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10 avril 2021

Aube eurasienne

terre

                         Nos lectures communes, à Val La jument verte de Val et moi, nous font voyager. Ce fut au tour du Vietnam avec le beau livre de Duong Thu Huong Terre des oublis. Je ne crois pas avoir jamais lu d'auteur vietnamien. Duong Thu Huong (c'est une femme née en 1947) est une ancienne des jeunesses communistes pendant la guerre. Très critique à l'égard du parti elle a fini par en être exclue en 90, assignée à résidence. Elle vit maintenant en France.

                         Un trio: Mien, son second mari Hoan, et son premier mari, Bôn, porté disparu lors de la guerre du Vietnam, resurgi quatorze ans après. Mien, heureuse auprès de Hoan, riche commerçant et bon époux, père de leur jeune enfant, accepte la mort dans l'âme de retourner vivre auprès de Bôn. Hoan ne lui en veut pas vraiment et lui conserve tout son amour et continue de lui assurer une belle aisance matérielle. Tout le roman alterne entre ces trois personnages secoués par la vie, avec quelques personnages secondaires bien sentis, amis de l'un ou de l'autre, tous formidablement campés par l'auteure.  700 pages format poche passent ainsi très allégrément, ce qui m'a surpris. Narration éblouissante, dit la quatrième de couv., à juste titre.

                         Bôn, le vétéran communiste, rentré meurtri n'est pas loin d'être une épave. Mais reste un homme qu'on ne se résigne pas à condamner. Après tout n'est-il pas l'époux légitime de Mien? Presque misérable, usé, détruit, comme humilié, Duong Thu Huong lui conserve une certaine tendresse qu'elle nous fait très bien partager. Aussi bien Bôn que Mien ou Hoan s'expriment directement, c'est en italiques dans le texte et je trouve cela très bien. Ainsi de Bôn: J'ai raté le coche.Ce train ne reviendra plus jamais. Il n'y a plus que de l'herbe et des feuilles mortes dans la cour de la gare, il n'y a plus de voyageur attendant le train, il n'y a même plus de trace de ce train d'autrefois...Je me suis trompé. Le train de la vie n'offre qu'un seul voyage, il ne revient jamais dans une gare qu'il a quittée... Particulièrement bien décrite, la quête de Bôn égaré dans la jungle après la guerre, est saisissante, impressionnante. Le fantôme de son sergent...

                       Hoan, riche terrien, élégant et cultivé, voue un culte à son épouse Mien. Une certaine grandeur d'âme, ce qui n'est pas si fréquent en littérature en ce qui concerne les nantis (relativement). Ne pas se fier au côté apparemment lisse du personnage. Ses relations avec les prostituées humanisent considérablement Hoan et finiront par grandir son sentiment pour le statut des femmes. Car le Vietnam entier, lui non plus, n'est pas tendre avec elles. Duong Thu Huong nous fait partager le quotidien tout de labeur et de modestie de ces dames, tant aux champs qu'au foyer, souvent rudimentaire, la plupart du temps nourri d'un modeste mais omniprésent bol de riz gluant. 

                     Mien, épouse, mère de famille, jolie femme de bonne foi, sincèrement éprise de Hoan, et sincèrement triste de la déchéance de Bôn, fait preuve de pas mal d'autonomie, partagée entre deux devoirs, mais éveillée et comme préparant la société vietnamienne, archaïque et si patriarcale, à certains changements. Le livre est passionnant de bout en bout. Les descriptions de la jungle, des cultures, de l'heure du thé, des arbres, sont fabuleuses. Loin d'un exotisme bon marché, et réussissant aussi à éviter le pamphlet post-colonial, ce n'est pas le propos, Terre des oublis ne les risque pas, les oublis. 

                     La femme est un monde mystérieux, incompréhensible. Elle se désintéresse de la logique ordinaire et n'écoute que la voix de son coeur. C'est pourquoi l'homme n'arrivera jamais à sa hauteur... La femme est plus clairvoyante que l'homme sans doute justement grâce à ce fond obscur de son âme où l'intelligence s'arrête, où l'intuition érige ses antennes invisibles mais efficaces.

 

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26 mars 2021

Que diable allez-vous faire?

Diable

                      Le diable m'a titillé de retourner au Sud profond des bluesmen originels, me pencher une fois encore sur la légende Robert Johnson. Et d'y perdre un peu de temps étant donné que le blues ça s'écoute plus que ça ne se lit. Bien fait pour moi. Damn I did'nt need being on the road again. Les auteurs de cette biographie ont compulsé une fameuse documentation. Ces historiens de la musique américaine ont exploité des registres municipaux peu fiables, écouté depuis 40 ans des vétérans de la scène blues du Mississippi de ces années trente, vérifié de multiples sources, ce qui nous vaut de très nombreux fac-similés sans intérêt, et pas mal de photos dont la qualité d'impression est certes médiocre. 

                     Après cette petite méchanceté sur ce livre je veux dire que, bien qu'alourdi de tous ces documents, et débordant de noms de musiciens, villes, lieux-dits, salles de concert, terme bien pompeux pour désigner les jukes, mal famés au whisky frelaté et aux bagarres quotidiennes, Et le diable a surgi. La vraie vie de Robert Johnson reste un compte rendu intéressant de la vie dans le Sud de ces innombrables guitaristes, harmonicistes (les deux instruments roi du South Blues) traîne-misère, jouant dans la poussière des rues pour quelques nickels, chantant les complaintes la plupart du temps hypersexistes, à grands coups de doubles sens, tant la solitude leur était prégnante. Pour l'élégance du vocabulaire le delta de l'Old Man River n'est pas l'idéal. Une femme y est souvent nommée "my rider", et Robert Johnson n'avait rien d'un romantique se consumant pour une belle. I'm gonna beat my woman until I get satisfied, extrait de Me and the devil blues. On sait que tout cela finira bien mal pour Robert. 

                     Du coup c'est le trop-plein d'informations. Bref le livre tient parfois du manuel scolaire indigeste. Mais il a la bonne idée d'insister, en dehors des femmes, du whisky (le moonshine, il y a plein de mots d'argot pour ça aussi), des accordages un peu vicieux sur le manche de l'instrument (sachez que personnellement je ne m'y frotte pas), des querelles et des tabassages ordinaires, sur la grande influence afro-caribéenne, le vaudou, hoodoo, ce culte si bien entretenu par la population noire du Sud. Bourré de magie noire et de symboles sexuels, le blues encore très rural de ce Sud américain n'est pas à mettre entre toutes les oreilles. 

                    Mais tout ça, on l'a compris en une soixantaine de pages. Surtout si l'on a lu le superbe album Love in vain de Mezzo et J.M.Dupont qui en dit autant avec bien plus de plaisir B.D.Blues que je vous invite à (re)découvrir. Enfin et surtout il faut écouter les rares enregistrements du maître qui rencontra le diable à un carrefour par une nuit noire ou étoilée, ça dépend des versions, pour échanger le pacte faustien bien connu. Autre chose bien connue, ici bas quand la légende est belle, on imprime la légende. Voici Terraplane Blues, très riche en métaphores mécaniques à base d'huile et de pistons. "Mother if you read, forgive your son. He met the devil".  

                   Bruce Conforth, fondateur du Rock'n'Roll Hall of Fame, spécialiste de ce qu'il est convenu d'appeler la culture populaire américaine, et Gayle Dean Wardlow, historien du blues et collectionneur, sont les auteurs de Et le diable a surgi. Leur travail a été considérable. Je n'ai pas été tellement tendre avec leur ouvrage. Mais, surely, they've got the blues. 🎸

 

 

1 décembre 2020

Mea culpa

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                      Belle lecture commune avec ma chère Val et sa  fidèle La jument verte.Très belle lecture. J'ai lu un peu Philip Roth, les plus anciens, Goodbye Columbus, Portnoy et son complexe, Zuckerman délivré, où ses obsessions érotico-universitaires  m'avaient un peu gonflé. Plus récemment le très bon La tache, inadaptable et donc un peu raté au cinéma sous le titre La couleur du mensonge. Philip Roth, mort en 2018, avait cessé d'écrire depuis six ans. Némésis est l'un de ses derniers livres. Je l'ai trouvé bouleversant.

                      Bucky Cantor vit à Newark, New Jersey. 1944, jeune juif américain élevé par ses grands-parents, sa mauvaise vue l'a  empêché de combattre en Europe. Il a vingt-trois ans et anime un terrain de jeu extrascolaire où les adolescents du quartier s'entraînent à différents sports. Aimé des jeunes et de leurs parents, presque tous des familles juives, fiancé à Marcia, fille d'un médecin juif, Bucky souffre d'une sorte de complexe de culpabilité, évidemment un thème récurrent dans la littérature juive newyorkaise. Ses deux meilleurs amis ont traversé l'Atlantique, bons pour le service. Et Bucky, honnête garçon, courageux et droit,  a pris ça de plein fouet et bat sa coulpe, considérant ce qu'il nomme renoncement, voire lâcheté.

                      Il n'en a pas fini avec ce sentiment qui va décupler lors de l'épidémie de poliomyélite qui frappe ce coin d'Amérique en cet été 1944. D'abord sournois, puis très vite amplifiant, le fléau frappe, plusieurs victimes, séquelles graves, et cas mortels, essentiellement des jeunes, sportifs et sains. D'abord épargné, Bucky, rejoint un camp de vacances à la campagne, idyllique, a priori vierge de virus. Très vite son sens du devoir semble reprendre le dessus. N'est-il pas deux fois déserteur?

                     Habilement construit, Némésis brosse magistralement le portrait d'un homme, un homme irréprochable, mais qui doute au point de remettre en cause sa vie entière sans craindre d'éclabousser, le mot est bien faible, les gens qui l'aiment. C'est par un total hasard que Val et moi avons lu Némésis en ces temps de pandémie, nous rappelant que l'homme avait bien vite oublié sa fragilité. Ce roman est l'un des livres les plus saisissants que j'aie lus depuis longtemps. Rappelons que Némésis personnifie la vengeance divine, mais aussi la colère et la jalousie. Le mot est même souvent utilisé comme un presque synonyme d'ennemi. 

22 avril 2020

L'art (du crime) et la Bavière

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                       J'avais vraiment aimé la Trilogie Berlinoise de Philip Kerr. Se plonger dans Bleu de Prusse a été un grand plaisir également. 1939, Berchtesgaden, la résidence du chancelier, le fameux nid d'aigle au creux des Alpes Bavaroises, Bernie Gunther, un privé au coeur du Troisième Reich, juste avant la déflagration. Un dignitaire nazi est abattu au Berghof, où Hitler est attendu prochainement. Vous avez sûrement vu ce document où on le voit face aux Alpes et jouant avec un chien. A propos il aimait aussi Wagner. Curieusement personne n'en veut aux montagnes ni aux chiens. Pour Richard Wagner c'est un peu plus délicat. Revenons à notre intrigue policière dans le panier de crabes bavarois.

                      Gunther, on le sait, n'a aucune sympathie pour ces gens là. Bon, il compose bien quelquefois, la vie n'étant pas si facile. L'enquête sera donc longue, difficile, parsemée d'autres morts violentes, au coeur de cette Bavière d'où les cris qui s'échappent  n'ont rien de la tyrolienne champêtre. Dans l'organigramme très touffu du parti j'avoue que l'on s'y perd un peu. On saisit parfaitement par contre le côté méphitique de l'idéologie et notamment l'hallucinante vénalité de ces types dont l'un croit toujours berner l'autre. Ainsi que le rôle souvent négligé de la toxicomanie de beaucoup d'entre eux. Amphétamine et mieux à tous les étages.

                      Les livres de Philip Kerr recèlent toujours un flegme et un humour qui persiste même au ceur des horreurs national-socialistes. C'est qu'en fait il fait bien ressortir les vanités criminelles et les penchants ridicules de ces responsables, surtout en cette Bavière d'opérette, si ce n'est que ce ridicule là a donné le pire de l'humanité. Bernie Gunther n'est pas un moraliste. Il lui faut bien parfois  s'accommoder, un peu, histoire, par exemple, de sauver sa peau. Mais c'est un type pas mal, Gunther, fréquentable en une époque où c'est pas simple. L'histoire est racontée en aller et retours dans le temps, Bernie étant aux prises avec la sympathique Stasi en 1956. Pas facile non plus.

                     (Au sujet de Rudolf Hess). La plupart des gens que je connaissais pensaient que Hitler aimait l'avoir près de lui afin de paraître un peu plus normal.Mais Lon Chaney lui-même aurait eu l'air normal à côté de Rudolf Hess et son monosourcil, ses yeux de fantôme de l'Opéra et son crâne digne de la créature de Frankenstein.

                      Merci à mon amie Val (La Jument Verte) car j'ai gagné ce livre à son jeu littéraire hivernal. Hello Val. Wie gehts?

30 novembre 2019

Rester, restare, bleiben

je reste 

                                 Marco Balzano est un auteur italien de quarante ans et nous propose un beau roman classique sur un épisode très méconnu en France, l'annexion après la Grande Guerre d'une partie de l'Autriche par l'Italie. Le Haut-Adige est une région de montagne. C'est en fait le Tyrol du Sud. Trina est le personnage principal, une femme solide et en avance sur son temps, mère,,enseignante et résistante. Pas banal, cette région a subi les deux dictateurs. Le combat de Trina se cristallisera aussi sur la construction d'un immense barrage dans une Italie d'après-guerre qui rappelle mon cher Néoréalisme qui cependant oublia quelque peu l'extrême nord italien et alpin, plus à l'aise dans le Mezzogiorno ou les grands centres urbains.

                                 Sur ces pentes souvent enneigées impossible de ne pas citer les deux géants montagnards, Dino Buzzati et Mario Rigoni Stern. Mais là je ne vous surprends pas. Bien sûr Je reste ici est un roman tout récent qui prend en compte les préoccupations écologiques, comme Paolo Cognetti déjà évoqué ici. Mais la trame reste romanesque et la lecture en est très agréable. Un moment écartelés entre deux pays, deux langues, deux dictatures,  les villageois tenteront de faire le juste choix. Mais les "reconstructeurs" du miracle économique italien ne sont pas épargnés et paysans et ouvriers ne sont pas forcément des parangons de vertu.

                                La photo de couverture est réelle. C'est tout ce qui surnage de la noyade du village de Curon en 1950 pour faire place au barrage dans la région du Trentin-Haut-Adige.

 

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6 décembre 2019

L'autre cinéma

petite

                              Bel accueil lors de nos séances cinéphiles pour ce film coréen complètement en marge et très loin de l'univers souvent urbain et violent du cinéma de là-bas. Petite forêt est un film de Yim Soon-rye, réalisatrice dont c'est le premier film sorti en France. Une sorte de retour à la nature pour Hye-won, vingt ans, déçue de la grande ville qui revient au village où vit sa mère veuve qui n'est plus là pour l'accueillir, partie vivre d'autres expériences. Passée la surprise Hye-won retrouve un garçon et une fille, ses amis d'enfance. Le gentil triangle amoureux n'est qu'anecdotique dans cette histoire simple et plutôt bucolique sans mièvrerie. C'est possible

                              On pense bien sûr aux Délices de Tokyo mais très vite on est attiré par ces gestes du quotidien de la campagne dans laquelle le cinéma ne nous immerge pas  si souvent. Les scènes de cuisine sont un régal pour les yeux et les fruits et légumes colorés et appétissants sont des acteurs à part entière. Mais le message écolo est tout en finesse, rien n'est asséné dans Petite forêt. C'est aussi un film où les femmes, Hye-won, sa mère, son amie, ont un rôle très fort. Tout cela sans jamais se départir d'un sourire dont on n'a guère l'habitude. Un joli dépaysement.

affiche folle nuit

                            Le public, moins nombreux que pour le film précédent, a aimé ce film qui ne prendra qu'une heure et dix-sept minutes de votre temps. Une concision bienvenue pour moi qui souffre souvent du délayage en 120 minutes de la moindre comédie déjà balourde sur 1h20. Tout premier film de la réalisatrice russe Anja Kreis Folle nuit russe nous emmène à Ivanovo, au nord-est de Moscou, à l'aube de l'an 2000. Eltsine va passer le flambeau à Poutine. Mais Ivanovo est une ville sinistrée du textile et conjugue toutes les tares de la charnière du siècle. Rien ne manque, mafia, crise économique, trafics, alcoolisme, et Tchétchénie, ceux qui y sont restés et ceux qui reviennent, mal.

                            Plusieurs histoires se mêlent et se rejoignent et nous passons douze heures de cette Folle nuit russe avec sept ou huit personnages. Un soldat retour du front. La compagne de son frère mort qui se jette à son cou. Deux femmes témoins de Jehovah éconduites. Un clochard invité pas très finaud. Ces gens se croisent en rêvant de l'Ouest,pas tous, et en buvant de la mauvaise vodka. Un fusil fait la liaison, dangereuse. L'URSS n'est plus mais, malgré un humour noir et désespéré, la Russie d'Ivanovo n'incite guère à la sérénité.

Affiche Bacurau

                           Le grand baroque brésilien est de retour avec Bacurau, prix du Jury à Cannes, dans lequel Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles donnent libre cours à leur cinéphilie pour le cinéma dit de genre. Tour à tour film politique, western italianisant, science-fiction digne d'Ed Wood, explosion gore, charge anti-yankee quasi inhérente au cahier des charges du cinéma d'Amérique Latine. N'y manque même pas une allusion à Guevara. Somme toute assez réjouissant, pas sérieux, n'oubliant ni le côté BD ni le jeu vidéo si en cour actuellement, Bacurau tient finalement de la pochade,ce qui n'est pas plus mal, et a été dans l'ensemble plutôt bien reçu.

                           Nettement moins fort qu'Aquarius le précédent film de Mendonça mais je crois savoir qu'au moins deux personnes ont trouvé le film formidable, les deux réalisateurs eux-mêmes qui se sont visiblement bien amusés. Et puis c'est très moral, imparable, 800 emplois ont été créés pour le film. Dont acte. Bon, si par hasard un vieux DVD du film Antonio das Mortes (1969) passait par là n'hésitez pas.

11 août 2020

Ile sous le vent

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                Sous l'aile du corbeau est un livre étrange. Il n'est pas d'un accès si facile. Je le qualifierai d'an-héroïque. le décor en est une île de l'Ouest canadien, près de Vancouver. Nature writing + Indianité, vous avez une idée du cocktail. Mais on est aussi un peu dans le survival. Cinq personnages se retrouvent dans la profondeur des forêts, fuyards, chasseurs, justiciers, ils sont tout cela à la fois. Nous ne quitterons jamais cette île fictive de Colombie Britannique. Fictives, la nation amérindienne Cumshewa et la tribu des Corbeaux le sont aussi, mais partiellement, l’auteur s’étant inspiré pour les décrire des traditions et des mythes des tribus amérindiennes de la Côte-Ouest et de plusieurs nations amérindiennes de l’Amérique du Nord. Une tragédie ancienne de dix-sept ans relie les participants à ces scènes de chasse dans l'Ouest.

               Ce vieux drame, on le devine mais on peine à joindre les pièces du puzzle. Hallucinante est la quasi-totalité de l'action qui se déroule au coeur de la forêt hostile. Montagneuse, froide, toujours pluvieuse, l'île n'offre aucun répit. Et l'ours n'est pas le plus à craindre. Ni Doc, médecin alcoolique, ni Henry, vaguement historien, ne provoquent notre empathie. Encore mois la fratrie des Duff, dégénérés et violents, dont Morgan qui revient dans l'île longtemps après. Sous l'aile du corbeau ne joue donc pas sur l'émotion et diffère ainsi de la plupart des récits que je rattacherai à l'Indian nature writing.

             La lecture de ce roman n'est donc pas addictive à mon sens et l'histoire ne reprend que très partiellement les archétypes du récit amérindien. Même si le message écologique est présent. Il est d'ailleurs surtout présent pas les descriptions dantesques de la pluie sur les arbres, des cours d'eau, des ravins, de l'imbroglio végétal de cette fuite mutuelle et brutale évidemment teintée largement de mysticisme. Le roman n'est pas récent, 1977. Je préfère son titre original, High water chants. Foisonnant, enivrant, fatigant. 

 

14 février 2020

Tout ce que nous n'avons pas fait, un jour tôt ou tard nous accable.

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                         C'est un livre français tout récent que j'ai découvert grace à Babelio, premier livre de Bruno Veyrès, médecin niçois, qui nous propose un roman qui m'a fait beaucoup penser à ceux de Philippe Labro dans les années 75, très empreints d'éléments personnels, L'étudiant étranger, Un été dans l'Ouest. Sauf que l'action se déroule une douzaine d'années plus tard, plus près de Jim Morrison que de James Dean. L'histoire de Clive, jeune homme modeste de l'Idaho, mort au Vietnam, nous est racontée par le prisme des souvenirs du narrateur qui passe l'été 1972 dans les Rocheuses, hébergé par sa mère dans la chambre de son fils disparu.

                         Bruno Veyrès explique avoir toujours été marqué par la guerre du Vietnam. Il dit surtout ne pas avoir écrit un livre de plus sur cette guerre. C'est un livre sans le moindre Vietnamien et assez peu de scènes du conflit. Rappelant aussi la magnifique première partie du film de Michael Cimino The deer hunter (Voyage au bout de l'enfer), assez fine description de la vie dans une bourgade de l'Ouest. Romanesque certes, avec idylle sur fond de drive-in, amitié sur Rolling Stones et banquette arrière suggestive. Ne pas attendre de Tout ce que nous n'avons pas fait tout ce que l'on voudrait foudroyant d'originalité ou fulgurant d'magination. Mais c'est un roman qui se lit avec plaisir, notamment pour quelqu'un né la même année que Clive (moi, par exemple).

                        Le titre, maintenant. Il est très beau. Tout ce que nous n'avons pas fait, ça nous concerne tous. Dans la vie l'important n'est pas toujours ce que nous avons réalisé, pas toujours. Il nous faut nous pencher sur les gestes que l'on n'a pas  su faire, les mots que l'on n'a pas su dire. Ainsi de Tom, notable local qui n'a pas vraiment aidé Clive, orphelin de père suite à un accident de travail dans la scierie de Tom. Ainsi de Susan, épouse de Tom, mère de Simon et Rose, qui a refusé la bienveillance à ce bouseux de Clive courtisant Rose. Ainsi de Clive lui-même qui comme beaucoup a oublié de dire à sa mère veuve tout son amour. Le roman exalte gentiment les bons sentiments, avec un côté intemporel rassurant. Bien sûr ce n'est pas tout à fait vrai et America will not be the same. Cinquante ans plus tard on voit les manifs pacifistes un peu différemment.  Comme toujours rien n'est si simple.

                       Ca finira mal et on le sait depuis les toutes premières pages. Et Bruno Veyrès se fait plus juste, je trouve, à l'heure des remords des uns et des regrets des autres. Car, inexorablement, pour tout ce que nous n'avons pas fait, il est bien tard maintenant. Ce sera tout ce que nous ne pouvons plus faire. Nos impuissances fatales, il nous faut vivre avec.

                        Merci à Babelio et aux partenaires d'édition. Ils me font confiance régulièrement depuis des années. Et réduisent un peu la liste de Tout ce que je n'ai pas lu

19 octobre 2019

Sourire

Sourire   

               Sourire est le mot qui convient à la lecture de ce bien joli roman sur lequel je ne déborderai pas d'objectivité tant le sourire, non étrusque, mais si avenant de la personne qui me l'a offert m'est cher. L'auteur était espagnol, très populaire en son pays, mort très âgé en 2013. Le sourire étrusque a été publié en France en 1994. Et si ce livre compte tant pour moi c'est aussi parce que l'action se passe à Milan, qui était ma capitale 2019. Donc déjà grazie Signora per questo libro.

               Salvatore, veuf âgé et malade, quitte sa chère Calabre pour se soigner en enfer, à Milan, dotée de tous les péchés du monde. Il y retrouve son fils Renato, sa belle-fille Andrea, et surtout il y trouve Brunettino, bébé de son état et petit-fils de Salvatore. Brunettino était d'ailleurs le nom de partisan de Salvatore lors de la guerre. José Luis Sampedro a écrit le roman en 1985. Révélation aux yeux du grand-père, le petit va devenir l'objet de toute son attention, de toute son affection. Et l'aïeul n'aura qu'une idée, inculquer les valeurs  du Sud, de la terre, du labeur qu'ignorent évidemment son fils fonctionnaire, sa belle-fille enseignante et tous ces décadents lombards.

L'ultime Pieta de Michel-Ange

                   Variation sur le vieux rat des champs atterri parmi les rongeurs citadins, Le sourire étrusque, c'est un sarcophage vu dans un musée romain, qui a séduit Salvatore et donné son titre au roman. A peine revenu d'une semaine milanaise ce joli livre m'y a ramené tambour battant. Au soir de sa vie le vieux berger du Mezzogiorno va découvrir l'art d'être "il nonno" et rencontrer une veuve fort bien de sa personne. Il va aussi s'enthousiasmer, moi aussi, pour la Pieta Rondadini du Château Sforza, oeuvre torturée et inachevée de Michel-Ange. Et puis, on frôle le conte de fées, l'université va même honorer le conteur calabrais authentique qui restitue à sa manière les vieilles légendes sudistes. Ecrite par un Espagnol l'histoire de ce vieil Italien est un régal qui mettrait  en appétit même un Milanais rancunier.

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                        Comme souvent j'ai cherché une éventuelle adaptation ciné, a priori inconnue de mes services. Et bien elle existe, transposée, magie du cinéma qui en a fait une production suisse où un vieil Ecossais débarque chez son fils à ...San Francisco. Grands-pères de tous les pays...

                      

 

 

5 novembre 2019

Le milieu de l'Europe (deuxième mouvement)

La Scala  Le temple

La Scala en scène  Scène de la vie milanaise

La Scala, Giselle  Alla Scala questa sera

Leonardo, Piazza della Scala  Leonardo da Vinci, Piazza della Scala

Una stagione alla Scla  Que pense-t-il de la saison?

P9250035  L'ultime Pieta de Michel-Ange, inachevée (Château Sforza)

P9230001  Parc Indro Montanelli

Université Catholique  Le cloître de l'Université Catholique

                                  A Milan le côté hyperbranché cotoie le quasi éternel. Et Michel-Ange, de cette  Pieta interrompue, semble faire la promesse d'un art neuf qui signifierait déjà le crépuscule de la Renaissance. Mais Milan ce n'est pas que la fashion week même si les boutiques de luxe font partie de la grande cité lombarde.

Santa Babila  Santa Babila, Corso Vittorio-Emanuele

San Carlo  Oratoire San Carlo

Sant'Ambrogio 1  Sant'Ambrogio

                   ... à suivre.

 

4 octobre 2019

Je pense plutôt du bien de...

rICORDI

                               Jolie promenade cinéma à travers Ricordi? dont il ne faut surtout pas oublier le point d'interrogation. Le rare Valerio Mieli (deuxième film en dix ans) explore avec bonheur une histoire d'amour à travers le prisme des souvenirs. La mise  en scène est belle, un peu trop précieuse pour certains. Ce maniérisme ne m'a pas gêné tant la valse-hésitation des souvenirs est universelle, car on a beau avoir vécu une histoire d'amour, on n'a pas souvent la même perception des choses du passé. Ce cinéma "proustien" reste malgré la mise en images réussie une prouesse qui ne me déplait pas, rester une aventure littéraire. Ca me convient tout à fait. Peu distribué (nous avons dans ma ville beaucoup de chance) Ricordi? sera un joli souvenir, sans point d'interrogation.

VINDRA

                             Viendra le feu du Franco-espagnol Oliver Laxe relèverait presque de l'ethnologie tant ils'inscrit dans une veine de cinéma rural et lent ( j'ai vaguement pensé à L'arbre aux sabots, un peu aux livres de Jean Giono). Très sobre tranche de vie d'un incendiaire revenu dans sa Galice après une peine de prison, aux antipodes de toute esbrouffe et de toute hypertrophie sentimentale, c'est un  beau film où le metteur en scène revient sur le pays de ses parents. Du lyrisme mais pas d'emphase, à tel point qu'on peut rester un peu en dehors. A noter que c'est le premier film pour moi en langue galicienne, avec quand même des éléments de castillan. Comme le film précédent, auditoire quantitativement acceptable et intéressé. Mais des difficultés chroniques à agrandir le cénacle et à rajeunir l'audience.

AD

                             Le cinéma de James Gray ne m'a jamais déçu. Ad astra n'est que son septième film. L'homme prend le temps de bien faire. Son incursion dans la science-fiction s'avère passionnante. Comme dans ses films noirs la relation d'un fils avec son père est primordiale. Et si le message est inquiétant, parabole sur un certain totalitarisme ou le risque planétaire environnemental, c'est bien la quête de Brad Pitt sur les traces de Tommy Lee Jones qui émeut profondément. Pour cela il faut aller jusqu'à Neptune. Ca vaut le coup. Lisez sur ce film les notes de Newstrum et Le Tour d'Ecran, des maîtres ès CCC (critiques cinéma contructives).

11 août 2019

In the name of rock/ Nancy

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                          J'ai passé pas mal de temps en début d'année à écouter Leonard Cohen afin de donner une communication sur cet artiste célèbre et souvent incompris. Il est vrai que l'univers de Leo est d'une rare complexité. On sait que Suzanne, Marianne, Joan (of Arc), Alexandra, bien des femmes ont compté dans sa vie et son oeuvre. On sait aussi qu'à évoquer Cohen on ne va pas déclencher le fou rire. Moi, cet homme m'a fasciné, troublé, inquiété. Bref, il a compté.

                          Voici Nancy, épisode plus triste encore. Il semblerait, car rien n'est tout à fait sûr dans l'univers cohenien, que Seems so long ago, Nancy, du deuxième album, le superbe Songs from a room, soit l'histoire vraie de Nancy, fille d'un magistrat de Montréal, qui choisit la nuit en 1965 à l'âge de 22 ans. Les raisons, multiples, ne nous appartiennent pas. Un enfant que l'on avait éloigné d'elle, des séjours psychiatriques, la ronde des amours-désamours, dont, dit-on, Leonard Cohen. On est de toute façon avec ce texte et cette musique en plein pays de Cohenlandia, un pays que j'ai souvent fréquenté, mais que j'ai su conjurer parfois car il faut se méfier de Léo. A consommer avec modération.

Nancy was alone
A forty five beside her head
An open telephone

27 mai 2019

Passage très moyen

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                                        Trouble du belge Jeroen Olyslaegers est-il le grand roman sur la Belgique sous coupe allemande des années quarante? Certains le pensent et l'ont écrit. Tel n'est pas mon avis. On saisit bien l'objectif de l'auteur: donner une moche image d'une moche période. l'occupation est un temps béni pour les différentes pourritures, rarement nobles. Ces confessions d'un salaud dans Anvers, ville de diamants donc forcément... "enjuivée"(attention, je cite), ne sont guère sympathiques. C'est vrai que ce n'est pas le sentiment attendu dans un ouvrage au ton acerbe et vaguement célinien.  Un vieillard raconte ses années sous la botte nazie à son arrière-petit-fils. Il est policier et fréquente aussi bien le milieu que quelques résistants. Parfois on mélange un peu les deux. Le roman justifie ainsi son titre.

                                        Personne ne sort vainqueur de cette confrontation de basse-fosse et j'ai vraiment trouvé peu d'intérêt à cette histoire de rancoeurs et de bassesses. Abusant de flash-back, et finalement assez confus à mon idée, Trouble est un livre monologue, le monologue d'un Will presque sénile, qui a mal vieilli mais qui de toute façon n 'avait déjà pas été un jeune homme très intéressant.

Prisonniers du paradis par Arto Paasilinna

                                        Si j'ai peu publié depuis un moment c'est que l'habitude est devenue un peu maussade, et mes derniers choix peu éclairés. Je reste néanmoins un lecteur presque compulsif et parmi les livres lus récemment  je passerai vite sur mon au revoir au grand Finlandais Arto Paasilinna, disparu il y a peu. Il m'avait enchanté il y a une quinzaine d'années. Mais Prisonniers du paradis m'a désenchanté pour un moment du rude géant finnois. Ca se passe sur une île déserte, il y a des survivants nordiques et un stock de stérilets dans les cales de l'avion. il y a des infirmières et des techniciens. Voyez vous-mêmes.

Fugues par Shiner

                                  Par hasard, et pour 79 centimes d'occase j'ai lu Fugues de Lewis Shiner, roman datant d'une vingtaine d'années. M'avait attiré l'idée de se pencher sur ces fantastiques mois rock de la toute fin des sixties à travers une histoire qui bascule dans un fantstique de pacotille. Seul intérêt véritable avec Ray Shackleford, spécialiste hi-fi dans les années 90, en crise bien évidemment, il permet de revenir sur les mythiques albums posthumes, souvent plus ou moins bidonnés, de Jim Morrison et Jimi Hendrix, et sur le Smile de Brian Wilson finalement publié 40 ans plus tard. Sachant que pour des individus de ce calibre rien ne compte que les écouter.

13 septembre 2018

Calédonie

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                          Je serai sur ce banc pendant quelques jours. A bientôt. Cet homme, qui a compté dans mon goût des livres, a bien remonté ma rivière en canoé. Ne lui devais-je pas une visite à sa ville natale?

                         Cet autre autochtone est resté l'un de mes phares, oublié de tous depuis les seventies. Mais pas de moi, j'ai mes propres fidélités. Bien qu'il soit né dans la ville rivale, je vous laisse avec lui et cette Fille à l'harmonica. Un certain 007, lui, a vraiment vu le jour là-bas. Mike Scott, le boss des fabuleux Waterboys, lui aussi, est bien né sur l'estuaire. This is the sea.

                        Quelques images au retour. Peu. Je n'aime pas inonder. Je me souviens d'albums photo interminables au bon vieux temps argentique. Un peu d'urbaine solitude ne saurait faire de tort. C'est un peu le principe de mon tour d'Europe des cités. Tome V après Dublin, Stockholm, Bologne, Berlin. 

26 août 2018

In the name of rock/Alexandra

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                                Je prépare actuellement une conférence sur Leonard Cohen. Ce qui n'est pas de l'ordre du burlesque, vous serez d'accord. Je ne suis d'ailleurs pas sûr qu'elle voie vraiment le jour. Est-on jamais sûr de rien? Et il semble, je dis bien il semble, car ses paroles sont clairement incompréhensibles (bel oxymore), que les lendemains coheniens furent souvent incertains. Ici il semble que les nuages de cette année soient assez teigneux. Alors Alexandra s'en va. Alexandra leaving est extrait de l'album Ten new songs (2001) sorti après sa retraite bouddhiste californienne. Le texte ci-dessous n'a rien à voir avec la chanson. J'ai cependant essayé d'être un peu dans l'esprit de Cohen. Ce que je ne conseille pas.

Alexandra n'est pas partie un soir de pluie

Elle n'a pas disparu, sacrificielle

Aucun message sybillin, aucune déraison

L'oreiller, solitaire depuis milles saisons

N'a rien caché de sa hideur

Alexandra, je la verrai demain au bar des habitudes

Nous nous tairons ensemble

Et ne nous blesserons pas

Puis sa silhouette s'effacera au coin du vieux café

Louve stérile

Je retrouverai le miroir sans artifice

Hôtel, asile, refuge

Où-vais-je, où vis-je?

Alexandra, reste au moins dans la ville,

Telle est ma prière à sa poitrine interdite

Alexandra n'est pas partie

La neige reste sans traces

Alexandra part tous les jours, au moins un peu

Alexandra, je ne la sais qu'en partance

De mon navire, ce vraquier craquant de partout

Se doute-t-elle comme elle sait crucifier

L'homme aux abois?

 

 

 

 

 

29 juillet 2018

In the name of rock/Lucrecia

 

                             J'ai connu assez peu de Lucrèce dans ma vie, même pas la Borgia. Mais j'ai appris à user de liberté pour les prénoms de cette rubrique. Passons aux choses sérieuses, Blood, Sweat and Tears,le plus fabuleux rock-jazz-fusion band de l'Histoire ne fut star que que quelques semestres, tout début seventies Al Kooper, Randy Brecker furent à l'origine du projet. Et David Clayton-Thomas, une voix formidable. Somptueuse machine de dix musiciens, Blood, Sweat and Tears dynamita le monde rock en impulsant un swing qu'avait entr'ouvert peu de temps avant Chicago Transit Authority. Il faut dire que les gars de BST étaient tous des pointures, influencés aussi bien par Duke Ellington que par Eric Satie ou James Brown. Dans leur second album, probablement le meilleur, se trouve une version de Trois gymnopédies.

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                             Quant à Lucrecia MacEvil, extraite de BST 3, je l'adore car elle porte bien son prénom de femme fatale et vénéneuse et son nom de diablesse. Tout compte fait, et à bien y réfléchir, je crois que j'ai connu des Lucrèce.

2 juin 2018

Cousines nippones

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                               Avant tout je voudrais vous remercier, amis qui avez eu ces gentils mots d'encouragement sur mon billet précédent. Ils ont été les bienvenus. Plutôt en meilleure forme, je reviens à l'occasion d'un billet commun avec ma chère co-lectrice Valentyne. Mon rapport au  blog a cependant quelque peu changé. Les billets y seront certainement un peu moins fréquents mais cela n'altérera en rien mes visites chez les amis choisis depuis des années maintenant sur la toile.

                               Cinquième incursion dans l'univers de Yoko Ogawa, qui sait toujours me charmer. En compagnie de La jument verte de Val  cette fois, dont je subodore qu'elle sera du même avis. La petite musique de cette auteure japonaise a quelque chose d'enchanteur, d'ensorceleur, bien loin des bruits et des fureurs. Ogawa s'intéresse souvent à la cellule familiale, à la transmission, à l'enfance. Tomoko, douze ans, loge chez  sa  cousine Mina pour sa première année de collège. Mina, asthmatique, n'est pas toujours très solide et Tomoko s'applique à lui faciliter la vie dans la grande maison familiale où vit Mina avec son père, sa mère et sa grand-mère paternelle Rosa, allemande. Il y a aussi Pochiko, dans le jardin...hippopotame nain qui accessoirement sert de monture pour emmener Mina, qui s'épuise vite à marcher, à l'école. On le voit, une pointe de fantaisie surréaliste nimbe cette jolie histoire sur le côté un peu étouffant de ce pays. Personnellement je commence à apprécier les lettres japonaises tout en y respirant un peu difficilement. Mais que de beaux moments dans La marche de Mina.

                                Aucun  des personnages de la famille n'est sacrifié même si les passages les plus forts concernent les  deux cousines. Mina, fragile et rêveuse a une curieuse collection que je vous laisse découvrir. Tomoko, plus aventureuse, se pose  des qustions sur cette famille. Va-t-elle découvrir un secret? On ne quitte guère la maison ni le jardin dans La marche de Mina mais pourtant le monde  est bien présent quoi que discret. A commencer par le massacre olympique de Munich en 1972. Cette incursion dans la brutalité est particulièrement bien amenée par Yoko Ogawa. Contrastant avec la relative sérénité de la maison familiale. Les deux cousines sont assez fascinantes, évoluant entre poésie et enfance, avec le goût des livres pour l'une d'entre elles, les premières admirations préado. Et aussi chemin faisant, le volley-ball, le ciel et la comète, la boisson traditionnelle fabriquée par l'entreprise de l'oncle de Tomoko. Et bien sûr les gros yeux ronds de Pochiko.

                                 Quant à la salle de bains des lumières, c'est une idée lumineuse, et je vous y convie. Comme je convie ceux qui ne la connaissent pas à apprécier les livres de Yoko Ogawa. Ils ont la délicatesse et l'élégance de la silhouette d'un hippo-campe même si dans La marche de Mina il est plus souvent question d'un hippo-potame. Ils sont nombreux et bien distribués en France. Bien des blogueurs en parlent. Chez moi vous pouvez retrouver d'anciennes chroniques sur Les abeilles, La formule préférée du professeur, Les lectures des otages et Cristallisation secrète.

3 mars 2018

L'Ecrivraquier/18/A lyre, Le luth des glaces

L'Ecrivraquier

Le luth des glaces

A Gérard et son luth constellé

A Alfred au baiser de la muse 

Je veux apporter mon écot

Mon écho encordé

Je l'ai délié

Je l'ai dédié

A mes soeurs adjectives

A quelques frères aussi

De ceux qui dansent les mots

Qu'ils valsent avec ma lyre

Au printemps les poètes

Sur le carreau effacent

De nivose les traces

Qu'ils chantent avec moi

Jazzy, bluesy, breezy

 

 

 

 

 

15 novembre 2017

Le sable y est

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Masse critique

                                Thriller sur fond de piraterie contemporaine situé dans la si accueillante Corne de l'Afrique, signé d'un lieutenant-colonel de l'armée de l'air suédoise, ayant connu le bourbier afghan et chassé lui-même le pirate en Somalie, Du sang sur le sable se consomme sans intérêt particulier, comme un plat quotidien avalé par habitude et dont le goût ne risque pas de vous irriter le palais. Ceci posé on a le droit d'apprécier ces aventures à Djibouti, un peu comme on lisait, du temps où on lisait dans le train, pratique disparue, un polar quasi jetable. Mais c'était encore lire. Je confirme, lire Du sang sur les sable, c'est donc lire et pénétrer les arcanes d'un trafic de devises en relation avec le terrorisme, entre la Somalie en guerre civile, et la Suède dont les soldats en poste dans l'ancienne Côte Française des Somalis ne sont pas tous d'une probité au dessus de tout soupçon.

                               Une famille de Suédois aisés a eu la brillante idée de choisir le sud du Golfe d'Aden pour la croisière inaugurale de leur magnifique voilier. Pris en otages par des pirates somaliens ils vont être l'objet de sordides négociations. Robert Karjel tente de nous initier au fonctionnement des services secrets européens. Son personnage, Ernest Grip, va se  trouver confronté à la mort accidentelle ou non d'un officier suédois lors d'exercices. Les deux affaires, prise d'otages, meurtre lors de leçons de tir d'une   escouade djiboutienne, sont-elles liées? Multiples portables prépayés, messages codés, apparition d'une pianiste au jeu très trouble mais séduisante, séquences sur les otages sans vrai suspense. J'ai trouvé le temps bien long, 500 pages, même si certaines pages sont de dialogues vite survolés. Si le coeur vous en dit.

                                Merci à Babelio avec qui j'ai lu Du sang sur le sable. Ainsi qu' aux éditions Denoël. On ne peut pas gagner à tous les coups.

23 septembre 2017

Une ville qui assume (1)

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                              Du vert, et un bâtiment historique que les panneaux indiquent toujours très soigneusement Reichstag/Bundestag. On comprend pourquoi. Emblématique à mon sens de la somme toute nouvelle capitale fédérale. C'est que Berlin ne sera jamais tout à fait une ville comme les autres. Je pense à Allemagne année zéro. Je pense aux Ailes du désir. Je pense à Cabaret. Je pense aux romans d'espionnage. C'est que l'on n'arrive pas à Berlin vierge de tout a priori. Cette ville, plus qu'aucune, a connu un destin qui aurait pu la vouer aux gémonies. Ce fut longtemps le cas. Berlin table rase en ce qui concerne les pierres, mais pas en ce qui concerne les âmes. La ville, à mon avis, réussit son pari d'appréhender tout son passé, des sévères monuments prussiens à la topographie de la terreur, des nombreux mémoriaux des victimes du Reich aux plus belles heures de la DDR, sans oublier le vertige urbanistique qui a saisi la ville et la laisse en travaux pour encore au moins dix ans.  

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                         Une balade sur la Spree, le calme fleuve berlinois et ses jolis méandres, qui sillonne le coeur citadin et permet de voir un bel aspect de tous les bâtiments récents, ministères, ambassades, quartier d'affaires, gares, tout ce qui fait la Symphonie d'une grande ville, titre du génial et pércurseur film de Walter Ruthmann (1927, je crois). Et puis il y a cette porte, ce quadrige sous ciel de pluie imminente qu'un caprice de Napoléon ramena à Paris pendant quelques années, multisymbole de tout et son contraire au fil du temps.

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                                Berlin en fait tant dans le modernisme qu'une visite du Filmuseum m'a presque rendu malade de vertiges tant les jeux de miroir et de passerelles étaient saisissants. L'Expressionnisme y prenait tout son sens. Pourtant Caligari, Mabuse et Nosferatu me sont de vieilles connaissances. Mais là ils y sont allés un peu fort. Les célébrissimes Trabant sont devenus tendance pour un sightseeing.  Des statues de héros d'un autre temps rappellent des déchirures. Berlin, si longtemps coupée en deux, voire en quatre, ne se divise plus. Deux géants de bronze font encore recette près des rives de la Spree. Et il m'a fallu longtemps avant de pouvoir photographier les chantres du marxisme sans amoureux frottant le genou de Karl, sans les dizaines de Taïwanais on tour, et sans les turbulents collégiens paneuropéens auxquels Berlin assène des leçons de démocratie, particulièrement nombreux.

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                                  Sûr que l'histoire y parait parfois lourde, des hommes de fer y cotoient des poètes, ci dessous Schiller sur le Gendarmenmarkt. Et l'argenterie du Kronprinz, dans les salons de Charlottenburg vaut à elle seule le déplacement. Capitale d'empire, ruinée et affamée, défigurée par la division, Berlin s'est relevée. Et cette semaine fut pour moi l'occasion d'un petit peu mieux connaître l'histoire de ce grand pays et de cette ville, indispensable pour comprendre. On en reparle un peu prochainement.

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10 avril 2017

Littérature fictive, peinture véridique

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                            J'étais très heureux d'avoir aidé à programmer ce film argentin percutant et corrosif, un peu lesté par une caricature trop appuyée. Mais rien de grave et Citoyen d'honneur a été bien accueilli. Cette fable assez cruelle pourrait être illustrée par deux proverbes. La Roche Tarpéienne est proche du Capitole et Nul n'est prophète en son pays. Daniel Mantovani, Prix Nobel de littérature revient dans sa ville natale, Salas, au fin fond de la campagne argentine. Reçu d'abord comme un héros le ton change assez vite et chacun au pays a de bonnes raisons de lui en vouloir. N'aurait-il pas plus ou moins ridiculisé ses anciens concitoyens dans son oeuvre romanesque, écrite en Europe où il réside depuis trente ans? Ceci est arrivé à de vrais Prix Nobel, Faulkner ou Garcia Marquez par exemple.

                    On n'écrit jamais que sur soi, semble se dédouaner Daniel. Et comme c'est vrai, surtout quand on a du mal à écrire, croyez-moi. Alors il se peut que l'on n'intéresse personne. Exercice hautement narcissique. Ainsi les auteurs du film, le duo argentin Mariano Cohn, Gaston Duprat, parviennent à équilibrer à peu près leur propos. Le grotesque de la plupart des gens de Salas vu par les cinéastes dédoublant ainsi leur identification aux livre de Mantovani, il m'apparait que la barque est un peu trop chargée d'un cynisme que d'aucuns auront trouvé malsain (l'ami Strum ici étant de ceux-là). Il n'a pas tort mais moi, modeste passeur de programmes, j'ai apprécié les réactions du public qui a plutôt passé un bon moment, la fin style Comte Zaroff finissant presque par... cartoonner. Souvent comparé aux grandes heures de la comédie italienne, c'est vrai qu'on y verrait volontiers Sordi ou Manfredi, Citoyen d'honneur est tout de même loin des meilleurs Risi, Germi ou Monicelli. Pardon à Dino, Pietro, et Mario (nous étions très proches) mais vous-mêmes n'avez pas toujours été d'una grande finezza.

                    Là je viens de me relire et me trouve d'une prudence de jésuite qui confine à l'hypocrisie. J'aime bien un peu d'hypocrisie.

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                      Paula raconte quelques années de la vie de Paula Modersohn-Becker, peintre allemande (1876-1907). Découverte pour le public, moi y compris, cette artiste que l'on entrevoit seulement maintenant en France suite à l'expo 2016 au Musée d'Art Moderne de Paris est en fait une pionnière. Dans un monde régi par et pour les hommes, art compris, Paula aura l'énergie de quitter son mari lui-même peintre conventionnel dans le nord de l'Allemagne. Elle vivra quelques annnées à Paris sans vendre aucune toile. Comme souvent, et peu à peu, c'est plus tard que son aura grandira et le premier musée consacré à une femme peintre lui sera dédié à Brême.

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                   Ses tableaux, et je laisse cela aux exégètes, annoncent l'expressionnisme mais surtout reflètent peut-être pour la première fois le regard d'une femme. Ceci considérant, et c'est discutable, que d'autres femmes peintres, il y en avait quelques-unes, classiques, impressionnistes, peignaient  "comme les hommes". Ses portraits, autoportraits, assez torturés, peuvent bouleverser tant on y sent un un souffle et un siècle nouveau, qui sera douloureux ou ne sera pas. Paula, le film de Christian Schwochow, vaut à mon avis surtout par le tableau nordique de la communauté des peintres traditionnels, et paradoxalement je me suis plus intéressé à son mari Otto, certes maladroit  mais sincèrement amoureux de Paula. L'aventure parisienne, resserrée par le scénario, m'a semblé par contre assez banale malgré la présence de Rainer Maria Rilke, ami de Paula, et n'échappe guère aux clichés. Je conclurai ainsi: Paula est plus à voir en peinture qu'au cinéma. Ceci n'engage que moi.

19 avril 2017

Géographie: codicille

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               Il y a de bonnes nouvelles parfois. Sunny afternoon today. Ray Davies, Sir Ray Davies (72 balais, maître à penser de The Kinks), sort un nouvel album. Called Americana. Des membres de Jayhawks l'accompagnent fort bien. On ne saurait mieux conclure pour garer le Greyhound. Et toi, Ray, es-tu enfin paisible?

               I wanna make my home

               Where the buffalos run

               In that green panorama

6 mai 2017

A propos d'un balayeur des rues

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                                Cette fois ma chère  Val et moi nous sommes attelés aux 768 pages (en 10-18) de La mémoire est une chienne indocile, traduction littérale de The street sweeper, ahurissant n'est-il pas, de l'Australien Elliot Perlman. C'est une opération qui, en ce qui me concerne, a pris du temps. C'est un roman qui revient sur la Shoah, mais par des voies multiples qui égareraient presque le lecteur. Pourtant ce livre ne manque pas de grandeur pour peu que l'on s'attache avec soin aux différentes approches de l'horreur, de sa mémoire et de son enseignement. N'ayant pas lu Les bienveillantes de Jonathan Littell je ne peux comparer mais Elliot Perlman va très loin dans son analyse précise et quotidienne des camps. Parfois la sinistre comptabilité d'Auschwitz est insoutenable à la simple lecture et ce livre est vraiment très éprouvant. On mesure le travail de documentation qu'a dû effectuer l'auteur.

                              Mais la solution finale n'est qu'une des dimensions de cette oeuvre, fleuve et phare. Lamont Williams, balayeur des rues, est un modeste Afro-américain en probation post-prison qui recueille à l'hôpital les souvenirs d'un vieillard en phase terminale. Henryk Mandelbrot est un survivant d'Auschwitz. Par ailleurs, Adam Zignelik, professeur d'histoire, lui-même juif, exhume les premiers témoignages sonores de rescapés de l'Holocauste. Mais La mémoire... brasse bien d'autres thèmes et tisse une toile assez prodigieuse, laquelle enserre le lecteur et lui donne furieusement envie d'en savoir plus malgré la complexité parfois technique du texte. Notamment les pages sur la question, qu'Adam étudie aussi de très près, de la présence des noirs américains lors de la libération des camps. On connait la récurrence et le trouble de cette interrogation dans (une partie de) la société américaine.

                            Allant et venant sur les décennies, comme toute mémoire, The street sweeper photographie aussi l'Amérique de notre instant, difficulté de réinsertion de Lamont, racisme ordinaire, quelques beaux moments aussi sur le très grand âge quand Adam visite de très rares survivants dans une maison de retraite de Melbourne (les fameuses boîtes à mémoire, Hannah qui réclame de l'eau comme en douce, encore un peu à Auschwitz), rigidité de systèmes éducatifs, Adam mis en cause en tant qu'enseignant, tyrannie des publications. Et une foule d'autres choses sur le mal vivre de tous ces personnages, nombreux à traverser le siècle, certains très peu de temps, vivants, morts, conscients ou non. Ils sont juifs, ils sont noirs, d'ici ou d'ailleurs, leurs grands-parents, leurs ancêtres ont vécu l'horreur. Nul n'en est indemne. 

                         La mémoire est une chienne indocile. Elle ne se laisse ni convoquer ni révoquer,  mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nourrit comme elle se repaît de vous. Elle s'invite quand elle a faim, pas lorsque c'est vous l'affamé. Elle obéit à un calendrier qui n'appartient qu'à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s'emparer de vous, vous acculer ou vous libérer. Vous laisser à vos hurlements ou vous tirer un sourire.

                        On ne résume pas un tel livre. C'est le livre qui vous prend dès les premières lignes, dans le bus de Lamont, et ne vous lâche plus beaucoup. Le voyage est long, parfois compliqué, emprunte des méandres et bute sur des impasses. Et puis un jour, un beau jour finalement, un historien juif, une jeune oncologue, nommée Washington, et un modeste balayeur décident de se parler. C'est une lecture indispensable. Et j'ai eu tort de persifler sur le titre français.

P.S. Je dédie cette chronique à Karel Schoeman dont j'apprends à l'instant la disparition (samedi 6 mai, 19h). Ce Sud-africain était un écrivain fabuleux. D'ailleurs sa photo est depuis longtemps ici présente, en bas à droite, en tête de mes écrivains majeurs. Et ses romans ne sont pas sans rapport avec la mémoire ou le racisme. Ils sont en tout cas d'une profondeur...

                           

 

 

 

                  

14 janvier 2017

De sel et de flammes

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                              Reprise des ciné-débats avec une certaine déception, pas vraiment surprenante. Pas la foule des grands jours pour la fable écologique vaguement new age de Werner Herzog, adaptée d'une nouvelle déjà pas terrible de Tom Bissell, Aral, du recueil Dieu vit à Saint Petersbourg, recueil de six textes sur l'Asie Centrale ex-soviétique. Qu'est devenu le visionnaire halluciné d'Aguirre ou de Fitzcarraldo, le compagnon de route de La ballade de Bruno, et même l'excellent réarrangeur de Nosferatu? Comment Werner Herzog a-t-il pu m'ennuyer à ce point? De plus comme la plupart des fois où je présente un film je le vois deux fois en trois jours. Faut-il que j'ai le sens du devoir? Ca, c'est écrit après la première vision.

                             A la seconde vision je réajuste mon commentaire, à la lumière aussi des réactions du public finalement plus adhérent que je ne le craignais. Foin des critiques assassines et de la réflexion d'une spectatrice m'en voulant un peu d'avoir choisi ce film. Pas si mal. Les vingt premières minutes sont celles d'un bon thriller à peine futuriste avec un trio de scientifiques venus enquêter au coeur d'une Amérique du Sud soumise, justement, au sel et au feu. Car Herzog a un faible pour l'Amérique du Sud depuis toujours et y a transposé l'intrigue. Etonnamment l'humour n'est pas absent et ce serait presque la qualité première de Salt and fire. Sûr que la fin m'est apparue un galimatias écolo prêchi-prêcha sans intérêt. Mais surtout cela me confirme le relatif dédain dont je ferai preuve maintenant vis à vis des plumes expéditives.

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                            Un mot sur Manchester by the sea, Kenneth Lonergan. Un mot: magnifique. Pourquoi en dire plus alors que quelques autres l'ont déjà si bien dit, en plusieurs mots, les amis Strum et Le Bison, et des mots intéressants. Alors je vous y envoie. C 'est ici  et  là.

LA+VALLEE+DES+LOUPS

                             Plutôt joli ce docu animalier où le cinéaste Jean-Michel Bertrand en arrive à vivre des semaines, en véritable loup, tapi, camouflé, terré, pour observer cette vallée alpine restée secrète. J'aime beaucoup ces films dans la lignée de Perrin et Cluzaud. Et puis j'avoue que stars, starlettes, comédies franchouillardes, blockbusters, animations numériques, propagande télévisuelle, voire films d'auteur prétentieux et leçons de bien-pensance me pèsent quelquefois. Tout le cinéma, quoi. Y compris moi-même discutant cinéma. Etonnant, non?

7 février 2017

Chili con carnets

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                       Curiosité plutôt bien reçue par le public et discussion intéressante menée par un ami qui a présenté lundi dernier Poesia sin fin du metteur en scène protéiforme Alejandro Jodorowsky. Sorte de promenade dans l'imaginaire de l'auteur surréaliste et cosmopolite, le film se voit avec plaisir même si le snobisme lui convient bien et limite quelque peu les avis moins favorables. Mais ne pinaillons pas trop devant ce kaléidoscope du vieux saltimbanque effronté et en même temps presque institutionnalisé.

                       Très pêle-mêle décors de carton pâte, tératologie appliquée, scènes orchestrées, trop, à mon gré, pour faire semblant de choquer, ce qui ne choque plus grand monde. Il m'a semblé de bon ton dans le public d'apprécier outre-mesure, la mesure n'étant pas le point fort de Jodo. Reste un spectacle multicolore, multimachin, et finalement une soirée agréable. Evidemment à ce jeu Amarcord de Federico fut cité. Pour moi il n'y pas photo. Laissons Alejandro à ses tarots.

AFFICHE_NERUDA

                          Pablo Neruda est une des cibles de Jodorowsky dans Poesia sin fin. Mais laissons là les égos de ces messieurs. Pablo Larrain, chilien comme tout le monde aujourd'hui, nous embarque avec allégresse dans ce faux biopic sobrement appelé Neruda. Pas mal de monde hier pour le voir et en parler, et un réel enthousiasme chez les spectateurs. Larrain construit son film très intelligemment en centrant les deux personnages de Pablo Neruda et de l'inspecteur Oscar Peluchonneau dans une nasse virtuelle, liant ainsi le poète et son poursuivant dans une quête obsessionnelle, puis une traque quasi westernienne et enneigée. C'est passionnant d'un bout à l'autre, très troublant au début tant sont emmêlés la narration du policier et les mots de Neruda. mais ça confère à Neruda une étrangeté comme jouant sur les mots d'un film où les dialogues sont très importants sans nuire à la conduite de l'image. Et il y en a de belles, des images. Des scènes de bordels, très sud-américaines, j'ai pensé, bien  que peu connaisseur, aux grands baroques de la littérature du continent, Garcia Marquez, Vargas Llosa et consorts, souvent poétiques, parfois torrentiels, quelquefois usants. Les scènes intimes avec sa deuxième femme, peintre argentine, et leurs querelles d'amoureux artistes jouant à qui est le plus artiste. La totale immodestie de Pablo Neruda nous le rend d'ailleurs plus proche, éloignant l'icône de l'intelligentsia européenne (je goûte peu les icônes), et le "missionnaire" politique car Pablo Larrain nous épargne tout prêche, qui eût parasité le film. Et je ne vous dis rien du beau pays araucan.

                        C'est un film très riche. C'est un spectacle très riche, tenais-je à dire, ce qui est plus fort encore. Le public a vraiment apprécié et ce fut vraiment une belle soirée de ciné. Je crois qu'ils penseront longtemps à ces deux là, le maigrichon Gael Garcia Bernal, en policier obsédé de sa poursuite mais aussi d'une reconnaissance (quelqu'un m'a cité très à propos Javert-Jean Valjean), et le bedonnant, peu sexy mais très sexué Luis Gnecco en Don Pablo Neruda, poète, sénateur, capricieux, vantard et accessoirement d'immense talent.

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