C'est un livre d'historien, pas un roman, mais Pierre Assouline est un parfait biographe (Simenon, Hergé) et j'ai trouvé passionnante et souvent émouvante la vie du Dernier des Camondo. La saga des Camondo, de l'Inquisition espagnole au génocide nazi en passant par le ghetto de Venise et les palais de Constantinople, n'est pas seulement un récit historique retraçant l'épopée de ces grands seigneurs séfarades. Sans refaire toute l'histoire de ces Juifs du Sud l'auteur nous en livre l'essentiel pour situer la fin de la famille à travers la figure du comte Moïse de Camondo (1860-1935). C'est aussi une méditation sur la solitude d'un homme qui consacra sa vie et sa fortune à reconstituer au coeur de la plaine Monceau une demeure du XVIIIe, siècle préféré de cet esthète collectionneur aristocrate, commensal des Rothschild ou des Pereire, à qui nous devons le musée Nissim de Camondo, espace qu'Assouline souligne comme l'un des lieux les plus raffinés de Paris.
Instantané d'une grande maison, Le dernier des Camondo est aussi le portrait d'une société contradictoire, l'aristocratie juive parisienne, flattée et vilipendée, habituée des chasses à courre comme des conseils d'administration, parfois suspectée d'être apatride au moins de coeur.Affaire Dreyfus, Grande Guerre où cet "apatride" perdit en 1917 son fils Nissim, pilote, affaire Stavisky, rafles (qu'il n'aura pas connues) de sa fille Béatrice et de ses petits-enfants morts en déportation, voilà tout un pan de la vie de Moïse de Camondo. Cet homme finira seul de sa dynastie, inconsolé parmi ses chefs d'oeuvre, le livre nous laissant sur un sentiment et de tristesse et de gâchis. Le tout demeurant à mon sens absolument fascinant.
Au musée qui porte le nom de son fils descendu dans la Meuse, tous les meubles, tapisseries, tableaux, tapis, porcelaines et pièces d'orfèvrerie datent du 18e siècle français et ont été collectionnés avec passion par Moïse de Camando. Ce dernier avait à sa mort tout légué aux Arts Décoratifs à la condition impérative que les collections soient présentées dans leur agencement originel, telles que pouvait les voir et les vivre le comte.
C'est dans un style très personnel et nanti d'un matériel dernier cri que Buster Keaton rejoint le peloton cinécyclophile à moins que ce ne soit cyclocinéphile. Passionné par les transports mais peinant à s'adapter Buster tourna Les lois de l'hospitalitéen 1923 avant d'être, sur les flots, de l'aventure de Steamboat Bill Junior et de La croisière du Navigator et d'incarner, sur les rails Le mécano de la General.
Les passagers pour Shreveport dernier appel. Parce que là on le prend vraiment ce fameux bus. Dans la chanson Bus to Shreveport Kevin Gordon se souvient de ses douze ans et d'un voyage avec son oncle vers la troisième ville de Louisiane, au nord-ouest de l'état, proche du Texas et de l'Arkansas et assez éloignée des zones plus francophones de Baton Rouge, Lafayette ou La Nouvelle Orleans. Il y parle d'un concert de ZZ Top, de cuites et de bagarres, pas vraiment de poésie sauf à trouver de la poésie chez les barbus texans et leurs fans, ce qui est finalement mon cas. Je connais un ruminant qui devrait aimer.
Shreveport est surtout réputée pour son industrie du jeu même si ce n'est pas Las Vegas. Casinos flottants notamment sur la South Red River. La ville fut un très court moment capitale d'état en pleine Guerre de Sécession qui depuis a cessé c'est sûr. Est-ce drôle ça?
Et pour finir un petit rappel traditionnel de cet itinéraire que je ne me résous pas à conclure, malgré mes promesses d'ivrogne.
Aberdeen, Abilene, Albuquerque,Asbury Park,Atlanta,Atlantic City, Austin, Bakersfield, Baltimore, Baton Rouge, Berkeley, Biloxi, Birmingham, Boise, Boston, Brooklyn,Cedar Rapids, Cedartown, Chattanooga, Cheyenne, Chicago, Cincinnati, Clarksdale, Cleveland, Dallas, Denver, Detroit, Dodge City, Flagstaff, Folsom, Fort Worth, Fresno, Galveston, Hopkinsville, Hot Springs, Houston, Jackson, Jacksonville, Joliet, Kansas City, Knoxville, Lafayette, Lake Charles, Lansing, Laramie, Laredo, Las Vegas, Leavenworth, Lodi, Long Beach,Los Angeles, Manhattan, Memphis, Mendocino, Miami, Milwaukee, Minneapolis, Mobile, Montgomery, Muscle Shoals, Muskogee, Nantucket, Nashville, Natchez, New Orleans, Oakland, Omaha, Oxford, Palo Alto, Philadelphie, Phoenix, Pine Bluff, Pittsburgh, Poplar Bluff, Portland, Postville, Rapid City,Reno,Rockville, Saginaw, St Louis, St Paul, San Antonio, San Bernardino,San Diego, San Jose, Santa Fe, Savannah, Shreveport, South Bend, Springfield, Statesboro, Tacoma, Tallahassee, Tampa, Texarkana, Tucson,Tulsa, Tupelo, Tuscaloosa, Ventura, Washington, Wichita, Youngstown, Yuma...
Ces livres sont à qui ça intéresse. Ou à quelqu'un qui connaîtrait quelqu'un que ça intéresse.Il est des moments où l'on a trop de livres. Non qu'on ne les aime plus, mais l'espace manque et l'on souhaite en demeurer à l'essentiel. Et l'on aimerait qu'ils continuent de vivre ailleurs, par exemple chez des personnes qui les traiteraient bien. Pourquoi ces livres plutôt que d'autres? Multiples raisons, double emploi ( Voyage...),polars qui honnêtement ne figurent pas dans mes livresques réussites mais ce n'est, comme toujours sur ce blog, que mon avis, cadeau que j'ai détesté (Rouge...)mais que vous aimerez peut-être, livres cinéma qui débordent d'une bibliothèque Septième Art déjà encombrante, etc...
Je me propose d'envoyer ces livres à toute personne intéressée, gracieusement bien sûr. Je demande simplement aux destinataires d'en payer le port. Les bibliothèques municipales, en fait, n'en veulent guère.
Ce livre m'est parvenu curieusement. Son auteur, Philippe Pratx, m'a contacté, me proposant de le lire en téléchargement. Il pensait que Le soir, Lilith pouvait m'intéresser de par son thème et son climat très cinéma muet. Il avait bien raison.Je l'ai donc lu ainsi, une première pour moi et puis par principe j'ai tenu à l'acheter à l'auteur lui-même, nanti d'une gentille dédicace. Au passage, quelle différence de toucher le livre, le poser, le retourner, le chercher. Vous m'avez compris,je suis un fossile.
"23 novembre 1924. Lilith Hevesi, star hollywoodienne du cinéma muet, est retrouvée morte dans le château où elle s’est retirée au fin fond de la campagne hongroise. Quarante ans plus tard, alors que le narrateur, ancien ami, amant, mentor de l’actrice aux multiples visages, tente de dépoussiérer son passé, ses recherches sont perturbées par une femme qui éveille rapidement ses soupçons."
Le soir,Lilith est une splendide incursion fantasmée dans le monde du cinéma muet, entre expressionnisme viennois et artifices hollywoodiens. Mais attention, on ne pénètre pas dans le monde de Lilith, un tantinet labyrinthique, sans s'armer de patience pour décrypter les arcanes d'une histoire racontée sous plusieurs angles, voix du narrateur, journal de Lilith elle-même, chroniques des films de la diva sous le nom de Eve Whiteland.Déjà ce pseudo, Eve Whiteland, nous emmène en pays de mystère, particulièrement en ces années où le cinéma muet dispensait un imaginaire souvent fantastique qu'il devait perdre, sauf rares exceptions, en découvrant la parole et trop souvent le bavardage. Eve, comme la première femme, mais Lilith, on le sait, la précéda selon certains textes et certaines civilisations, parfois aussi assimilée au serpent de la Création. Le personnage de Lilith-Eve est donc multiple, protéiforme, insaisissable. A le fin du livre on n'est pas sûr d'avoir saisi l'essentiel, mais on a voyagé dans un monde impalpable et fugace, de pellicules détruites, de fatales attractions, de léthales répulsions.
Passionné de cinéma j'ai emboîté le pas du narrateur, Philippe Pratx doit parfois lui ressembler, sur les traces de Lilith, qu'en cinéphile déférent il tire du côté de Garbo, femme dont on finit par douter de l'existence, une sorte de femme-départ disponible pour des lendemains d'interrogations, toute une palette de lieux sous influence littéraire,Villiers de l'Isle-Adam ou picturale, Chirico, Delvaux. On y croise des personnages réels, Chaplin, un tout petit peu, ou Michael Curtiz du temps de Mihaly Kertesz, ,ou Tod Browning, ou de vrais producteurs, Zukor, Laemmle, tous venus de l'Est. Ou des êtres tout droits sortis de la fertile plume de Philippe Pratx. Ambiance expressionniste très Mitteleuropa, la sanguinaire Comtesse Erzsebeth par exemple, mais le surréalisme pointe parfois son nez et la construction chapitrée du livre évoque les serials, les Fantomas ou Les Vampires à la Feuillade.
Le soir, Lilith est un beau roman, riche, trop parfois, sous influence mais sachant aussi battre sa propre mesure, faisant appel au lecteur, troisième part de cette trilogie après l'auteur et les personnages. Quant à moi, blanchi sous le harnais des salles obscures, j'ai pensé à Murnau, à Stroheim, à Sunset Boulevard. Mais c'est avec Paulina 1880 que commence le livre de Philippe Pratx, figure emblématique d'une littérature assez difficile, personnage si complexe entre le criminel et le sacrificiel. J'avoue que ça m'a fait peur, peu conquis que j'ai été par la lecture d'ailleurs récente du roman de Pierre-Jean Jouve. Des embûches, il y en a d'autres au long de Le soir,Lilith, de celles qui font la littérature dont on sort, heureux et fatigué, après avoir tenté des annés durant de comprendre qui était vraiment Lilith. Exigeant et envoûtant, c'est parqué sur la quatrième de couverture.Exact.
N'ayez pas peur, et abordez l'histoire de Lily aux côtés du narrateur, lui qui peine tant à écrire la biographie de Lilith, enquête-hommage par delà la pellicule de passage, par delà le souvenir incertain, par delà le mystère accompli. Homme de son temps, Philippe Pratx accompagne son roman de cette belle vidéo starring Garbo, un condensé des films d'Eve Whiteland, qu'on croit avoir vus, c'est dire la réussite de l'entreprise. Merci Philippe.
Saint Germain des Prés n'est pas évoqué avec une colossale finesse mais la musique est de Duke Ellington, les décors d'Alexandre Trauner, la photo de Christian Matras. On a vu pire comme équipe. Newman, Poitier et Reggiani font semblant mais nostalgie aidant, plutôt sympa. Un tour en cave, les amis?
Paris Blues, Martin Ritt,1961, Paul Newman, Joanne Woodward, Sidney Poitier, Louis Armstrong, Serge Reggiani.
C'est avec un immense plaisir que je fouine chaque quinzaine pour cette superbe idée d'Asphodèle. Cette fois c'est outre Rhin que j'ai voyagé. Je me suis souvenu de Robert Walser, que j'ai peu lu mais dont Vie de poète m'avait enthousiasmé Couleurs en marche.
Temps
Je suis couché, j’ai bien le temps,
je réfléchis, j’ai bien le temps.
Le jour est sombre, il a le temps,
plus de temps que voulu, du temps,
j’en ai à mesurer, du temps, du long temps.
La mesure croît avec temps.
Une seule chose dépasse le temps,
c’est le désir, car aucun temps
n’égale du désir le temps.
Robert Walser (1878-1956)
Robert Walser, Suisse de langue allemande (1878-1956) fut un promeneur fragile. Après quelques années de bohème à Berlin il mena en Suisse une vie d'errance et de solitude. Sa faiblesse mentale le conduira à un internement psychiatrique dès 1929. Il n'écrira plus. Admiré par les grands Germains, Hesse, Hoffmanstahl, Musil, il est considéré comme un maître du minimalisme. Cela apparaît bien dans ce court texte sur le temps. Pour Stefan Zweig Walser était "le miniaturiste par excellence". Grand marcheur, il mourut le jour de Noël 1956, tombé dans la neige de son pays qu'il avait tant arpenté.
Merci encore à Asphodèle pour cette organisation sans faille qui nous offre de délicieux moments de découvertes et de redécouvertes, dans l'infinie variété de la poésie. L'occasion pour moi de relire un peu du grand poète irlandais W.B.Yeats dont j'ai choisi Le voyage d'Aengus. Je vous en propose ma propre traduction, celle d'un amateur, ça va de soi.
De plus, coup double, vous connaissez ma folkmania, de grands musiciens ont chanté Yeats, Joni Mitchell, The Waterboys et mon si cher Donovan qu'on s'obstine à ignorer, scandale que je vais tenter de réparer,si peu que ce soit. Son interprétation figure sur un double album très ancien où il chantait aussi Lewis Carroll. Et la vidéo est magnifiquement illustrée.
La laideur des villes américaines est fascinante. Continuons cependant notre route en Arizona cette fois avec Yuma au moins célèbre chez les cinéphiles pour le très beau western de Delmer Daves 3 h10 pour Yuma. Yuma prétend être la ville la plus ensoleillée au monde, proche de la Californie et du Mexique. Les statistiques montrent effectivement qu'il vous faut y aller plutôt en hiver sous peine de dessécher, au sud du sud des U.S.A, au confluent du Colorado et de la Gila. Allez take that train. Le film est un classique de 1957 et Frankie Laine est du voyage. Le remake, que je n'ai pas vu, Russell Crowe, Christian Bale, date de quelques années.
Soucieux d'être encore un tout petit peu contemporain, un tout petit peu, je vous propose la jolie ballade éponyme, Yuma, de Justin Townes Earle, un folkeux fils de folkeux (Steve Earle), que je visite souvent.
Récréation musicale en vrac arbracadabranchesque pour quelques petites choses que j'aime. Un peu d'acrobranche du cèdre à l'if, du citronnier au hickory, du saule au pin.Un peu de poésie.Et pas mal de choses à écouter ***, ce que murmurent les pins, ce que larmoie le saule... Mon jardin à moi, d'idées et de chansons...
Je chronique presque tous les livres de Pierre Assouline qui m'a rarement déçu. Biographe remarquable il aborde souvent la grande histoire. Le paquebot, l'an dernier, racontait l'incendie du Georges Philippar en 1932 dans le Golfe d'Aden (Albert Londres en fut la victime la plus célèbre). Le nageurc'est Alfred Nakache, champion de natation, juif d'Algérie, médaillé aux sinistres J.O. de Berlin 1936, qu'une dénonciation conduisit à Auschwitz dont il revint, servi peut-être par sa constitution athlétique hors du commun.
Depuis son enfance à Constantine où certaines tensions s'amorçaient déjà jusqu'à son retour des camps Pierre Assouline suit ce sportif, qu'on ne disait pas encore de haut niveau, et nous fait revivre les performances du champion, les rivalités et les jalousies aussi dont l'une enverra Nakache en enfer. On apprend dans ce livre qu'Auschwitz organisait entre autres activité des combats de boxe et des compétitions de natation. A frémir, à vomir. L'auteur sait à merveille définir ces années au bord de l'abîme et en enfer. Une pièce de théâtre s'est jouée récemment à Paris sur ce sujet, interprétée par Amir Haddad, seul en scène. L'antisémitisme se portait bien. Peu de choses ont changé. Seul rescapé de sa famille Alfred Nakache reprit sa carrière. Homme de devoir il fut surtout un chantre de la résilience. Bien avant que ce mot ne fasse florès. A méditer.
J'en profite pour inviter chacun, s'il en a l'occasion, à voir l'extraordinaire film La zone d'intérêt qui vient de sortir. Vivre à Auschwitz, juste de l'autre côté du mur, pour la famille de Rudolf Höss, qui en fut le patron.
And the the man was alone...Garth Hudson était le doyen de The Band. Il en est maintenant le survivant. The Band (ex The Hawks) était un groupe multi folk rock etc. Ils accompagnèrent Bob Dylan lors de son électrification digne de la bataille d'Hernani. Dylan était un célèbre chanteur song writer américain qui finit Prix Nobel de littérature. Hernani était une pièce de Victor Hugo. Victor Hugo était...J'essaie de garder le sourire. Robbie Robertson vient de rejoindre Richard Manuel, Rick Danko et Levon Helm. La débandade finale de The Band est actée. Selons certains exégètes The Band aurait été le nec plus ultra, la quintessence protéiforme, l'ultime de cette musique, ma musique, et, pour certains, notre musique. Je partage.
Les gars de The Band savaient tout faire, sauf échapper aux démons réels des paradis artificiels si conformistes. Masi ceci est une autre histoire. A suivre (très) modeste hommage.
Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains !… Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l’herbe printanière,
Qu’ignoré je sommeille à l’ombre des ormeaux !
Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles ;
Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit,
Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.
Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts !
A quel amant jamais serez-vous aussi chères ?
D’autres vous rediront des amours étrangères ;
Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts.
François-René de Chateaubriand, Tableaux de la nature
J'ai eu envie de relire un peu le Vicomte. Certes ses forêts sont plus bretonnes que valoises mais j'aime à m'y retrouver parfois. Ou à m'y perdre. Merci à Asphodèle pour tout, et plus encore. Par exemple pour m'avoir fait découvrir un autre poète, contemporain, François Cheng, ce vieux monsieur plein de jouvence, dont je ne résiste pas à vous faire découvrir quelques lignes sur la beauté des choses.
John von Düffel est nageur de fond. Il est aussi romancier et poète. Je le découvre. Etonnant bouquin que De l'eau. Une famille allemande gère une papeterie au confluent de deux rivières, l'Orpe paisible et la Diemel plus tumultueuse. Plusieurs générations nous sont ainsi contées jusqu'aux années 80, en passsant par les deux guerres. Dont la deuxième voit l'entreprise dirigée par une femme et exploitée par des prisonniers français. Mais là n'est pas forcément l'important. De l'eau, à la lecture pas toujours si aisée, est une sorte d'antienne, une sorte d'hymne à l'eau, d'ode à cet élément si vital. Comme lire ce titre? Comme on veut. Vous pouvez la jouer interrogative, de l'eau? Est-ce l'eau de nos origines? Ou explicative, analytique? Est-ce l'eau essentielle de nos cellules? Ou l'eau meurtrière et méphitique qui emportera l'un des maîtres?
Je l'ai dit, lire De l'eau ne coule pas de source. La brasse y est parfois ardue, métaphore du cours de la vie. H2O est parfois complice enrichissante, une eau industrieuse, sérieuse et partenaire. Parfois à l'opposé elle est tout de colère et ne s'en laisse pas conter. Mais décrire ce roman c'est tenter de remonter un courant trop puissant. Sachez seulement que, fabriqué comme de la pâte à papier à partir de ces eaux limpides un jour et troubles un autre jour, ce livre possède une puissance attractive comme un tourbillon séduisant et fatal. Bien peu de dialogues, mais de riches phrases impressionnistes et parfois presque scientifiques. Une eau mage, un hommage, un bouquin comme on en lit peu. Cependant il m'est arrivé parfois de sécher sur la rive bien que le débit de l'eau soit globalement positif. C'est que John Von Düffel raconte cette épopée familiale, très loin de la sage saga du terroir, avec une écriture qui semble avoir puisé dans l’eau sa substantifique moëlle.
Knut Hamsun, le Norvégien, Prix Nobel 1920, n'est maintenant guère plus connu que pour l'extraordinaire roman La faim, et son engagement prohitlérien sans ambiguité. Il a cependant écrit quelques poèmes dont ce vagabondage d'inspiration plutôt romantique. Merci à Asphodèle qui remet sur orbite ces incursions bimensuelles en pays de poésie.
Cette bien jolie photo est l'une des bonnes feuilles de la chère Asphodèle qui me l'offrit il y a quelques mois et à qui je dédie cette nouvelle rubrique qui sera totalement muette. Je n'ai pas réussi à trouver des documents où l'on voit un cycliste avec sa guitare dans une scène de film. Sinon vous pensez bien...Vous avez dit bizarre?
Voici encore un classique première période de Dylan par l'édenté Shane McGowan et ses Pogues qui cuvent sûrement quelque part depuis longtemps.When the ship comes in figurait sur l'album The times they are a changin'.La version des Pogues est plutôt style pub braillard mais ne me déplaît pas.Arlo Guthrie,les Hollies,Peter,Paul and Mary l'enregistrèrent également.Remplie de métaphores marines sur les jours meilleurs à venir cette chanson du Zim avec sa chute sur les armées de Pharaon noyées en Mer Rouge peut sembler un peu grandiloquente en 2011 mais elle a presque 50 ans.
Dans la série à l'italienne que j'ai décidé de voir ou revoir (Mariage, Meurtre ,Rapt, Scandale, Miracle,etc.. )voici l'une des pièces maîtresses de la comédie italienne,sous la houlette de l'eccellentissimo Pietro Germi.Nous sommes en 1961,la Sicile peu progressiste traîne la patte au bout d'une botte italienne déjà pas pilote en matière de condition féminine et de divorce.On pense au Bel Antonio de Bolognini déjà évoqué ici.On y pense notamment avec l'hôtel particulier du nobliau Mastroianni présent dans les deux films.Et quelle présence!Et que dire de l'omniprésence de l'Eglise avec ses édifices baroques dans une ville ou sur 16000 habitants vivent 5000 illettrés,dixit le baron Fefe(Marcello).Ce baron Fefe pratique l'oisiveté avec beaucoup de soin mais est fatigué de sa femme Rosalia,nunuche certes et tellement moins séduisante que sa jeune cousine Angela.Mais voilà:aussi bien les églises bondées que les cénacles de notables ne voient d'un très bon oeil le divorce.Par contre ces églises et ces notables,ainsi que la magistrature,sont plutôt tolérants sur les "crimes d'honneur".Le tour est presque joué et Fefe fomente méthodiquement son Divorce à l'italienne.
Fefe va donc pousser son épouse dans les bras d'un amant afin de pouvoir laver son honneur et d'écoper grosso modo de trois ans de prison avant de convoler avec Angela.Encore faut-il trouver l'oiseau rare.Mais Fefe se verra dépassé par les évènements et presque mis au ban de la société sicilienne si large d'esprit.Divorce à l'italienne est une perle de cet humour noir et rose si efficace dans une production transalpine encore pléthorique.Ce cinéma va changer bientôt,on le sait,avec Antonioni et plus encore avec Fellini et sa Dolce Vita dont il est d'ailleurs fortement question dans le film de Germi,le chef d'oeuvre romain ayant été attaqué mais malgré tout triomphant.
Mais plus que tout Divorce à l'italienne c'est un régal de Mastroianni dans l'un de ses rôles de comédie les plus magistraux.Hableur,fainéant,flagorneur,roublard et pour tout dire crapuleux...qu'est-ce qu'il est sympa.L'occasion pour moi de rappeler le statut très particulier des grands acteurs italiens d'après-guerre.Ceux que le peuple appelait les Cinq Colonels ont vécu quarante ans d'histoire d'amour avec leur public.Ils avaient pénom Marcello,Vittorio,Alberto,Nino,Ugo et s'ils furent souvent monstres ils furent surtout sacrés,sacrés mais très proches de ces spectateurs romains,ceux que l'on voir fumer et brailler au cinéma,vivre quoi!
Gente di Roma avait été filmé par Ettore Scola il y a quelques années.En 1950 Luciano Emmer,cinéaste élevé au Néoréalisme invente en quelque sort le film choral,presque ethnologique,décrivant non pas la vie des Papous de Nouvelle-Guinée,mais celle des Romains un dimanche d'été,en route pour Ostie,la plage de Rome.Cette Ostia n'est pas celle de Pasolini mais se donne pour quelques heures à toute une faune de gens modestes qui se précipitent à la première heure en vélo,scooter,train de banlieue ou voiture.Laborieuse la voiture...Je n'ai pas peur de dire que Dimanche d'août est un enchantement qui réussit la gageure d'échapper à toute démagogie,ce que même le grand Renoir n'a pas toujours su.
Car tous ces gens sont vrais,mioches,adolescents émoustillés, matrones affectueusement collantes,pères ou mères seuls avec leur fille.Ne manque même pas une équipe de bras cassés genre Le pigeon qui profitent de l'exode dominical pour fomenter un audacieux casse dans un abattoir.Pas de héros ou plutôt que des héros quotidiens ou hebdomadaires en l'occurence.Bien sûr chacun ment,gentiment,juste ce qu'il faut pour avoir l'air un peu plus riche,un peu plus malin,pour séduire,quoi.Mais il y a tant de fraternité,tant de justesse dans ces petits pointillés de la vie de la grande cité en cette après-guerre où le miracle italien commence à peine.Rejeton tardif,presque ultime du grand mouvement cinématographique italien,Dimanche d'aoûtest une perle rare.Luciano Emmer a signé par la suite surtout des documents et La fille dans la vitrine,belle fiction sur l'immigration italienne en Belgique.Né en 18 il n'est pas mort à ma connaissance.On continuera donc de l'ignorer.
Souquez ferme les amis.Ce soir la mer est forte et je vous dédie quelques musiques de mon Musée de la Marine.Attention certains naufrages ou faits de guerre sont absolument authentiques.Par ordre d'entrée de ce requiem:le John B.,l'Antoinette,l'Hesperus,le Reuben James,l'Edmund Fitzgerald.N'oubliez pas votre gilet de sauvetage.Les femmes et les enfants d'abord.
Musicalement il y a de tout:le fabuleux Procol Harum (non ce n'est pas que Whiter shade of pale), ce vieux Woody Guthrie toujours sur le pont,les folkeux du Kingston Trio,Gordon Lightfoot,une des grandes voix du folk dont évidemment on ignore tout en France,et,plus surprenant, le groupe bubble-gum des midsixties britanniques Dave Dee,Dozy,Beaky,Mick and Tich.Et puis histoire de ne pas bloguer idiot je viens d'apprendre que le sublime The wreck of the Hesperus de Procol Harum était inspiré d'un poème de Longfellow.Enfin ne vous plaignez pas j'aurais pu vous infliger My heart will go on.
Je ne reviendrai pas sur la naissance du folk-rock,appellation sans intérêt.J'ai par ailleurs mille fois dit mon admiration pour les Byrds,catayseurs de tout un courant et dont je possède l'intégrale en édition limitée.Roger McGuinn,David Crosby,Chris Hillman,Gene Clark et Michael Clarke,tous passionnés de roots mais aussi de rock,devinrent en 65 le troisième grand B de la musique(Beatles,Beach Boys).leur influence fut et reste énorme.De grands musiciens volèrent plus ou moins longtemps chez les Oyseaux,Gene Parsons,Gram Parsons,Clarence White,Skip Battin.Des originaux Gene et Michael nous ont quittés il y a bien longtemps.Si leur premier succès planétaire fut le légendaire Mr.Tambourine Man réduit à deux minutes ils ont enregistré une cinquantaine de titres de Bob Dylan.Voici This wheel's on fire..Rick Danko(The Band)l'a écrite avec Dylanet The Band l'a incluse dans le mythique Music from Big Pink.Nombreuses autres reprises dont Julie Driscoll et Siouxsie and the Banshees.
Les morts à leur place.Journal d'un tournage écrit il ya 44 ans est un témoignage fort intéressant sur le cinéma.Viva Maria ne m'avait pas laissé un grand souvenir.Rezzori dont peu de gens connaissent le talent,sorte d'apatride voyageur alternativement branché et has been,a une plume assez vitriolée our évoquer les deux stars et plus encore Louis Malle.Plus ou moins acteur par hasard sur Viva Maria Gregor von Rezzori nous raconte les coulisses mais pas du tout comme un diariste des people(quel mot!).Non,il met dans son éphéméride toute la finesse d'écriture que lui savent ses rares lecteurs.Peu importe Bardot,peu importe Moreau,ce qui m'a ravi c'est le regard de Rezzori sur le Mexique des années soixante,cet étonnant pays où règne le culte de la mort comme nulle part ailleurs,entre le grand voisin du Nord et le grand baroque de l'Amérique Latine."Les morts à leur place" c'est l'injonction du metteur en scène aux figurants.Pas forcément très à la sienne au cinéma Gregor von Rezzori a su mettre dans ces articles très sixties une ironie très intemporelle,beaucoup d'humour et plus encore bien de la lucidité sur lui-même,Européen errant et légataire de tout un siècle d'histoire austro-roumano-hungaro-germano-etc...
Pénible,avec les nouvelles,leur publication est souvent en vrac.Certaines ont vu le jour en France dans différents recueils. C'est encore le cas avec ces sept textes de Stefan Zweig,certains datant de ses vingt ans,d'autres bien plus tardifs.Wondrak,la première nouvelle,est posthume.On sait la finesse et l'élégance de Zweig et j'ai adoré baigner une fois de plus dans cette Europe d'avant, condamnée.La scarlatineest ainsi parfaitement symbolique d'une jeunesse meurtrie,l'étudiant en médecine timide et moqué, amoureux d'une belle écervelée,et qui se révèle à lui-même dans l'art de guérir..et de mourir.Cette mort viennoise n'est jamais loin chez des écrivains comme Zweig.Ne finira-t-il pas par l'apprivoiser en 1942 dans un lointain Brésil?
Printemps au Prater ramène bien sûr aux calèches,à Liebelei et à Schnitzler, on pense à Max Ophuls qui adapta si bien et Schnitzler et Zweig.Chez les Viennois le désespoir finit toujours par montrer son visage,parfois plutôt avenant. "Et peu à peu,tout à fait insensiblement,le sourire se meurt sur ses lèvres rêveuses..." clot magnifiquement avec amertume et cafard assuré la jolie nouvelle Rêves oubliés.De cette simple sentence tout est dit,à la viennoise.La dette nous emmène,sous la forme d'une lettre de Margaret à Ellen,au coeur du souvenir d'un acteur de théâtre qui les avait tant émues,jeunes filles,et que Margaret,en cure à la montagne,vient de retrouver par hasard,au comptoir d'une auberge,pas loin de la décrépitude.Toutes ces variations sur l'inexorable danse des heures,ce sont un peu les miennes,les vôtres peut-être.Sur Stefan Zweig,on n'a pas attendu les blogs pour savoir sa grandeur et la belle pièce de Ronald Harwood,Collaboration,ne dit pas le contraire.
Mauro Bolognini est un cinéaste qu'il faut revoir impérativement pour sa finesse et l'élégance de son propos.Sur le thème délicat, surtout en 1961,de la virilité,qui plus est en Sicile,et avec la complicité à l'écriture de Pasolini il adapte le roman de Vitaliano Brancati,auteur sicilien lui aussi(1907-1954).A Catane le jeune Antonio(Mastroianni prototype du latin lover) épouse Barbara. Bourgeoisie,belles demeures,aisance financière et un avenir radieux.Mais la fêlure s'insinue et les parents s'inquiètent puis se heurtent.Et surtout l'honneur est en jeu.Ha l'honneur!L'honneur en ces années se situe parfois sous la ceinture et Barbara(Cardinale très jeune) ne sera qu'un pion dans le jeu du patriarcat et de la résignation des femmes,filles ou mères.
Ce film ne prête ni aux plaisanteries grasses ni au marivaudage et Mastroianni campe avec conviction et douleur ce prétendu Don Juan dont on mesure peu à peu la solitude et la culpabilité.Film d'une grande pudeur,Le bel Antonio reprend le meilleur de Pasolini qui n'aura pas toujours cette réserve que Mauro Bolognini,doux ciseleur du cinéma italien,saura,lui,garder jusqu'à sa mort.Probable que cette discrétion lui a valu en partie le purgatoire.Dans l'infinie richesse du cinéma transalpin j'aime à attirer l'attention sur les réservistes (Zurlini,De Santis ont déjà fait l'objet de chroniques).Autres très beaux films de Bolognini:Les garçons,Metello,L'héritage,Ce merveilleux automne.Le titre de ce billet est un clin d'oeil à la vogue "à l'italienne" des films des années 55-60.En effet eûmes droit à Caprice, Scandale, Divorce, Mariage, Meurtre, tout ça à l'italienne.
Un chevalier et sa monture,une haridelle plutôt,pas nommée Rossinante mais Aquilante.Mais ce n'est pas Don Quichotte. Un générique cartoonesque (http://youtu.be/M9PrWuT-E-0), une sorcière sauvée de justesse par une petite troupe dépenaillée et piétonnière par manque de moyens.Mais ce n'est pas le Sacré Graal des Monty Python.Ce même chevalier devise avec la Mort.Non,ce n'est pas Le septième sceau.Un navire traverse une colline à dos d'hommes mais ce n'est pas Fitzcarraldo.Mario Monicelli et ses géniaux scénaristes,le fabuleux duo Age-Scarpelli,à qui le cinéma italien doit tant,ont imaginé une suite à la déjà inénarrable Armée Brancaleone (1966).Vittorio Gassman,tout en rodomontades,est l'interprète idéal de ce matamore finalement plus naïf que roublard, qui mène sa maigre bande avec nain,boîteux juché sur les épaules d'un aveugle,puis nouveau-né sauvé in extremis,chèvres et enchanteresse.Arrive même un lépreux très dansant au son de sa clochette,assez sexy ce lépreux.
Tout ce petit monde,bien que peu ferré en géographie,part donc pour la Terre Sainte.Rencontres et péripéties attendent ces branques du Saint Sépulcre.Dans Brancaleone s'en va-t'aux croisadesla langue italienne est truffée de patois et de latin douteux, ce qui lui donne un maximum de verve.La verve,justement,est un ingrédient qui a rarement manqué à ces maîtres de la comédie italienne que j'aime tant.Monicelli,toujours satirique,dégomme gentiment la religion et le pouvoir,pape et antipape se querellent comme des supporters de foot,un arbre aux pendus s'avère riche en drôlerie,le jugement de Dieu fait glousser Brancaleone, un tournoi final, un peu longuet, alanguit à mon avis ce road-movie médiéval que Mario Monicelli aurait dû écourter de vingt minutes pour lui assurer tout son punch. Quoiqu'il en soit cette Cour des Miracles itinérante est une preuve de plus de la grande variété de ce cher cinéma italien.Elle est aussi une invite à se balader dans le challenge botté initié par Nathalie.