Et merci à Celestine pour le lien vidéo. Celestine, c'est un peu ma Fedora à moi, loin, trop loin et si proche.
Chance exceptionnelle avec cette livraison bien agréable dont je remercie Babelio et Phébus. Je suis tombé cette fois sur la sixième traduction du géant sud-africain Karel Schoeman, disparu volontairement en 2017, et dont j'ai chroniqué tous les autres livres avec beaucoup de chaleur. Et volià pourquoi je suis un peu moins disert sur L'heure de l'ange. Ce roman est en quelque sorte le troisième volet d'une trilogie des voix, après Cette vie et Des voix parmi les ombres. A ceux qui ne connaissent pas Schoeman il faut dire que son univers est loin d'être fantaisiste. La société sud-africaine, souvent celle de Bloemfontein, décrite par l'écrivain n'est pas celle du Cap ou de Joburg. Elle est probablement plus corsetée encore et la vie y est pour la plupart d'une grande austérité.
Il était une fois un berger dans le veld, illettré et poète, et L'heure de l'ange n'est qu'une longue quête sur le passé d'une petite ville quelque part en Afrique du Sud, ce pays si particulier, à la violence insondable et multiple. Un documentariste télé envisage un reportage sur ce Daniel Steenkamp, pâtre devenu poète à la suite de l'apparition d'un ange. Suivent les témoignages, un peu longs, d'un instituteur, d'un pasteur presbytérien (il est souvent question des ministres du culte chez Karel Schoeman et dans toute la littérature afrikaner). Celles de Daniel Steenkamp en personne et diverses "voix de femmes". J'ai mis des guillemets car les voix, les voix du passé enfoui, les bribes de souvenirs des vieillards, les rares écrits des décennies antérieures, articles, recueils, procès-verbaux, sont cruciaux dans cette trilogie de Schoeman. C'es magnifiquement écrit et cela finit par rendre chair et sang aux personnages, nombreux, et certains très complexes.
Cependant, mais cela tient aussi à ma forme physique un peu délicate ces dernières semaines, car je crois que lire est une activité sportive quelque sorte, les tourments de tous ces gens m'ont parfois un peu fatigué, comme si j'avais vu l'intégrale d'Ingmar Bergman en dix jours. Et mon rythme s'est ralenti entre les offices et les deuils, les visites aux malades et aux indigents. La vie de la communauté blanche laborieuse et souvent désargentée a fini par me peser un peu. C'est pourtant somptueusement élaboré par un écrivain immense que j'imaginais un jour Prix Nobel. Mais les immenses sont immenses et moi, cette fois, j'étais un peu petit. Les références bibliques sont si fréquentes, si belles et un peu épuisantes.
"Pourquoi pas un berger du veld, aussi bien qu'Elisée qui labourait derrière douze paires de boeufs, que David qui faisait paître son troupeau, ou qu'Amos, l'un des bergers du Tekoa; pourquoi pas ici aussi bien qu'au mont Carmel ou au mont Horeb, pourquoi pas bégayant et bredouillant dans notre langue maternelle aussi bien que dans n'importe quelle autre langue humaine?"
Il est des petits livres, 140 pages, qui sont des merveilles. Claudio Morandini est un auteur italien né en 1960, né en Val d'Aoste, donc en Italie montagnarde et Le chien, la neige, un pied ne quitte pas non plus les hauteurs alpines. Evidemment j'ai pensé à Dino et Mario, deux de mes auteurs de chevet. Et je trouve que c'est assez cohérent, Morandini peut apparaître partiellement comme un héritier de ces conteurs hors pair, Buzzati et Rigoni Stern. Avouez que la barre est haut placée, normal pour ces écrivains alpinistes.
Adelmo Farandola vit seul, âgé, reclus, mémoire défaillante, dans un chalet perdu avec son fusil et quelques fruits dans l'étable. Dans cette totale solitude sa misanthropie était prévisible. Ce vieux ronchon, plutôt muré, d'ailleurs il descend à peine au bourg pour quelques modestes provisions. Les très rares visiteurs sont mal reçus. C'est qu'il a la grisaille agressive, l'Adelmo. Si je me souviens bien Mario Rigoni Stern c'est tout à fait le contraire, ses montagnards (souvent inspirés de lui-même) cultivent encore le goût des autres et un certain parfum d'humanité.
Mais voilà que l'arrivée d'un chien, plutôt moche, vieux lui aussi, change un peu la donne. Un peu seulement car Adelmo n'est pas dans le genre bras ouverts et le quadrupède aura plus de coups de pied que de d'os à ronger. Qu'importe car il est bavard ce chien (Buzzati aussi a mis en scène des chiens, parfois dotés de la parole). Ils passent comme ci comme ça le plus gros de l'hiver. La crasse tient lieu de manteau à Adelmo et le chien finit par obtenir quelque pitance.
Troisième intervenant, à la fonte des neiges, un pied. Un pied humain qui dépasse du sol. Ce pied appartient bien à quelque corps. Et quel corps? Mémoire défaillante Adelmo aurait-il tué un garde ou un randonneur? Curieuses interrogations du vieillard presque sénile et du chien disert. Vous croyez au moins à une histoire d'amitié entre l'homme et l'animal? Avez-vous raison? C'est un joli conte assez cruel, en absurdie, qui s'accomode fort bien de la concision. Et qui frôle bien souvent la poésie et le surréalisme. Un très beau moment. Je vais me renseigner sur ce Morandini.
L'histoire compte quelques réussites sur le thème du cinéma dans le cinéma. On cite souvent à raison La nuit américaine, Les ensorcelés, Boulevard du Crépuscule, 8 1/2. On oublie Fedora,l'un des derniers films de Billy Wilder. Je viens seulement de le voir, 36 ans après sa sortie. Plus ou moins adapté d'une histoire de Thomas Tryon, ancien acteur chez Preminger notamment, Fedora est une fable cruelle sur le miroir d'Hollywood et le désenchantement. Sur une île grecque toute de bleu et de blanc la noirceur du Septième Art prend toute son amplitude comme une mouette dans le ciel de Corfou. Le film commence par les funérailles de Fedora. Flashback, deux semaines à peine plus tôt. Maintenant retirée, Fedora, la star jadis adulée, ne se soigne plus guère qu'aux substances, cadrée par une comtesse polonaise mystérieuse, un médecin douteux et sa gouvernante. Barry Detweiler, producteur-scénariste indépendant mais fauché (William Holden, grand acteur maintenant ignoré) essaie de la convaincre de revenir sur les plateaux pour une nouvelle version d'Anna Karenine. Seule certitude, Dorian Gray au féminin, Fedora ne semble pas avoir physiquement changé.
Mais dans sa Villa Calypso, bunker insulaire gardé par des molosses, Fedora, fragile ou manipulée, vit pratiquement comme voilée. On ne peut pas ne pas penser à Garbo (qui,au passage, joua deux fois l'héroïne de Tolstoï). Comme Norma dans Boulevard... du même Billy Wilder, Fedora est prisonnière de cette maison. Comme dans Boulevard... des acteurs jouent leur propre rôle (DeMille, Keaton jadis, Fonda, York aujourd'hui). Comme dans Boulevard... c'est William Holden qui à 28 ans de distance, involontairement, dénoue la tragédie. On a donc beau jeu de considérer Fedora, et ça les cinéphiles adorent le faire, comme le testament de Wilder et une ultime variation sur la décrépitude de Hollywood. Pas faux mais je pense que l'on peut transcender le mythe cinéma et y voir une parabole bien sombre du vieillissement.
La question serait plutôt à mon sens. Le film Fedora peut-il émouvoir? La construction peut en paraître artificielle et agaçante, la nostalgie forcée et pour tout dire mélodramatique comme un vieux film muet. Pourtant j'ai aimé Fedora, le film, invisible depuis 35 ans, car j'ai accepté la règle du jeu et les conventions du genre. Ce qui n'empêche pas l'ironie vacharde du vieux Billy Wilder, intacte bien que son aura de metteur en scène ait pâli à Hollywood, malgré les réussites tardives Avanti ou La vie privée de Sherlock Holmes, films d'ailleurs boudés par l'Amérique. De toute façon Wilder est toujours resté trop européen, trop critique. A travers le personnage du producteur démodé, c’est Wilder lui-même qui peste contre "ces nouveaux réalisateurs barbus" dans lesquels on reconnaît aisément les Lucas, Spielberg, Scorsese et Coppola qui incarnent alors le nouvel Hollywood.
Pour l'interprétation, si Holden est tout à fait à sa place, Marthe Keller, trop jeune et pas assez énigmatique, n'est pas l'icône espérée. L'ex grande star allemande Hildegard Knef, elle-même retirée du cinéma à l'époque, peut faire plaisir au cinéphile, comme un clin d'oeil entre initiés. A tout cela le public restera étranger et Fedora le film comme Fedora l'actrice demeurera comme une parente lointaine et absente depuis si longtemps qu'on ne sait plus bien si ce n'était pas du domaine du rêve... Fedora, à voir comme une apparition, à entrevoir comme une légende, à célébrer comme un culte.
Bande-annonce : Fedora - VOST
Et merci à Celestine pour le lien vidéo. Celestine, c'est un peu ma Fedora à moi, loin, trop loin et si proche.
Merci à Olivia pour sa cueillette Des mots,une histoire 85: rentrer-racornir-grosse-prélude-vertueux-hasard-dire-peur-tout-ferronnerie-téléphone-tilleul-abîme-fils (fille)-héros.
C'est peu dire que le nouveau film de Shang Yu-lee,le grand cinéaste ouest-coréen,va diviser la critique.Certains hebdos pèseront le pour et le contre,un bonhomme souriant,l'autre grimaçant.J'ai donc vu Unhappy alone on Main Street,titre pour la France (?) de ce polar urbain d'hémoglobine et de sexe peu fringant dans les bas fonds de la capitale Pyong-eoul.Shang Yu-lee rentre dans le vif du sujet très vite si l'on excepte le court prélude,tonitruant, où le héros Toni, truand, membre de la Pentade,célèbre mafia de cet exotique carrefour asiatique,fait jaillir d'un immeuble corps et cris sur fond de hard-rock à faire passer Metallica pour Leonard Cohen,ceci tout en couleurs hurlantes elles aussi.S'en suivront des péripéties souvent vues et revues,avec fatras pseudo new age sur fond de trafic d'enfants,avec des scènes destinées à faire peur et qui m'ont semblé ahurissantes de laideur et que je vous laisse découvrir au hasard des programmations hexagonales.
A dire la vérité,ce qui m'a effrayé,moi,c'est que Unhappy alone on Main Street ait pu obtenir l'Ornithorynque d'Or au festival de Wallaby City.S'ennuient-ils à ce point au fin fond du bush pour avoir préféré ce pensum au somptueux film estonien présenté sur téléphone portable,Last exit to Tallinn,dont les 6h39 passent comme une lettre à la poste? Grosse déception donc pour ce film de Shang Yu-lee qui nous avait enchantés avec Pour une poignée de wons,vertigineuse mise en abyme sur le thème éminemment westernien du fils vengeur.Mais ce film date déjà de quatre mois et l'on sait que le metteur en scène tourne au rythme hallucinant d'un film toutes les huit semaines environ.Attendra-t-on avec impatience son nouvel opus au titre enjôleur Par delà les feuilles racornies du tilleul vert dont le cercle vertueux des rares personnes ayant vu quelques rushes dit le plus grand bien.On aimerait que Shang qui eut dans ses premiers films la finesse d'un artisan en ferronnerie d'art nous fasse oublier la pénible soudure aux (très) gros points de Unhappy...
Colm Toibin est un de mes auteurs de chevet et je crois avoir presque tout lu de sa production romanesque et c'est pourquoi j'ai intitulé cette chronique à la manière d'un de ses titres.Brooklyn est un très beau roman,sur un thème très classique en littérature irlandaise,celui de l'exil de la verte Erin pour l'Amérique.On se souvient par exemple de la suite Les cendres d'Angela de Frank McCourt.D'une grande limpidité Brooklyn est le livre de la vie d'Eilis,jeune femme d'Enniscorthy,comté de Wexford au sud-est de l'Irlande dans les années cinquante, conduite à partir pour New York car l'Irlande a toujours été une terre de départ et pas seulement pendant la célèbre famine.Eilis est une femme simple,sans calcul et un peu complexée par sa soeur Rose,plus brillante.Le Père Flood,jamais très loin le personnage du prêtre dans ces années,lui a trouvé un travail de vendeuse à Brooklyn.Après une traversée atlantique ventre à terre au sens propre pour cause de mal de mer Eilis s'adapte assez bien à sa vie à Brooklyn,qui n'est pas Manhattan, calmement sans nostalgie écrasante mais avec une foule de petits mal-être quotidiens même si la communauté irlandaise est plutôt (trop) bien récréée.On assiste ainsi aux journées de travail d'Eilis au magasin,à sa vie dans une pension irlandaise comme il se doit,aux bals paroissiaux du vendredi soir.La vie d'Eilis ne se passe pas si mal somme toute.Elle tombe amoureuse.enfin ça y ressemble.
Obligée de revenir à Enniscorthy Eilis se pose des questions sur sa vraie place.Est-elle là en Irlande près de sa mère?Est-elle à Brooklyn?Comment se départir de cette dualité qui ne satisfait aucune part d'elle-même? n'a rien d'un sombre mélodrame.Je ne suis pas tout à fait certain que le terme roman convienne tout à fait à ce livre où il ne se passe que peu d'évènements,où court sur ces deux années de la vie d'Eilis un fugace sentiment,comme à la porte d'un bonheur ordinaire,déjà magique.Mais la vie décide,bizarre et parfois à notre propre détriment.En 300 pages l'immense auteur qu'est Colm Toibin nous a fait vivre au plus près,au coeur même du coeur d'Eilis,sans passion fatale,sans vrais heurts,sans invectives mais avec une acuité rare un petit bout d'existence,celle d'une Irlandaise des années cinquante qui ne sait pas toujours comment orienter sa nouvelle et encore relative liberté.On peut retrouver des billets sur L'épaisseur des âmes et sur Le Maître dans Lire Irlande.On peut aussi fair un clin d'oeil à l'ami Eireann, chantre de cette littérature ilienne,qui a bien dû chroniquer maintes fois Colm Toibin. http://eireann561.canalblog.com/
On sait que Coetzee est une des plus belles plumes qui soient,lauréat Nobel incontestable.Infiniment personnel voici un objet proche de l'autobiographie mais complètement original par sa construction.Après Scènes de la vie d'un jeune garçon et Vers l'âge d'homme voici le troisième volet de cette entreprise.En fait il y a fiction puisque l'auteur confie la tâche d'un portrait posthume à un universitaire qui accueille et met en forme cinq témoignages qui pourraient se révéler majeurs pour la compréhension de l'homme Coetzee.Tour à tour s'expriment Julia,ancienne maîtresse de John,Margot,sa cousine,Adriana,danseuse brésilienne et mère d'une jeune Maria Régina à qui il a donné des cours d'anglais,Martin,un ancien rival à l'université du Cap,et Sophie une ancienne liaison,collègue en faculté,toujours au Cap.Toutes ces entrevues se déroulent quarante ans après l'époque évoquée,1972 environ,dans une Afrique du Sud très apartheid mais,plus surprenant,très éclatée avec une individualisation particulière de la région du Cap,sorte d'Afrique du Sud de l'Afrique du Sud.
Bâti ainsi de façon audacieuse le récit peut paraître un peu décousu au premier témoignage puisque Coetzee est mort (dans ce livre) et qu'un tiers se charge d'établir des éléments biographiques.Mais on a vite fait de se passionner tant l'écriture,assez souvent parseméee de termes afrikaans,est troublante,et tant la personnalité de l'homme J.M.Coetzee est complexe.C'est vraiment un euphémisme de dire que l'écrivain n'y apparaît pas comme un héros,un chantre du progrès,un enseignant charismatique,ni même un voisin,ami ou amant agréable.Il semble que les cinq protagonistes aient tous souffert dans leurs rapports avec Coetzee,parfois un peu dérisoires,comiques,parfois désespérants.Ce livre,ne l'oublions pas,a été écrit par un Coetzee bien vivant,dont on peut penser qu'il s'est convoqué pour se mettre sinon en accusation,du moins en question.Je trouve la démarche intéressante bien que n'ayant pas lu les deux premiers livres de cette vaste autobiographie.Quant à L'été de la vie on dira de cette auto-enquête qu'elle est trouble, touffue, contradictoire, littérairement tès élaborée mais surtout,surtout pas hagiographique.Ne liriez-pous que les auteurs sud-africains,vous auriez déjà un plaisir intense tant le terreau y est fertile.

1929.Je crois que l'on peut considérer Chantage comme la première pépite du prospecteur Hitchcock.Il y en aura bien d'autres.N'y manque même pas le morceau de bravoure,ici la poursuite d'un maître-chanteur dans le British Museum.Un meurtre,une victime,une coupable,un inspecteur lié de près à la suspecte et un témoin qui compte en tirer profit,voilà les quatre piliers de cette histoire qui nous permet de visiter le Londres de 1929,à grand renfort de montages avec roues de voitures (influence plus que patente d'Eisenstein,vénéré par Hitchcock).N'y manque pas non plus l'apparition d'Hitchcock,sa deuxième je crois.La ville est fort bien reconstituée.Son agitation sied tout à fait à cette histoire assez moderne et qui s"affranchit de la trilogie policère londonienne victorienne(Jekyll/Hyde,Holmes,Jack the Ripper) pour une pesrpective plus directement cinéma et moins littéraire.
Hitchcock aime les couteaux,ciseaux,belles armes bien effilées(Les 39 marches,Agent secret,Le crime était...,Psychose,Le rideau...). Il aime aussi les chutes(Cinquième colonne,Vertigo,La mort...).On trouve déjà tout ça dans Chantage ainsi qu'une charge sexuelle assez peu équivoque mais on sait que l'oncle Hitch se méfiait de ces femmes comme des régimes alimentaires.Comme il avait raison...
http://www.youtube.com/watch?v=le8srNiXI04 I want you
Ma vie sans Bob Dylan aurait été(encore) moins bien...Bref.Il n' y a pas dans cette série que des chenus,des obsolètes,des cacochymes.Qui a dit que si?Voici un groupe plutôt jeune dont la musique est certes traditionnelle et dont je vous propose I want you du dylanesque et classique Blonde on blonde. Surréalisme hallucinant dans cette chanson avec saxophones dorés,Dame de pique et politicien ivre bondissant.Allez vous y retrouver mais peut-être qu'avec l'excellente potion des trentenaires de l'Old Crow Medicine Show...Assez réjouissant,non?Enfin moi j'aime bien...

Rachamaninov et son Concerto 2 pour piano déjà ça me chavire depuis longtemps.J'avais vu Brève rencontre il y a des décennies.Ce film de David Lean mais dont l'histoire doit tout à Noel Coward est sorti en 46.Mais j'avais oublié que Rachmaninov accompagne sans modération cet impossible amour,ce Sur la route de Madison version british noir et blanc ferroviaire banlieusarde d'immédiate après-guerre.Il est tout à fait admissible de trouver que Brief encounter a mal vieilli,formule qui fait florès dans nombre de chroniques et contre laquelle j'avoue m'insurger un peu.Bien sûr qu'Octobre et Naissance d'une nation ont vieilli.Molière aussi avec ses médicastres et Hugo avec ses Misérables.Et Monet et les angelots de Michel-Ange.Et Blue suede shoes et All you need is love.Et les trahisons shakespeariennes et les héros d'Homère.Non,passe le temps et les oeuvres demeurent avec leur adhésion à leur époque,inévitables et enrichissantes.Et en restant ciné telle comédie de Dubosc ou de de Clavier n'ont elles-pas une péremption plus proche?
Evidemment la voix off de Celia Johnson,que l'on voit finalement plus que Trevor Howard,est un poncif parfois irritant lors de ce long flash-back en forme d'aveu au mari.Des restes d'expressionnisme parcourent Brève rencontre en cette gare suburbaine propice aux ombres.C'est plutôt beau à mon gré.Le devoir et la morale sont certes d'un autre âge,de 1946 pour être précis.Le film n'en est pas moins réussi,émouvant,sans pathos malgré tout,sauf musical,pour quiconque a le souvenir d'une quelconque gare et de son terminus où ne s'arrêtent pas que les trains.Rien ne dure vraiment,ni désespoir ni passion.Voir?Pourtant quand Alec et Laura partagent l'addition et son pourboire en une parité toute relative ou quand Alec qui n'a rien d'un play-boy et Laura,pas un sex symbol,courent se retrouver pour voir un mauvais film ou s'embrasser sur un pont de la proche campagne,le cinéma anglais plaide pour le droit au rêve des gens ordinaires.
Quel beau livre que Tarabas un hôte sur cette terre.Tarabas,tour à tour étudiant, soldat, révolutionnaire, colonel, antisémite,mendiant s'est vu promettre par la gitane de New York le meurtre puis la sainteté.Pour devenir meurtrier c'est assez vite fait: l'Europe à feu et à sang vous tend les bras et Joseph Roth le juif galicien sait de quoi il parle.Pour la sainteté...Tarabas retrouve le chemin de son enfance,là où il pourrait donner un nom à chaque saule,chaque bouleau,là où l'attendent ses bonnes chaussures,et surtout là où père et mère sont leurs propres cercueils d'égoïsme et de folie.Quand criera-t-on plus fort le génie de Joseph Roth?
Le hasard fait bien mal les choses.A propos du Regard d'Aran sur Ellis Island que j'évoquais dans ma note précédente Frank McCourt nous a quittés le 19 juillet.Beaucoup ont lu Les cendres d'Angela et C'est comment l'Amérique?J'ai fini par ne plus savoir s'il était irlandais ou américain,ce qui veut tout dire.
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Bien sûr Stazione Termini est très loin des meilleurs films de De Sica,antérieurs.Bien sûr on n'est pas très loin dans ce film tout entier circonscrit dans la gare de Rome du roman de gare justement.Et du roman-photo,encore très florissant en 1954 notamment en Italie.Bien sûr cette storia d'amore,en fait une love story entre une Américaine et un Italo-américain,est originale comme une bluette.Bien sûr le film n'avait d'autre but que le marché américain avec deux stars comme Jennifer Jones et Montgomery Clift et fut d'ailleurs proposé aux Oscars(?)Bien sûr De Sica l'a plus ou moins renié.Bien sûr il a même été réduit à 63 minutes que d'aucuns trouveront encore trop longues.Bien sûr que ce n'est pas avec Stazione Termini que je vais redorer le blason de Vittorio de Sica et donner envie de le découvrir.Et bien sûr que je n'arrive pas à détester ce film,rencontre et rupture.Parce que je suis fou du cinéma italien.Et parce qu'il m'est arrivé de rencontrer.Et parce qu'il m'est arrivé de rompre.
Ne l'ayant pas vu depuis 40 ans environ je me suis mis en quête de La Ciociara de Vittorio de Sica d'après le roman de Moravia.C'est tout de même une déception.Que de conventions dans cette adaptation toute entière au service de Sophia Loren!Récompensées par un Oscar d'ailleurs.Mais comme j'ai eu du mal à y croire à cette paysanne pulpeuse et lumineuse là où il aurait fallu sentir âpreté et fatigue.De plus,coprod. française oblige le film a été vu surtout en version française avec un résultat abracadabrant.On a donné à Sophia un accent italien qui fait qu'on a presque du mal à la comprendre.Quel gâchis.De ce film,on peut cependant sauver le rôle sobre d'un Belmondo encore juvénile et qui s'acquitte bien de sa tâche en instituteur pacifiste et binoclard,non encore contaminé par les tics de carrière qui deviendraient les siens quinze ans plus tard,dans ses rôles les plus insipides

On connaît Tourneur pour sa trilogie fantastique déjà évoquée ici.Pour quelques noirs aussi dont La griffe du passé ou Angoisse.Je vous propose Berlin Express,tourné en 49,l'année du Troisème homme.Car nous sommes dans une ambiance immédiate après-guerre et l'occasion de voir l'Allemagne en ruines est saisissante.Bien sûr ce n'est pas Allemagne année zéro du grand Rossellini mais sous les apparences d'un thriller en grande partie ferroviaire Jacques Tourneur montre bien la déliquescence des villes et des âmes,de Francfort mais aussi le doute qui germe dans l'esprit de ces représentants alliés sensés oeuvrer dans une mission humanitaire.
Donc dans ce train à destination de Francfort prennent place quelques personnes,un Français,un Russe,un Anglais,un Américain et même un Allemand.Mais très vite devant cette femme qui répond en russe à l'Américain et en français à l'Anglais on se doute que le voyage pour la bonne cause se révélera une machination avec traître et complices à l'appui.Sur ce plan c'est assez classique mais l'intérêt encore une fois est ailleurs.Si les nationalités des protagonistes sont assez carrées et telles qu'on se les imagine en ce qui n'est pas encore la Guerre Froide,et si Tourneur laisse une lueur d'espoir dans les derniers regards de ces amis de quelques jours embarqués dans la même enquête-galère,les plans de Francfort défiguré,sans atteindre évidemment la splendide décadence de la Vienne de Reed,Greene et Welles du Troisième homme,n'en sont pas moins un très beau témoignage sur l'Europe et le monde en ces lendemains qui déchanteront vite.
On peut voir aussi The good German de Soderbergh d'après l'excellent roman L'ami allemand de Joseph Kanon. Images de ruines

Avant tout l'avis d'Eireann BURKE James Lee / le boogie des rêves perdus.De toute façon un livre avec en couverture Lucille la gutare de B.B.King et un titre pareil ne peut que séduire les amis du blues ce qui fait déjà du monde.Deux potes musiciens sont sortis de taule en Louisiane et se retrouvent dans ce Montana qui nous fait rêver.Burke a situé la plupart de ses livres dans le Sud et son héros récurrent s'appelle Dave Robicheaux.Ici nous abandonnons les bayous et le jambalaya pour le Nord-Ouest cher à Jim Harrison, Thomas McGuane ou Larry Watson.Dans cet état rural aux paysages magiques la nature sait aussi rudoyer les hommes,souvent des hommes simples qui ne sont jamais si bien qu'à l'affût du coq de bruyère un matin de neige.
Le décor planté est ainsi mûr pour la tragédie car bien que vieux de trente ans ce roman met en scène les désastres écologiques de ces forêts trouées d'industries du bois ou du papier qui polluent allégrément. Les habitants dégainent parfois un peu vite et l'amitié peine à résister à la violence toujours à fleur de peau,avec son cortège d'alcools et d'addictions.Pourtant quelques jolies scènes presque idylliques jalonnent ce bon roman très américain empli de modestes et de besogneux.La pêche à la truite est un peu l'archétype de ces respirations avec le barbecue qui pourrait s'ensuivre.Mais au Montana comme partout les réunions d'amis finissent parfois mal.Il arrive aussi que se désaccordent le piano blues et les pickings country.
Un peu de stop et probablement un pick-up vous entraînera du côté de Missoula,sur ces collines qui lorgnent vers les Rocheuses, reste d'Amérique sauvage aux vols d'oiseaux comme Audubon les dessinait. C'est peut-être une des dernières mises en demeure.Une chose m'ennuie:ne pas avoir le vocabulaire fleuri et précis pour décrire arbres,animaux ou phénomènes naturels comme savent le faire ces auteurs boucanés par les marais de Louisiane ou le vent du Nord.

Dalton Trumbo(ex-black listé),Edward Abbey(auteur du roman The brave cowboy)Kirk Douglas producteur acteur et David Miller sont à l'origine de Seuls sont les indomptés(62). J'ignorais d'ailleurs que ce film était adapté d'Abbey mais n'en ai pas été surpris au vu du sujet écologique,voire passéiste,et à mon gré pas très loin de la puérilité.Car c'est bien de cela qu'il s'agit. John W.Burns(Kirk Douglas) est un enfant de 40 ans qui refuse de grandir ou du moins qui n'accepte pas que la société ait changé.C'est bien le thème quasi unique des livres d'Edward Abbey dont le plus célèbre Le gang de la clé à molette( Un Américain pas bien tranquille).
Plan d'entrée vant le générique:un cowboy somnole et un avion le réveille.Tout est là,ce choc des cultures,le passé idyllique auquel on veut nous faire croire et le présent turbulent.On ne sortira pas du dilemme au long du film.Mais Seuls sont les indomptés n'est cependant pas dénué d'intérêt et la débauche de moyens mis en oeuvre pour maîtriser ce type simplement coupable de bagarre dans un bar fait froid dans le dos.Walter Matthau campe un sheriff lucide et qui n'est pas particulièrement motivé par sa tâche. Burns, coupable surtout de vouloir vivre comme avant,n'a aucun avenir sur cette terre et la scène finale assez poignante,fait partie du faire-part du décès du western.Ce n'est pas un hasard si les rapports homme-cheval n'ont jamais été aussi cruciaux que dans ce film.
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Le grand romancier autrichien Arthur Schnitzler(1862-1931) est l'auteur de La Ronde,Le retour de Casanova,Rien qu'un rêve(Eyes wide shut).Le cinéphile qui sommeille dans le lecteur ne cite là que des romans adaptés au cinéma.Joseph Roth,Leo Perutz,Robert Musil sont quelques-uns des autres écrivains magiques qui ont illustré cette extraordinaire floraison intellectuelle qui a accompagné la fin de l'empire des Habsbourg.Curieux comme le chant du cygne de l'Autriche-Hongrie a dynamisé les intellectuels viennois(Stefan Zweig,aussi). Le recueil intitulé Une petite comédie est une perle.Une vingtaine de nouvelles brillantes,élégantes où la mort tient une grande place,mais une mort viennoise,de classe,crime ou suicide,toujours entre concerts et promenades au Prater.Vienne,encore, fastueuse mais déjà nostalgique est souvent le personnage principal de ces histoires de ruptures entre étudiants et danseuses,de quiproquos entre amants aussi menteurs l'un que l"autre,de comédiennes désargentées en quête de protecteur.Et toujours ce climat de fêtes sur fond de fin de règne même si personne ne le sait encore vraiment. Si mes amis cinéphiles me donnaient leur avis sur le trois films adaptés d'Arthur Schnitzler auxquels on peut rajouter sa pièce Liebelei,mise en scène par Max Ophuls... |
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La littérature irlandaise est si riche que cette rubrique deviendra récurrente car j'aimerais faire partager ma passion pour le pays de Joyce,Wilde,Becket,Yeats...En attendant voici Colm Toibin dont Le Maître vient de sortir chez Robert Laffont.C'est un ouvrage très riche,qui explore cinq années de la vie du grand écrivain américain Henry James(Le tour d'écrou,Washington Square,Portrait de femme),lors de sa vie en Angleterre.Toibin,admirateur du Maître,nous entraîne dans le trouble de la création littéraire chez Henry James avec entre autres un joli tableau de la vie des artistes anglo-américains sous les pins de Rome,au bon vieux temps où ne voyageaient que des aristocrates,des écrivains ou des sculpteurs.On y trouve aussi une intéressante étude de la famille américaine,celle de la Nouvelle-Angleterre,de Boston,la seule authentique n'est-ce pas?On est là totalement dans le cinéma d'un James Ivory par exemple.
D'autres romans de Colm Toibin sont tout aussi réussis:Le bateau-phare de Blackwater,Désormais notre exil,et mon préféré,La bruyère incendiée.Mais l'Irlande nous offre bien d'autres auteurs dont on reparlera.
Des mots,une histoire 80,déjà.Olivia nous propose cette semaine:apnée-admiration-tournoi-vérification-pardonner-mentir-circuit-chaussures-canular-susceptible-emménager-satiné-banquise-cape-scintiller-pavé.
Cet interminable tournoi de poker allait-il prendre fin?J'en avais mon compte de tous ces coupeurs de cheveux en quatre,à user et abuser des moindres vérifications pour contester notre victoire,de cet antre où mentir était la norme.J'avais bien l'intention de quitter le circuit,mais je devais encore une somme rondelette et savais un certain Wenceslas sur mes traces et susceptible à tout moment de m'infliger une apnée du sommeil,mais du sommeil type Chandler-Hawks-Bogart.
Il n'était pas une semaine depuis six mois où ses faits et gestes ne m'obsédaient.Je le voyais partout, riant sous cape,tout à son élégance de tueur occupant depuis longtemps le haut du pavé de sa belle profession.Il défrayait la chronique régulière de Killer's Week,star incontestée du "réglement" et semblait avoir emménagé du coté de Wordsstory City,ce qui n'était pas pour me rassurer. Rien de sacré chez lui,même des funérailles n'étaient pas de tout repos,ou alors éternel.
Malgré ça,ou à cause de ça,on lui vouait une sorte de culte,voire d'admiration envers ses services mortifères et son agenda que l'on imaginait satiné de cuir grenat et d'un soin exemplaire,comme celui qu'il mettait à exécuter,pardonnez cet humour du désespoir, ses commandes.Je ne savais même pas si un ponte le mandatait ou s'il était plutôt free lance,mais je penchais plutôt pour son indépendance.Sortant du tripot dans la nuit urbaine polaroïde je crus voir dans un porche inquiétant scintiller le canon d'une arme que lui ne prendrait pas le temps de me préciser.Tremblant du haut en bas, mes chaussures neuves m'étranglant le cou (de pied),c'est comme une banquise qui me tombait dessus.Et s'il goûtait très modérément mon dernier canular,avoir détourné son couvre-chef,prunelle de ses yeux?
Echec et mat....pour le plaisir simplement.Il y a beaucoup de scènes d'échecs au cinéma.Il y a encore plus d'échecs des scènes au cinéma.
Et enfin le plus célèbre échiquier du Septième Art.
A moins que ce ne soit celui-là.
J'espère que ce petit survol vous a plu.Libre à vous d'identifier les films et de le dire.Certains sont évidents,certains sont même titrés,certains sont presque introuvables.Pour le plaisir des yeux...Merci.
Addenda.
Merci à vous et pour vous récompenser de vos excellents résultats une ultime citation...avec nos amis R2-D2 et Chewbacca.
Qu'est-ce qui ne vous plait pas dans ma carte postale de Decatur, Illinois? D'accord ce n'est ni Malibu ni le Grand Canyon mais on voyage ou pas? Allez, reprenez votre place dans le fond du Greyhound. Ville industrielle du Nord, pas très loin de Chicago, Decatur, 75 000 habitants, tire son nom à consonance latine d'un officier de marine, Stephen Decatur, héros des Guerres Barbaresques menées par les Etats-Unis en 1812. Vous ignoriez ces conflits. Et bien pas moi...depuis hier...que je cherche à rédiger trois lignes sur cette ville.
Sufjan Stevens, je le connais un peu mieux et puis il serait un complice idéal pour cette rubrique un peu exsangue s'il confirmait son idée d'enregistrer 50 albums consacrés aux 50 états américains. Multi-instrumentiste avec un prédilection banjo ce folkeux de 40 ans n'a pour l'instant, malgré sa production prolifique, sorti que deux disques dans cette démarche, Michigan, son état natal, et Illinois, dont est extrait Decatur. Je crois qu'il ne me faut pas trop compter sur lui pour poursuivre mon sacerdoce on the road again. D'où l'expression bien connue "Sufjan,ne vois-tu rien venir?"
Voilà un film d'une grande originalité et qui en dit long sur une société américaine des eighties, pas la plus sympathique. Histoire vraie. John du Pont, milliardaire très conservateur, vieux garçon refoulé passionné de matériel militaire, patriote à l'excès, mais aussi philanthrope richissime qui parrainait l'équipe privée de lutte Foxcatcher du centre sportif amateur connu sous le nom de Foxcatcher Farm en Pennsylvanie, prend sous sa coupe Dave et Mark Schulz, deux frères médailles d'or aux jeux de Los Angeles en 1984. Si Dave l'aîné garde ses distances Mark s'installe à demeure à Foxcatcher. Les rapports entre le mécène, qui se veut aussi coach, et qui aime se faire appeler Eagle, très courtois au début, tournent à la fascination-répulsion. J'ai un peu pensé à The servant.
Le côté physique de ce sport a manifestement été sérieusement étudié et les deux acteurs Tatum et Ruffalo sont très à la hauteur. Le vrai Mark Schulz, crédité producteur du film, a depuis la sortie émis un jugement très négatif sur Foxcatcher alors qu'il était tout à fait partie prenante lors de la présentation en compétition à Cannes 2014. Il semble depuis avoir fait à nouveau machine arrière. Tout est question d'ego dans le film et dans la vie. Je ne voudrais pas que l'on croie ce film destiné uniquement aux amateurs de sports de combat. La lutte n'a pas grand chose à voir ni avec la boxe, ni avec les arts martiaux. Si les corps y sont intimes on n'y trouve pas autant de rituels et si l'on est loin de Raging Bull les séances d'entraînement sont très belles. Croyez-moi, je ne suis pas un zélateur de ces activités.
Rien à voir non plus avec une success story à la Rocky Balboa. Les frères Schulz ont déjà réussi quand John du Pont entre en scène. On a évidemment un peu évoqué une relation homosexuelle latente, tellement latente que j'y ai à peine pensé. Mais c'est ainsi et le nouveau conformisme conduit systématiquement à ce genre de conclusion pour le moins hâtive. Ou du suivisme des idées. L'intérêt de Foxcatcher repose surtout sur cette hypertrophie de l'american way of life, argentée et assez rétrograde, complexée en même temps qu'éclatante.Steve Carell, grimé, vieilli,et oscarisable (c'était avant-hier, c'est raté) est aussi attirant qu'un serpent à sonnettes dans le désert du Mojave. Et c'est très bien ainsi.

Je vais essayer d'être moi-même et de donner mon propre sentiment, ce qui est la moindre des choses, dans le cadre de cette opération qui fête la littérature. Et cette fois c'est favorable à une réserve près, de taille qui tient justement à la taille du livre. On ne me fera pas croire qu'il fallait 785 pages pour l'histoire d'Eileen fille d'Irlandais en quête d'ascenseur social. Cela dit, Nous ne sommes pas nous-mêmes est un très bon roman, et vivre soixante années de la vie d'Eileen est une belle aventure de lecteur.
Les romans-fleuves souvent sont des sagas sur une famille, un domaine, avec des évènements dramatiques, guerres, révolutions, et de nombreux personnages . Nous ne sommes pas nous-mêmes serait plutôt un roman-fleuve tranquille et il en est d'autant plus intéressant. Par tranquille j'entends que la vie d'Eileen est presque parfaitement linéaire, ce qui ne veut pas dire sans aspérités ni sans intérêt. Fille d'émigrés irlandais, mère courageuse mais alcoolique, père bon buveur mais courageux, de l'ordinaire me direz-vous s'agissant de cette immigration maintes fois abordée en littérature. Aucun misérabilisme par contre, et pas vraiment de ce fameux rêve américain, un peu un grand mot.
C'est qu'en fait Matthew Thomas, un nouveau venu dans l'opulente littérature américaine, parvient avec la vie somme toute relativement banale d'Eileen auprès de son mari Ed, professeur et chercheur, et de son fils Connell, à nous passionner sans l'évènementiel assourdissant de la plupart des romans de cette amplitude. C'est un tour de force car ici l'action ne s'égare pas avec de multiples personnages secondaires. Infirmière puis responsable d'un service, Eileen est une femme dévouée et tendre et son couple va plutôt bien, enfin pas mal, pas trop mal. C'est encore un tableau du XXème Siècle que nous dévoile l'auteur. Mais le temps passant certaines failles s'élargissent, Eileen accepte mal certains changements sociaux et la maison qu'elle veut quitter symbolise bien le quartier dont elle redoute maintenant le métissage. Ed, work-addict à ses recherches, semble s'isoler chaque jour davantage. Jusqu'où? Et quelle enfance, quelle adolescence pour leur fils? La société américaine y est décrite justement sans mépris ni gloriole, elle qui est si facile à vilipender. Pas de personnage répulsif dans Nous ne sommes pas nous-mêmes, pas de passions dévorantes, juste la vie.
Un livre qui exige de ses lecteurs, sans être aride le moins du monde, de se fabriquer leur propre idée sur l'existence de cette famille américaine, presque atypique dans sa modestie et son labeur. Oh vous y trouverez du base-ball et quelques housewives, mais ni le sport ni l'aliénation si fréquente dans cette littérature d'un pays dont on aime à se gausser, ne vampirisent l'intrigue, longue de six décennies de vita americana.
Le producteur Scott Rudin (les films de Wes Anderson ou des frères Coen) a acquis les droits. A voir. Merci encore à Babelio de m'avoir permis par le biais de Masse Critique de découvrir ce très bon roman un poil trop long, juste un poil. Un beau lien que je vous conseille plutôt après le livre: L'écrivain américain Matthew Thomas / France Inter
Très fine plume,mais on le savait déjà,William Trevor a écrit ce court roman de 120 pages comme un baiser d'adieu à une femme rencontrée vers l'âge de seize ans.Vous pensez au Blé en herbe?Vous n'avez pas vraiment tort mais cela va bien au delà.Une petite ville d'Irlande,juste avant et pendant la guerre.Harry adolescent ne s'intéresse guère à la scierie familiale,encore moins à la bigoterie ambiante. Solitaire malgré une soeur aînée et deux cadets,crevant d'ennui en semaine comme le dimanche,il fait la connaissance d'une dame de 27 ans mariée à un Allemand de plus de 30 ans son aîné.De petites scènes d'une grande discrétion nous font partager l'amour naissant du jeune héros dans un contexte difficile.
La neutralité de l'Irlande n'est pas toujours bien vécue et le mari âgé aime profondément sa femme et réciproquement.Ce curieux attelage fonctionne pourtant dans ce pays où la haine de l'Anglais a parfois entraîné des amitiés douteuses pour le régime de Berlin.Aucune scène grandiloquente,aucun goût du spectaculaire dans Les splendeurs de l'Alexandra,mais une très modeste progression d'une intrigue a minima,percutante et précise.Cela donne un roman d'apprentissage tout en grâce qui procure un grand plaisir de lecture.L'histoire est racontée par le jeune homme en personne,devenu âgé,dans la grande salle de l'Alexandra,ce cinéma bâti par le mari pour sa femme si fragile,et dont il a hérité.Ce livre n'évoque pratiquement aucun cliché de l'Irlande telle qu'on l'a beaucoup lue,avec bière,bagarres et politique.Cette originalité n'est pas la moindre de ses qualités.Voici l'avis de l'ami Eireann, auquel rien de ce qui est irlandais n'échappe.
Il a tenu son journal en Russie.Au Sud des Etats-Unis le roi a eu les siens.Une version féminine et giraldacienne circule dans un quartier de Paris.Au cinéma une française oscarisée par ailleurs en emprunta le navire.Et Chabrol nous a présenté les siens,divins.Alors?
Vous saviez,vous,qu'il y avait autant d'images de points d'interrogation sur la toile?Quelques millénaires d'énigmes possibles.

Grande terre littéraire dont je n'avais lu que Paton,Brink et Schoeman,d'Afrique du Sud ne nous vient pas que la fange.Prix Nobel, J.M.Coetzee a écrit en 83 Michael K.,sa vie,son temps.C'est la très modeste histoire d'un homme lui-même humble jardinier englouti par la spirale guerrière du pays.Il n'y comprend rien,Michael.Manifestement il n'a pas inventé la poudre mais il voue un culte à sa mère malade qu'il trimballe dans une brouette pour la mettre à l'abri des violences de ce Sud meurtri.Bientôt ce ne sont plus que les cendres de sa mère Anna qu'il porte sur son coeur.Michael tente alors de survivre à l'aide des rares graines de potiron et de melon qui constitueront son unique mets.Coetzee décrit magnifiquement les travaux de Michael,ses tentatives d'irrigation et ses douces joies transitoires lors de sa récolte de cucurbitacées.Ces lignes agraires sont fabuleuses et courent dans la première moitié du livre,pépites insoupçonnées et porteuses d'espoir,modeste lui aussi.Car tout est modeste dans Michael K.,sa vie,son temps.Le héros n'a d'autre idée que de lutter pour préserver sa dignité plus que sa vie.
Son initiale peut bien sûr faire penser à Joseph K. et à Kafka.Je l'ai du moins ressenti ainsi.Ce pays en guerre civile permanente,hérissé de camps,divers mais réels,plus parcourus de mépris et d'indifférence que de véritable haine,farcis de toutes les incompréhensions,ne semble avoir ni queue ni tête,telle une bureaucratie tatillonne qui a oublié toute fraternité.L'homme Michael,fruste,n'existe qu'en son carré de légumes qu'il appelle ses enfants.C'est une belle figure de cette littérature riche,haletante et hyperalgique;c'est un personnage que je n'oublierai pas.J.M. Coetzee de son écriture austère et calme est un auteur de haut vol.J'ai très envie d'en lire davantage.Je vais finir en faisant vraiment la fine bouche:j'ai cependant été plus sonné encore par Karel Schoeman(voir chroniques de ses quatre romans traduits en français).