Il se leva et se mit à faire les cent pas autour de la table.Bientôt, il appellerait Lawrence. Il irait le chercher à pied...Il s'arrêta près du piano. Sur le côté, à même le sol, quatre piles de partitions, surtout des arrangements d'anciens titres à succès, de classiques qui lui servaient pour son travail à l'hôtel. Au sommet d'une pile, quelques-uns avaient été regroupés voilà longtemps lors d'un accès de zèle organisationnel, autour du tème "Moon", la lune: "Fly me to the Moon","Moon River","Moondance"...Une minute plus tard, accélérant ses recherches, il vit passer "What a wonderful world","Yesterday","Autumn leaves", et fit s'écrouler une pile. Ensuite, ses vieux livres de jazz. Jelly Roll Morton, Erroll Garner, Monk, Jarrett. Il continua. Un voeu pieux était devenu un besoin. Il en était aux trois quarts de la troisième pile quand il tomba sur une série de partitions de Schumann. La chance à l'état pur. Schubert, Brahms, n'importe qui ferait l'affaire. Il s'assit et ouvrit le recueil écorné des morceaux pour l'examen du grade 8. La page était couverte de doigtés notés au crayon par un adolescentde quinze ans.

              Miriam Cornell était sa professeure de piano. Roland n'avait pas quinze ans...Leçons

29 décembre 2023

A deux pas

Masse

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           Curiosité et hasard pour le Noël de Babelio puisque était proposé, entre autres, le Guide des collections du Musée des Beaux-Arts Antoine Lécuyer de Saint Quentin. Et c'est précisément dans cette ville que je vis depuis longtemps. Je connais donc bien ce musée. Et bien c'est faux, figurez-vous. Nul n'est prophète en son pays et on sait parfois mieux le Zambèze que la Corrèze. Et ce musée qui a bénéficié comme tant d'autres d'une restauration et d'une nouvelle scénographie, qui est à 600 mètres de chez moi, je n'y suis pas allé si souvent. 

          Masse Critique et la chance ont donc comblé en partie cette lacune et c'est nanti d'un verni que j'ai l'intention d'aller y regarder de plus près, mon bilan carbone pour la visite étant de plus égal à zéro. Ce verni sera évidemment un verni pastel car la carte maîtresse de ce musée est la collection consacrée à l'enfant du pays, né et mort ici-même, le grand pastelliste Maurice-Quentin de la Tour (1704-1788). Difficile dans ces conditions de commenter cet ouvrage. Je ne peux que vous inciter à (re)découvrir l'immense peintre, le prince des pastellistes, sorte de chroniqueur people avant l'heure. Vrai que ces people avaient pour nom Voltaire et Rousseau, par exemple. 

         Et puis le charme d'un musée de province est quelque chose de très particulier, modeste et un peu étrange. Je crois que je vais enfin l'apprécier. Il aura fallu pour ça un coup de pouce de Babelio, et que je cesse parfois de regarder mes chaussures, histoire de voir un peu plus loin quoique tout près. A quatre pas (aller-retour). 

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19 juillet 2023

Feux de Bengale

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         Que voilà une belle surprise. On m'a présenté et prêté un livre très original dont je n'avais jamais entendu parler. Pas plus que de l'auteur au nom de toute façon impossible à retenir. Un seul repère, le grand cinéaste indien Satyajit Ray a jadis adapté en un trilogie La complainte du sentier, dans les années cinquante. Bibhouti Bhoushan Banerji (1894-1950) est un auteur bengali, au nord-est de l'Inde, qui écrit en bengali. Issu d'un milieu très pauvre, ll passa son enfance dans un village du delta du Gange mais put faire néanmoins des études supérieures à Calcutta. Tantôt enseignant en milieu rural, tantôt exploitant forestier, il partagea sa vie entre Calcutta et sa région et l’État voisin du Bihar.

        Jeune diplômé sans le sou, Satyacharan, mainfestement un double de l'auteur, trouve un emploi de régisseur au fin fond du Bihar. Il a pour tache entre autres d'administrer ces territoires ruraux éloignés de tout, et de distribuer des terres raisonnablement au nom du gouvernement de New Delhi, là-bas loin vers l'Ouest, ce qui n'est pas une mince affaire. Calcutta lui manque puis assez vite Satya (faisons court avec les noms indiens) tombe sous le charme, sous les charmes de ce pays et de ces habitants dénués d'à peu près tout. Ce n'est pas pour cela un monde angélique, les castes étant ce qu'elles ont toujours été, les haines et les rancoeurs n'épargnent pas ces paysans, ces éleveurs, ces chasseurs, ces laissés pour compte du gigantesque sous-continent. Ecrit dans les années trente mais l'Inde, devenue le pays le plus peuplé du monde, est encore loin d'avoir exorcisé tous ses démons, de l'ignorance, de la grande pauvreté. 

         On parle au sujet de De la forêt de Thoreau bien évidemment, et comme d'un premier roman écologique. Je ne prise guère cette appellation. Mais ce roman nous dépayse considérablement, offrant des perspectives d'une richesse incomparable. Il faudrait citer des paragraphes entiers. 

         Une minute plus tard le faon s'approcha comme pour mieux me regarder. Son regardétait curieux et vif comme celui d'un enfant. Il serait peut-être venu encore plus près mais mon cheval tapa du pied et s'ébroua brusquement. Surpris, le faon disparut dans les fourrés pour porter la nouvelle à sa mère.

         Je restai un long moment assis sous les ombrages. Entre les branches j'apercevais l'eau de l'étang qui s'étendait en demi-lune jusqu'au pied des montagnes. Le ciel était d'un bleu sans nuage. Le peuple des oiseaux aquatiques était engagé en de longues disputes bruyantes. Une aigrette, sérieuse et avisée, postée sur une hauteur au bord de l'eau, manifestait son agacement par quelques cris soudains. Au sommet des arbres sur le rivage, des hérons ressemblaient de loin à des bousquets de fleurs blanches. 

         Peu à peu, le ciel de montagne se teinta de rouge.

         En face, la chaîne de montagnes prenait des teintes cuivrées. Les hérons s'envolèrent, toutes ailes déployées. La lumière se réfléchissait sur les plus hautes branches. 

         Les piaillements et pépiements augmentèrent, le parfum des fleurs sauvages se ft plus entêtant. Une senteur plus épaisse, plus sucrée. D'un peu plus loin, une mangouste, tête dressée, m'observait. 

         Quelle paix secrète! Quelle extraordinaire solitude! Cela faisait plus de trois heures que j'étais là, je n'avais rien entendu d'autre que le ramage des oiseaux, le léger crépitement des brindilles sous leurs pattes, le froissement d'une feuille sèche ou le craquement d'un rameau qui tombe. 

         Ce livre est une merveille pour qui veut ainsi quelques heures d'une escapade contemplative et rêveuse. L'auteur sait si bien saisir un frémissement animal, une fragrance exotique, une couleur indéfinissable. Mais Banerji fait preuve aussi d'une belle empathie pour le genre humain. Tous ces humbles parmi les humbles, un roi miséreux héritier d'une longue lignée devenu berger, un jardinier imaginatif qui amplifie ces décors fabuleux, un danseur facétieux qui vit de son art et qui demande si peu. La violence est bien là, sous-jacente, le tigre mangeur d'hommes n'est pas une légende, les buffles sauvages sont souvent très dangereux, le riz, bien cher, est hors de leur portée. Les chemins chevauchés sont parfois semés de rencontres douteuses.Quant à l'éducation et à la santé, les écoles sont bien rares et les hôpitaux bien loin.

         Seule lacune à ce bien beau récit-roman, l'absence d'un lexique zoologique et botanique. Hartit, hariyal, kullo, gurguri sont des oiseaux. Bakain, piyal, arjuna, saptaparna des arbres ou des fleurs grimpantes. J'aurais aimé voir des images. Après avoir lu De la forêt j'ai blogtrotté, un peu surpris par le nombre apparemment assez important de lecteurs. Un peu d'espoir.  

6 juin 2023

Omar m'a touché

Limbo

            Joli film au ciné-club ce lundi 22 mai. Ben Sharrock s'empare du thème ô combien couru des migrants et en fait une fable loin d'être bête, où la fantaisie s'accommode fort bien du drame humain de l'exil. Chapeau! Chapeau à l'auteur pour nous avoir épargné la très pénible leçon de conscience hémiplégique qui fait flores dans le cinéma d'aujourd'hui. Dans cette lointaine île écossaise imprécise (les Hébrides voire les Orcades seraient encore trop identifiables) une poignée de migrants syriens, africains. Parmi eux Omar, Omar qui n'a guère pour bagage que son oud, sorte de luth oriental, qu'un bras en écharpe lui interdit d'utiliser. 

          Dans cette sorte de no is-land les demandeurs d'asile sont plus ou moins pris en charge par des animateurs pour apprendre la langue et mieux connaître, un peu, les usages locaux. Très peu d'autochtones dans cette impasse de bout du monde, le responsable de la supérette étant un sikh, par exemple. Omar est réduit à une double impuissance, musicale et humaine simplement. Comment envisager l'avenir? Y-a-t-il même un avenir? Inadapté, le personnage d'Omar peine à se mouvoir et semble repasser plusieurs fois au même endroit. Il y a du Monsieur Hulot chez lui, du surréalisme aussi. Buster Keaton et son burlesque bien à lui ne sont pas loin. Ni Kaurismaki avec ses humanistes peu loquaces, et le cinéaste palestinien Elia Suleiman, pour le peu que j'en sache. 

          Limbo (Les limbes) est un nowhere film à l'existence pourtant bien réelle, d'une belle légèreté profonde. S'il est un cinéma de l'oxymore,,c'est bien Limbo. Mais je lui ai peut-être trouvé trop de parrains. Il se débrouille bien tout seul. 

14 août 2023

Isabel quitte son mari

Osmond 

               Mme Osmond est un roman de l'Irlandais John Banville. Roman parfaitement hors du siècle et le revendiquant, à la fois exercice de style et hommage à Henry James. C'est ainsi que l'a imaginé John Banville, une variation virtuose sur Portrait de femme. Isabel Osmond, joli morceau de gratin londonien, quitte son palais de Rome, décidée à quitter son mari dont lle vient de découvrir la trahison. Je crois que de nos jours on ne s'exprimerait plus ainsi. Un temps déstabilisée elle renaît doucement de ses cendres, les prétendants ne manquant pas. 

             Qui peut s'intéresser à un roman type fin de siècle, l'avant-dernier, mettant en scène des aristos britanniques, tellement, aux prises avec peines de coeur et parfois finances fragiles? Tout le monde, à mon avis. Tant la finesse de l'auteur, sa précision méticuleuse m'a séduit. De retour à Londres Mrs. Osmond renoue avec ses vieux amis, et loin de l'Italie si à la mode, tente d'assumer sa liberté nouvelle bien qu'elle ne soit pas du genre à se laisser étourdir. Quittant le luxe romain, gouffre aux chimères qui ne lui a guère apporté que déception et mépris, il n'est pas certain pourtant que Londres en son égocentrisme lui apporte une sérénité nouvelle.

              John Banville détaille, en cela la référence assumée à Henry James est patente. Rappelons ici qu'Henry James, américain de New York, ne devint citoyen britannique que queques mois avant sa mort en 1916. Banville écrit Mme Osmond comme le peintre qu'il souhaitait devenir en sa jeunesse. Un thé reste un cérémonial par exemple et fumer un cigare peut donner ceci dans la belle prose de l'écrivain irlandais. N'est-ce pas minutieux?

              Elle lui remit l'étui, et il se choisit un cigare, qu'il alluma; la flamme de l'allumette brilla d'une pâle clarté irréelle au soleil, et, en la regardant se consumer, Isabel éprouva à nouveau un malaise inexplicable. Osmond l'observa à travers un petit accroc bleu dragée dans la fumée qui se dispersait.

              Tout comme dans le modèle, Portrait de femmeMme Osmond peut être d'une rare violence car c'est avant tout de vengeance qu'il s'agit. On ne dégaine aucune arme dans ce roman. Mais on y ironise, on y persifle, on y meurtrit à merveille. Et je vais vous faire une confidence: je me sens bien parmi ces gens là. Scones, muffins et marmelade ne sont pas pour me déplaire. On a les madeleines qu'on peut. Et Isabel, toute en retenue, est diablement séduisante.  

 

 

27 avril 2023

Cavalier qui surgit hors de la nuit

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                       Belle réédition du premier roman de Robert Penn Warren. Bien oublié aujurd'hui, le seul écrivain Prix Pulitzer à la fois roman et poésie a publié Le cavalier de la nuit en 1939. Je m'attendais à un livre fascinant mais je suis en partie déçu. Tout début du siècle dernier, les planteurs de tabac du sud des Etats-Unis, Kentucky principalement, doivent survivre face à la puissance des grandes compagnies. L'agriculture a de tout temps et en tout lieu connu des problèmes de cet ordre. En fait, avec ce premier livre, Penn Warren, l'un des grands du Sud (Faulkner, Caldwell, Ernest Gaines, mais aussi Flannery O'Connor, Margaret Mitchell, Carson McCullers), entame sa longue exploration d'une société américaine qui n'est plus celle de la conquête, mais celle des affaires.

                    Mr. Munn, Penn Warren l'appellera toujours Mr. Munn, sauf lors des dialogues, est un jeune avocat plutôt idéaliste, mais on sait le danger que représentent parfois les idéalistes. Ce sera d'ailleurs le thème du roman le plus connu de l'auteur, All the king's men, Les fous du roi ou Tous les hommes du roi, selon l'édition. Dans le but d'améliorer la condition des petits producteurs il participe à une organisation secrète  qui commence à détruire des entrepôts et des champs. Ayant choisi le camp des Cavaliers de la Nuit, Percy Munn en deviendra l'un des meneurs. Et les exactions des Cavaliers n'auront rien à envier au Klan, auquel on pense forcément en voyant la couverture de l'édition 10-18. Les scènes d'action et de représailles sont d'ailleurs fort bien rendues. 

                    Le cavalier de la nuit conte la sinistre progression du mal à partir d'une idée généreuse. Un grand classique du dérapage, universel. Plusieurs personnages s'embarquent dans cette histoire risquée, plus ou moins en proie au doute. Mr. Munn étant la clef principale et Penn Warren ne nous prive pas de ses interrogations, dilemmes, pas plus que des failles de sa vie privée. J'ai parfois trouvé cela un peu bavard mais ce n'est que mon opinion. Vers la fin du roman  l'écrivain nous entraîne par contre dans une très belle digression sur l'un de ceux qui aideront Mr. Munn dans sa fuite, comme un résumé de l'histoire de l'Amérique, un Go West en condensé, passionnant.

                  Vers la fin de la période du séchage, le nombre des incendies augmenta dans la région. Peu avant les élections, des gens paisibles et raisonnables se livrèrent à de violentes et fréquentes bagarres. En chaire, on récita des prières pour le rétablissement de l'ordre, et parfois pour que fût corrigée l'injustice qui avait causé les désordres et poussé le frère à lever la main sur son frère.

7 avril 2023

Absent s'abstenant devant l'absinthe.

Masse

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                    Babelio (merci) m'a cette fois envoyé enquêter sur un célèbre fait divers de la fin du XIXe siècle. La malle à Gouffé et son mystérieux cadavre eurent un grand succès populaire dans les gazettes. Il y eut même un véritable négoce, un "merchandising" autour des indices. Et c'est Emile Zola, passionné lui aussi par ce type d'histoire (c'est qu'il y en a, des histoires sombres chez les Rougon-Macquart) qui nous raconte les pérégrinations ante et post mortem de l'huissier Toussaint-Augustin Gouffé, loin d'être un saint malgré ses prénoms. Yann Botrel, lyonnais d'origine comme la découverte de la sinistre malle à Gouffé, a concocté un polar historique, non pas un document. Mais je n'ai guère été soulevé par ce rapport un peu laborieux qui, en dépit de voyages à Cuba et en Amérique, m'a laissé de marbre.

                   Bien que ces évènements aient été réels, assassins et avocats ont bel et bien vécu cette histoire, j'ai eu l'impression d'un exercice un peu vain, aucun personnage de cette sombre affaire n'étant particulièrement intéressant. Faire patronner tout ça par Zola qui s'insurge sans surprise contre la peine de mort m'est apparu une assez bonne idée pour les raisons évoquées plu haut. Mais je trouve que c'est à peu près la seule. Absinthe L'affaire Gouffé se consomme ansi, sans haine ni passion et surtout sans beaucoup d'intérêt. Les deux assassins, amants machiavéliques, attisent à peine notre curiosité.

                  La caution historique, tendance anarchisante, absinthe la maudite fée verte à la mode, répression d'époque, balbutiements de la police scientifique et des théories médicales sur l'hystèrie, n'a pas suffi à réveiller mon intérêt très vite chancelant.

15 mars 2023

Sarah

Masse

Sarah

               Biographie au programme ce mois-ci avec Masse Crtique Babelio. Merci mensuel Bab... La grande Sarah Bernhardt (1844-1923) nous est racontée par Elizabeth Gouslan, journaliste, déjà autrice de livres sur Jean-Paul Gaultier ou Grace de Monaco. Pas forcément un livre que j'aurais acheté mais le voyage est plutôt agréable et nous fait mieux connaitre ce personnage pour le moins excessif. C'est par le truchement d'une actrice contemporaine de Sarah que sa vie nous est contée à grands renforts d'abus variés et de célébrités plus ou moins douteuses.

               Sûr que la Bernhardt est une figure qui se prête à tous les excès. Je n'ai donc pas été surpris au souvenir de son enfance, une mère indifférente qu délégua autant que faire se peut une éducation forcément fragmentaire et aléatoire. La mère étant passée par toutes les cases de l'échiquier, souvent horizontalement, Sarah eut une époque similaire. On assiste à ses débuts difficiles, à ses frasques précoces  et qui seront tout aussi frasques sur le tard. Caprices de diva, éclairs fulgurants dans les grands rôles, pas seulement celui de Marguerite Gautier, Dame aux camélias, mais aussi L'Aiglon ou Hamlet, Sarah précurseur, tout Paris à ses pieds. Bientôt l'Europe. Bientôt le monde. 

               C'est d'ailleurs ce qui m'a le plus étonné. Le temps passé à l'étranger, l'Angleterre et Amérique bien sûr, mais aussi d'autres destinations pas si faciles en ces temps là, Cuba, Pérou, Uruguay, Australie. Sarah a en fait vécu des années à l'étranger, la plupart du temps dans les palaces quand ses finances très aléatoires le lui permettaient. Monstre sacré, c'est le jeune Cocteau qui inventa l'expression, incontrolable imprévisible, ne s'interdisant rien, propriétaire en faillite et cachets inédits en même temps, Sarah Bernhardt demeure la plus connue de toutes les actrices françaises, un siècle parès sa mort, alors même qu'il n'y a pratiquement pas de captation théâtrale et que ses films, unanimement médiocres, ont disparu.

                Sarah Bernhardt demeure un symbole, un écusson officiciel du Paris fin XIXe début XXe. Patriote, dreyfusarde, attirée par les deux sexes mais jamais au point de de ne plus être maîtresse d'elle-même. Elle revit plaisamment dans cette biographie légère d'Elizabeth Gouslan, nous donnant envie d'Entente Cordiale et de Belle Epoque, bien que pour beaucoup de Français de ces années ces deux expressions ne soient guère proches de leurs univers. Une expo prochainement au Petit Palais, je crois, commémorant le centenaire de sa mort. 

25 janvier 2023

Please allow me introduce myself

Des diables

                   Joseph, plus très jeune, joue du piano dans les gares et les aéroports. Quelle belle image. Je crois qu'il en faudrait dans les écoles, à la poste, voire en prison. Rêvons. Il se raconte. A seize ans il perd ses parents et sa soeur dans un accident d'avion. Il se retrouve aux Confins, une sorte d'orphelinat bien nommé aux fins fonds de l'Ariège, entre France et Espagne. Dans cet établissement un piano mais nul n'a le droit d'y toucher, probablement un peu diabolique.

                  Les pensionnaires de ce pénible centre ont entre huit et dix-sept ans. Joseph y est placé l'été 1969. Neil Armstrong fait quelques pas appelés à un certain retentissement. Mais Joseph, lui, s'intéresse à Michael Collins qui tourne en rond autour de la Lune, taxi driver oublié de l'Histoire. Jean-Baptiste Andréa emmène aussi Beethoven dans cette aventure adolescente en ce lieu clos, malsain et cruel. L'ambiance carcérale est cependant étoilée d'humour et de fantaisies malgré la dureté de l'abbé directeur et le sadisme du surveillant. La société secrète me fait penser aux mythiques Disparus de Saint Agil, drolatique roman et film des années trente. Dans ce huis clos, cachots et obscurité mais un espoir. Au sens propre, Pyrénées obligent, un espoir au bout du tunnel. 

                L'amitié, l'amour se faufilent dans la vie de Joseph, qui se remémore les leçons de son vieux professeur de musique, pas toujours très tendre, mais si efficace. L'auteur réussit un très beau roman, émouvant et lumineux, tragique et drôle. Ce livre est finement martelé, un sens du rythme surprenant avec entre autres un culte (voir le titre) au Sympathy for the devil des Stones. Joseph est vraiment un héros de roman par excellence, balloté par la vie, cabossé mais debout, jouant son hymne à la liberté en majeur. On souffre, on peine, on aime avec lui et son souffle nous contamine, presque au sens propre. Après Des diables et des saints je crois que vous approcherez du gars ou de la fille qui joue du piano Gare du Nord (c'est la mienne). 

15 avril 2023

Soudain l'été dernier

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                 Il semblerait qu'on redécouvre La côte sauvage, roman plus ou moins culte, mais qu'est-ce que ça veut dire, de Jean-René Huguenin, publié en 1960. Mort en voiture en 1962, je n'avais aucun souvenir de cet auteur mais il est vrai que j'étais bien jeune même si la lecture était déjà très présente dans ma vie. Bretagne, 1960, le Finistère, une mère malade, un frère, Olivier, deux soeurs, Anne et Berthe. L'été, les vacances sur la côte. C'était avant que les grandes migrations ne deviennent un rituel et le littoral n'est pas encore bondé. Berthe l'ainée n'aura qu'un rôle secondaire, bien que névrosée elle aussi. Car avec La côte sauvage on est dans la névrose, et pas qu'un peu. Au théâtre on penserait à Cocteau, beaucoup, et à Tennessee Williams, pas mal. D'où  le titre de cet article. 

                Olivier revient de deux ans d'Algérie et retrouve surtout sa cadette Anne avec qui il a partagé son enfance, notamment dans la maison bretonne, cette grande maison de vacances propices aux passions. Anne doit épouser Pierre, forcément un ami d'Olivier. Mais avec un ami comme Olivier nul besoin d'ennemi. Elle est si belle cette Bretagne extrême, et les rochers acérés, les ilôts inhospitaliers, demeurent bien bénins comparés au maelstrom des sentiments et des brûlures des personnages. Olivier est un cauchemar à lui seul, c'est du moins ce qu'il m'inspire. Comme rien n'est simple parfois...

                Dans cette atmosphère étouffante se joue un drôle de jeu qui nous laisse mal à l'aise, perturbé, et l'on s'interroge sur ce frère et cette soeur, pas vraiment une osmose, mais pas non plus une connivence. L'indéfinissable, et des caractères qu'on n'a pas envie d'aimer, mais qui laissent des traces, en un roman fort, brutal et anguleux, de pierre et de nuit, qui fut encensé à sa sortie, et par les plus grands, Mauriac, Gracq, Aragon. La Bretagne, la plage, les marées, l'été de ces privilégiés (le milieu de Huguenin, tout à fait) sont un parfait décor pour ces fratries exacerbées et l'auteur y excelle, aussi à l'aise dans la peinture des âmes que dans l'ode à l'Ouest. Quelques dialogues.

              "Je regrette de t'avoir blessé si tu es sincère" dit Pierre, mais sa voix reste serrée, contenue. Ses yeux baissés interrogent ses pas. "Au  fond, jette-t-il avec dépit, tu es impuissant à aimer. Olivier se met à rire - En un certain sens, oui: comme tout le monde. Et, d'un coup de pied, il fait rouler un caillou sur la route. - Non. Pas comme tout le monde. Toi, tu n'aimes pas ce qui vit. 

              Ou entre Anne et Olivier. - Anne, tu te souviens quand on jouait au mort?

              - Tu as mal?

              - Non. Pourquoi? Enfin si... j'ai mal, j'ai toujours mal, c'est un maladie bizarre, Anne: comment te dire...je souffre de ne pas être Dieu. Tu ne veux pas qu'on joue au mort?

              La côte sauvage n'est pas une tranquille et belle escapade littorale. Et la famille Aldrouze nous laisse inquiets. Et si nous leur ressemblions un peu, un peu trop...Mais c'est à coup sûr une belle aventure littéraire. Morsures, coupures, blessures. A la fin on frissonne. Rentrons.

21 janvier 2023

Coup de (Red) Bluff

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                   Blackwood est notre roman commun de fin d'année, à Val et moi. Blackwood – Michael Farris Smith. Pas vraiment un cadeau à mon avis. Sera-t-elle d'un avis différent? Le kudzu, plante grimpante invasive, a envahi Red Bluff, coin paumé du Mississippi. C'est le Sud, celui, bien que plus tardif, de Faulkner, de Caldwell, de beaucoup d'autres. J'avais aimé Nulle part sur la terre. Moins Blackwood qui flirte un peu avec le fantastique.

                  1976, Colburn, la trentaine, revient au pays où il a connu un drame enfant expliqué dans le court prologue, effrayant. La bourgade a changé, désertée et sans entrain. Il est artiste plasticien, plasturgien, et récupère métaux et ferrailles. Je trouve que ce n'est déjà pas très glamour. Très vite on est plutôt dans le réglement de comptes dans l'air vicié de ce Sud profond. Savez-vous qu'en Amérique le Sud est toujours profond? Le fameux kudzu, et les rancoeurs. Plutôt un taiseux, Colburn, mais personne n'est loquace dans le comté. Quand deux enfants disparaissent mystérieusement l'ambiance s"alourdit salement. Il y a bien un sherif, un bar, mais cette alchimie pour moi n'a guère pris.

                  Il semble même que j'ai déjà un peu de mal à me remémorer ce roman lu il y a à peine quelques semaines. Mauvais signe. Et je me pose quelques questions subsidiaires sur le sens d'une lecture à la quelle on ne mord pas, et sur mes propres capacité à m'y investir? Et si était venu le temps de relire. Relire, je ne l'ai fait que deux fois. Pour Le désert des Tartares et Le nom de la rose. Et ça m'inquiète un peu d'en être là. Le kudzu, un kudzu moral m'envahirait-il? 

5 octobre 2022

Soucis siciliens sourcilleux

 Taormine

                       De Taormine nous ne verrons rien, ni les îlots ni le légendaire théâtre. A peine un hôtel et un garage. L'hôtel est de luxe. Le garage douteux quant à ses tarifs. Melvil et Luisa, couple au bord de la rupture, tente une escapade ultime, comme si ça marchait, ce truc là, pour repartir à zéro. Exit donc la délicieuse Taormine, bon souvenir qui s'éloigne en ce qui me concerne. Taormine ne fait pas 140 pages, en courts chapitres. Trois quarts d'heure suffisent à l'excursion.

                       Melvil est antipathique, et Luisa guère moins. Mais nous on n'est pas comme eux. Je n'avais jamais lu Yves Ravey. J'ai seulement lu qu'on évoquait à son sujet Simenon, les hard-boiled américains, voire Modiano. Une écriture sèche, sobre et behavioriste (ça fait cuistre ça, non?). Bref, c'est le cas de le dire, Taormine ne laisse guère place aux sentiments, mais l'absence totale d'émotion rend très efficace cette espèce de mini thriller autour de la lâcheté. Et ce qui fonctionne c'est qu'on se dit, c'est un peu l'objectif: Qu'aurais-je fait, moi, en ces circonstances? 

                     Mais au fait, qu'a-t-il fait? Et surtout que n'a-t-il pas fait? Délit de fuite, enfin, disons qu'il n'a pas daigné vérifier l'objet non identifié qu'il a percuté violemment avec sa voiture de location à la sortie de l'aéroport de Catane. Tout le roman ne sera que l'itinéraire et le séjour du couple en perdition. C'est peu dire qu'entre petits arrangements avec les mécaniciens et serveurs d'hôtel, visites touristiques avortées vu l'ambiance, et querelles incessantes entre Melvil, homme sans qualités et Luisa qui peine à sortir de sa pusillanimité, ces deux voyageurs ne pensent bientôt plus qu'à échapper  à leur éventuelle responsabilté. 

                    Petits trafics sans importance avec les autochtones que leur carte de crédit intéresse en priorité, tractations de minables à minables, bien veule l'humanité au pays du Guépard. On passe pas mal de temps en et autour de la voiture, une caisse de passage moche et étriquée où ils resteront quand même une nuit entière. Bienvenue chez les mesquins presque assassins. Laideur et bassesse que les beautés d'Agrigente ou Syracuse n'occultent pas.  Mais un très bon roman, sec et à l'essentiel.

                    Une chose est claire? Luisa, ai-je repris. On aurait eu tort de revenir sur nos pas. Si je t'avais écoutée, on aurait fait demi-tour. C'est bien ça que tu voulais, non? faire demi-tour? à toute force, retourner au snack-bar? Tu te souviens que j'ai laissé le dépliant de l'hôtel sur la table...Et alors, Melvil, qu'est-ce que ça change qu'on l'ait oublié, ton dépliant? Qu'est-ce que j'en ai à faire de ce truc...? J'ai repris: Et toi, Luisa? Tu te vois entrer dans le bar à ce moment-là? Tu ne comprends vraiment pas! Imagine, on vient de percuter un obstacle, et toi tu débarques là au milieu...? non...? franchement? Tu te serais jetée dans la gueule du loup.

                    Le nom de famille qu' a choisi Yves Ravey pour son couple, et ça n'étonnera personne...Hammett. Et l'avis favorable de Dasola Taormine - Yves Ravey

17 février 2022

Bon appétit Messieurs

Dejeuner 

                 Ce déjeuner est délicieux. Il en émane un charme très plaisant à l'évocation de mai 68 vu du palace parisien le Meurice où doit avoir lieu la remise du prix littéraire Roger-Nimier,l'un des rares prix de printemps, financé et organisé par la milliardaire Florence Gould, elle-même pensionnaire permanente du Meurice. Tout ça au cours d'un déjeuner prestigieux avec les membres du jury, Blondin, Jouhandeau, Morand, peu suspects de gauchisme, un aréopage très masculin, et quelques invités de passage dont Dali, son épouse Gala et son ocelot Babou. On attend le lauréat, un tout jeune auteur qu'on nobélisera cinquante ans plus tard.

                 Seul écueil, de taille, en ce joli mai Paris est en rade et le Meurice...plus ou moins en autogestion. Les clients, sultan de Zanzibar, maharadjah de Kapurthala, ne sont plus là. De toute façon ni trains ni avions ne condescendent à fonctionner. Rares sont les taxis. Et puis il y a plus de vingt ans que l'on ne croise plus au Meurice le maréchal Von Choltitz se demandant Paris brûle-t-il? L'auteure explore pour nous les arcanes du palace en mode mineur. Le directeur n'étant plus reconnu, plus grand-chose n'étant reconnu dans Paris, le maître d'hôtel en chef et le concierge assurent tant bien que mal un fantomatique service. L'un penchant pour ce magnifique élan populaire, l'autre le déplorant. Moi, moi qui vous parle, je n'étais plus étudiant, il n'y avait plus d'études que la SNCF de toute façon m'interdisait, comme la pénurie d'essence. Donc moi je ne penchais pas. Je ne penche toujours pas, enfin pas sur ce sujet.

                La tendance du roman lorgne vers le burlesque avec  des scènes surréalistes étonnantes bien que ces quelques semaines printanières autorisent pas mal de licences. Il était interdit d'interdire. On a surtout oublié d'interdire la bêtise, incommensurable et tellement partagée. Les directeurs de palaces se réunissent au Fontainebleau, luxueux bar du Meurice. Ils s'appellent par leur raison sociale, un, enfin plusieurs cocktails pour Ritz, pour Plaza, pour Bristol, pour Crillon. Charmeuse, un des quatre pékinois de la milliardaire, aura maille à partir avec Babou le félin du moustachu catalan perpignanocentré. De littérature pour ce prix Roger-Nimier il n'est guère question. Florence ne lit jamais. Morand est surtout assez satisfait des ennuis de De Gaulle, Morand qui fut loin d'être résistant. Blondin ne craint que le rationnement liquide. 

              Pas de belons au menu non plus. Mondanités et ragots, mais dans la soie. Le lauréat, famélique et bégayant, est devenu depuis l'un des plus grands écrivains français, même s'il se voit parfois reprocher d'écrire toujours le même livre. Patrick! Pas tout à fait faux. 

              Ritz n'a encore rien dit. C'est tout de même une référence dans la profession. Ritz a un ascendant certain sur ses confrères, auréolé qu'il est par le génie maladif de Proust et le courage alcoolisé d'Hemingway. Même en tournant toutes le pages de leurs livres d'or,  aucun de ses homologues ne peut se vanter d'un passé aussi chic. Son nom est l'antonomase des palaces. Fitzgerald n'a pas écrit Un diamant gros comme le Bristol ou comme le Plaza. Non, il a écrit Un diamant gros comme le Ritz. C'est à vous rendre jaloux quand on fait le même métier. Dans ce syndicat qui n'en est pas un il fait figure de chef.

             Plongez dans le quotidien eceptionnel du célébre établissement. Au menu du Déjeuner des barricades, à défaut du luxe étoilé des autres années, un millésime d'humour et de fantaisie de très bon aloi, orchestré par une Pauline Dreyfus très affutée en maîtresse de (grande) maison.  

27 février 2022

Deep Heart

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                        Lecture commune avec Val La jument verte de Val au coeur du pays le plus exotique qui soit, le Royaume Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord. Déjà l'appellation...J'aime bien Jonathan Coe (La pluie avant qu'elle ne tombe, Billy Wilder et moi) toujours très fin observateur. Le Brexit ne vous passionne pas? Je demande ça parce que le Brexit est le personnage principal de cet excellent roman tout à la fois émouvant et cocasse, acéré et distant. Un exploit que de faire aimer cet imbroglio insulaire aux Frenchies d'outre Channel. 

                       Plusieurs destins se nouent et se dénouent lors des années d'avant la décision so British d'envoyer paître Dame Europe. Benjamin, quinqua qui vit seul et tente une carrière littéraire. Sa soeur Lois à l'aube d'un divorce. Doug, journaliste plutôt proche du Labour, partisan du Remain mais dont la maîtresse est une parlementaire conservatrice plutôt favorable au Leave mais pas trop quand même. Sophie, la fille de Lois, au mariage hasardeux. La toute jeune Coriandre (comment peut-on s'appeler Coriandre?), ultragauchiste sans concession, aux seize ans stupides et navrants (mais les miens ne l'étaient-ils pas un peu?). Charlie, ancien condisciple de Benjamin, qui fait le clown au sens propre dans les goûters d'enfants et dort dans sa voiture.

                       Tous un peu perdus en une symphonie d'Albion qui perd la tête, ces hommes et ces femmes nous vont droit au coeur. Humains, trop humains. J'ai envie d'un tee-shirt "Je suis British". Parfois désopilant à l'instar de la couverture vraiment hilarante, Le coeur de l'Angleterre est un grand roman sur le désenchantement et l'égarement qui peut prendre le contrôle des hommes. Et même des Français peuvent s'insinuer dans cette passionnante English story. Le Brexit aura au moins donné naissance à un livre assez génial. Quelques toutes petites concessions aux minorités, il est devenu si difficile de faire autrement. Mais je n'en dirai pas plus. Si, un tout petit extrait. Funny, isn't it? 

                      Le directeur de département de Sophie, Martin Lomas, cinquante-deux ans, était professeur d'histoire européenne, spécialisé dans le  rôle joué par le lin dans les accords commerciaux entre la Grande-Bretagne et les pays Baltes au début du XVIIe siècle, sujet sur lequel il avait déjà écrit quatre ouvrages.

                      A l'heure où je rédige j'ignore totalement le vote de mon amie Val. Read-remain ou read-exit? So long, dear friends. 

15 mai 2021

J'ai vu Poly

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                     Poly*, film à peine sorti l'an dernier, est maintenant disponible en DVD, Blu-Ray et VOD, éditions M6 vidéo, depuis le 14 avril. Cinétrafic/DVDtrafic m'a demandé mon avis sur ce film qui évoque naturelllement l'enfance pour plusieurs générations de téléspectateurs. Cécile Aubry a ainsi créé dans les annnées soixante toute une série de romans jeunesse sur les aventures du célèbre poney, ainsi que de nombreuses saisons d'un feuilleton TV. On ne parlait pas encore de séries. 

                     Nicolas Vanier, célèbre voyageur, musher, chantre de la nature, plutôt tendance neige et glace, déjà metteur en scène, dans un registre très voisin du retour de Belle et Sébastien, n'a pas cherché à moderniser cette histoire. Seule différence notable, c'et une petite fille, Cécile, qui est la complice de Poly. Concession un tantinet dans l'air du temps. Pas grave puisque nous avons droit aux magnifiques paysages gardois, rivières qui s'agitent, abords des Cévennes toutes proches. C'est joliment filmé, sans aspérités autres que les rochers et les ruines. Vanier signe là un film pour la jeunesse (on préfère maintenant dire les jeunes, nuance). Avec les limites de l'exercice en une époque où les images ont depuis longtemps débordé les salles obscures et les écrans télé pour envahir les chambres d'enfant.

                    Côté nuances les personnages, c'est pas trop ça. Le patron du cirque est un grand malfaisant qui maltraite Poly (Timsit s'est sûrement amusé, mais on n'y croit guère). Cluzet reprend un rôle très proche de L'école buissonnière, homme vieillissant bourru mais au fond, si tendre. Julie Gayet est une maman courage, infirmière dévouée et divorcée, pas si fréquent dans ces années là. 

                    Je ne suis pas sûr que les enfants actuels, même très jeunes, soient réceptifs à ces gentilles histoires sur fond de Twist à Saint Tropez. Pourquoi pas? A condition que les instances de la Gendarmerie Nationale n'exigent pas le retrait du film tant les deux pandores enquêtant sur la disparition de Poly sont au comble du ridicule, dignes du Gendarme de Saint Tropez (deux fois cité, Tropez) mais sans l'abattage de De Funès. 

                     A noter que Poly est proposé avec quelques bonus, classiques, scènes coupées, l'histoire de Poly, TV, livres. Pour les exégètes. A noter aussi qu'il devrait être à nouveau en salles lors de la réouverture. 

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19 mai 2021

Hem Hem Hem

Masse

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                               Babelio et 21g, merci. 21g c'est le nom de cette maison d'édition, et c'est aussi le poids de l'âme d'après le Dr MacDougall, médecin américain du XIXe siècle. C'est un beau cadeau dans lequel passe effectivement beaucoup d'âme, et qui m'a enthousiasmé. Jeb Brown, que je ne connais pas, mais je connais très peu d'auteurs de BD, est à la fois le dessinateur et l'écrivain de Hemingway à Paris. Une splendeur pour qui s'intéresse au célèbre baroudeur écrivain qui en eut assez en juillet 1961. Son père, sa soeur, son frère et sa petite-fille Margaux ont également choisi la nuit. 

                             Hemingway à Paris raconte en fait différents épisodes de sa vie, les plus emblématiques, qui ont contribué à l'extraordinaire popularité du Nobel 54. Un personnage hollywoodien, bigger than life, qui a tout eu, tout vu, tout su, tout lu et tout bu. Moi qui ne suis pas un grand relecteur, aurai-je le temps de relire au moins quelques-unes de ses nouvelles? La chronologie est un peu bousculée mais nul doute, Ernie est bien là, bien en pages, bien en couleurs, bien en action. Un ouragan cet homme-là. Un ouragan comme il en souffle sur les Keys, ce chapelet d'îles extrêmes de Floride qui s'égrènent, Key West, Key Largo, de quoi rêver au marlin merveilleux comme Le vieil homme et la mer

                             On retrouve Papa (l'un de ses surnoms) à Paris à deux reprises en 21 et 24. Besogneux à la tache d'écrire, la célébrité attendra encore un peu. Le rhum, la boxe, les courses hippiques, les copains, les complices, Fitzgerald, Ezra Pöund, James Joyce. Blaise Cendrars, la Grande Guerre. Le trait de Jeb Brown cerne admirablement le géant des lettres en devenir, sur fond de Notre-Dame, de bateaux-mouche ou de Closerie des Lilas. Quelle joie de se replonger dans cette ambiance Paris années vingt, vous savez, ces années d'entre deux.

                            Vous n'échapperez pas non plus à l'Espagne en ces mêmes années vingt. Le chapitre Aficionados et muletas évoque la passion d'Hemingway pour la corrida qu'on n'est pas obligé de partager. Tout en nuances n'écrit-il pas Il faut voir la corrida comme une tragédie, elle symbolise le combat entre l'homme et la bête, rouge du sang du taureau ou rouge du sang du torero.

                            Hemingway, on le sait, était un excessif et Jeb Brown l'illustre parfaitement, nous donnant envie de revenir à Paris est une fête, Pour qui sonne le glas, Mort dans l'après-midi, Le soleil se lève aussi... Bizarrement Hollywood n'a guère su célébrer Hemingway. Alors faites vous votre propre cinéma de Papa, commencez par ce joli voyage de 94 pages, inauguré par les train des Keys et clos par la Tour Eiffel. Puis, comme je devrais le faire, relisez au moins quelques morceaux choisis du chantre de la Lost Generation. 

 

18 avril 2021

Hélas pour Arras

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                     C'est un roman sur la Révolution Française, genre qui fait flores depuis quelque temps. Et sûrement pas le plus intéressant. Il me semble d'après ce que j'ai lu chez Babelio que je ne suis pas le seul à n'avoir guère apprécié. Babelio, mon ami, tu n'y es pour rien s'il n'y a pas la moindre étoile au frontispice de 30, rue de Saintonge. Mais, si l'auteure pense qu'il suffit de bien se documenter sur la langue française en ces années révolutionnaires, je pense qu'elle se trompe. Sûr que Françoise Dag'Naud maîtrise bien le parler populaire, très rude et cru, de tous les voyous à cocarde qu'elle nous présente. Ca ne m'a pas amusé le moins du monde. 

                    Plus grave, l'intrigue, une aventure d'Axel de Sainte-Croix, fringant lieutenant a échappé de peu au couperet quotidien, juillet 94, enfin thermidor, la Grande Terreur, Robespierre ignore encore qu'il suivra Danton de quelques semaines. A Arras il se retrouev chargé d'une curieuse mission, retrouver son capitaine accusé de trahison. On espère encore un livre d'aventures virevoltant, certes sans élégance, mais avec fougue. Hélas, hélas pour la si belle ville d'Arras, c'est plutôt un ramassis d'invraisemblances qui nous envahit. Les clichés sont clichissimes. Les fourbes fourbissimes, le peuple vulgarissime, les gargotes infâmissimes. Une fille de salle s'avère une belle agente secrète, est-ce comme ça qu'on dit? Le parler de la Révolution, pittoresque sur deux pages, s'avère une très grosse ficelle qui m'a bien vite irrité la couenne.

                    Y paraît qu'pour deux sous la bagasse s'amatinait avec tout l'monde et s'arrangeait de tous les paroissiens du pays. On dit qu'elle les zaurait harpillés. Pis, elle aurait emmiasmé d'jeunes recrues de l'armée du Nord...

                    J'oubliais, la préface est signée d'Alain Dag'Naud. Elle est enthousiaste. 

                     

20 mars 2021

Trois femmes

La vie joue

                    La vie joue avec moi est un roman d'une rare complexité dans lequel on n'entre pas sans effort. David Grossman est l'un ds écrivains israéliens les plus reconnus, très critique sur son propre pays. Quatre personnages dans ce livre qui explore la transmission, les silences et les secrets au travers de l'Histoire de Véra, 90 ans fêtés au kibboutz, sa fille Nina, sa petite-fille Guili et le père de cette dernière, Raphy. Véra s'et trouvée broyée par le régime de Tito, en lutte contre Staline, et qui aboutira à une fédération yougoslave qui se révélera invivable. Les méthodes du Maréchal n'ont rien à envier à celles d'Oncle Jo. En ces années d'après-guerre la liberté ne se conjuguait guère de ce côté de l'Europe. 

                   C'est à travers le film de Guili et Raphy que nous sont exposées les relations, bien compliquées, entre les trois femmes. Ainsi les deux tiers du livre nous immergent dans les dialogues, nous immergent... et nous noient presque, tant les névroses des trois femmes sont prégnantes et nous débordent. J'ai souffert un peu, ayant souvent des difficultés à bien saisir qui parle, l'osmose de la mère, de la fille et de la petite-fille étant assez éprouvante. J'ai trouvé que le récit manquait quelque peu de limpidité, ce qui ne remet pas en cause la qualité du roman. Disons que La vie joue avec moi n'est pas une récréation.

                    Mais le souffle de l'Histoire est bien présent, la littérature israélienne y excelle, et la dernière partie du livre, sur une île solitaire de Croatie, une geôle de rochers et de garde-chiourmes, où Véra fut recluse près de trois ans, nous redonne une grande empathie avec Véra, Nina et Guili, et leur "témoin" Raphy. Eva Panic Nahir était une résistante yougoslave qui a inspiré le romancier. Victime du goulag de Tito elle a permis de faire savoir la tragédie de l'après-guerre dans la célèbre poudrière des Balkans. 

                   Guili, la petite-fille, 40 ans. Plus tard, à l'hôtel, j'ai visionné le film et découvert quelque chose: chez elles, toutes les quelques secondes, le globe ocuclaire glisse lentement de sa cachette sous la paupière, apparaît à moitié sur le fond blanc, puis remonte et s'éclipse de nouveau sous la paupière. Je n'ai pas pu me retenir. Je me suis précipitée avec la caméra dans la chambre de Raphy. "Ces deux-là, a-t-il réagi avec un éclat de rire, ne s'autorisent jamais à fermer les yeux, même en plein sommeil."

                    

4 février 2021

Iles mineures

Masse critique

Iles  

                         Deuxième envoi de Babelio en ce qui concerne les toutes nouvelles éditions Les Avrils, un roman que je qualifierai néo-terroir. Plan-plan, le roman, et moins intéressant que le précédent, Les grandes occasions. Un jeune homme, un chantier naval artisanal, divorcé, une petite fille, la construction d'un pont gigantesque, l'île qui bientôt n'en sera plus une, une séduisante photographe. Les ingrédients sont là pour une gentille fiction régionale évidemment tendance verte, qui a la bonne idée de bannir toute radicailité démago, ce qui n'est déjà pas si mal.

                         Pour le reste, en ferry ou sur le futur pont, j'ai trouvé la météo marine assez insipide. Tant qu'il reste des îles se lit vite et s'oublie de même. Pourquoi pas? On peut trouver à son goût cette balade aux embruns mais aucun des personnages ne m'a semblé sortir du lot et s'imprimer quelque peu en moi. La jolie artiste parisienne et le ténébreux divorcé amateur de voile, les purs et durs (presque) prêts à dynamiter l'ouvrage d'art qu'il trouvent insupportable alors même que le référendum lui est favorable, le patron du petit chantier, veuf, vieillissant et en passe d'être insolvable, les copains braillards et prompts à trinquer. Tout cela m'a donné l'impression d'un téléfilm un peu archaïque, pas désagréable.

                         Mais le temps presse et si possible j'aimerais lire autre chose que du pas désagréable. De même que doucement je souhaite distribuer une partie de mes livres, je souhaite maintenant, comment dirait-on, l'essentiel. Oui, c'est ça l'essentiel. Tant qu'il reste des îles ne relève pas de cette catégorie. Cela dit, Martin Dumont, auteur et architecte naval, rend là un hommage sympathique aux îles et aux insulaires. 

1 janvier 2021

In the name of rock/Virginia

 

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                          Nouvel An. Un prénom, un de plus, un peu comme si rien n'avait changé. Ce qui restera, car le temps se couvre sérieusement. Ce qui restera, quelques arpèges de guitare, quelques phrases sentencieuses sur des films qui ne sont convaincantes que pour les convaincus, des milliers de pages lues dont ne surnagent totalement que quelques maîtres livres, des chansons, des gens qui ont compté, gens de toutes sortes, connus, parfois que de moi, des rivières et des arbres, des oiseaux, des retours, des partances. Virginia (celle de Leave Virginia alone de Tom Petty mais il y en a d'autres), Virginia et toutes les autres, le Nord s'approche. 

17 août 2020

In the name of rock / Martha

Closing-Time

                  J'ai beau explorer depuis des siècles l'histoire du rock, du blues, du folk, mais vous savez ça, elle est si riche que je découvre toujours quelque chose. Mon hommage aux prénoms se poursuit avec Martha, prénom pour lequel j'avais prévu le concours des Fab Four et leur si chère Martha, my dear. Et la voilà, elle est si délicieuse. 

              Mais, plus inattendu, surfant sur soixante années de musique, je suis tombé sur une chanson déchirante de ce grand escogriffe de Tom Waits. Un grand sentimental qui m'a surpris.Je la croyais assez récente. Or, elle est extraite de son premier album Closing time, 1973. Martha, c'est une chanson qu'on apprécie plutôt sur le tard, quand le soir s'infiltre doucement, le soir de la vie (2020 en connait un rayon là-dessus). Tim Buckley et Lee Hazlewood en ont donné une très belle version aussi.

            Martha raconte un coup de fil, celui d'un vieil amant qui tente de reprendre contact avec une femme, quarante ans après. Tom Waits a écrit cette chanson à 24 ans. J'ai le même âge que Tom Waits et je viens donc de la découvrir. C'est drôle, il y a quelques  Martha à qui je téléphonerais volontiers. Bien sûr elles ne s'appellent pas vraiment Martha. Devrais-je dire qu'elles ne s'appelaient pas vraiment Martha? Mélo, tout ça? Oui, comme la vie. Mélo, drame, mélodrame.

3 juin 2020

Sweet Caroline

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                                Le grand Santini était le seul roman de Pat Conroy que j'avais lu. Je l'avais aimé. Beach Music est un pavé de 700 pages qui emporte les suffrages. Truffé d'éléments autobiographiques ce livre explore les années soixante à l'est des Etats-Unis. Jack McCall, dont la femme Shyla s'est suicidée, quitte la Caroline du Sud pour l'Italie avec sa petite fille Leah. Et c'est toute l'histoire de sa famille, riche en péripéties, qui nous mène de l'Europe des années trente aux années Vietnam, en passant par les parties de pêche adolescentes et les amitiés trahies. Cette saga est un navire qui tangue bien un peu, Pat Conroy s'attardant par exemple sur l'holocauste et l'insoutenable mais il est vrai que le judaïsme joue un rôle important dans le roman. Nous sommes là dans une littérature classique américaine sans allusion péjorative.

                                Les McCall sont une fratrie, les quatre frères de Jack le retrouvant à l'occasion de la maladie de leur mère Lucy. Leur père aussi est de la partie, ancien juge alcoolique, ainsi que les amis d'adolescence, de ceux qui marchèrent contre la guerre en ces années peu nuancées. la musique, la plage, les fraternités étudiantes très fortes en Amérique, les relations avec les parents, les engagements, les addictions. L'air est connu et je suis d'une génération à peine plus jeune. J'ai bien souvenir des images télé de ces manifs sur fond de Joan Baez. Pat Conroy, je l'ai dit, s'attarde parfois un peu longtemps à mon sens. Et à force de vouloir relier passé et présent cela m'a donné une impression d'artifice un peu pesant.

                                L'auteur excelle encore une fois dans la peinture de la ville de Waterford, ce fameux Deep South qui n'est toutefois pas l'Alabama. Oui même chez les sudistes U.S. il existe des différences de tons. N'est pas redneck qui veut. Les prises de conscience politique sont à géométrie un peu variable. Il y a un père général plus général que père, ou père à la manière d'un général. On découvre sur le tard les talents de passionaria de Shyla. Pat Conroy prend un parti de théâtralisation des évènements du passé, presque au sens propre. C'est assez surprenant mais on se prend au jeu. Beach Music est donc un (très) long roman d'une Amérique aux prises avec ses démons, et les thèmes de l'engagement, de l'activisme, du pardon, de la réconciliation, qui se lit assez facilement et qui a du souffle. De quoi donner envie de découvrir Le prince des marées, autre roman célèbre de Pat Conroy.

                                Et puis je ne  connais aucun livre qui décrive aussi bien la quête des petites tortues de mer vers le rivage juste après l'éclosion. Et très peu de livres où éclate l'amour, musclé, capricieux mais ô combien réel, d'un fils pour sa mère.

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