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9 mars 2013

Sculpteur de maux

les-oliviers-du-negus

                               Quatre récits composent cette ballade aux trois quarts italienne (d'où le clin d'oeil au Viaggio de  http://chezmarketmarcel.blogspot.fr/ ) de Laurent Gaudé,un des auteurs français que j'apprécie. Cette phrase,je l'ai écrite après avoir lu trois de ces textes.Maintenant que j'ai lu le quatrième je n'hésite pas à ranger Gaudé au firmament des écrivains français actuels.La mort accompagne les héros des ces histoires,elle leur tient la main,au long des fleuves de ténèbres et de boue,omniprésente annonciatrice des charniers hors du temps.Le style de Gaudé est toujours si riche,en hommes et en dieux et en diables.Cet auteur là est lui-même de glaise et de sang,et comme ça se sent dans ses livres, particulièrement dans ce somptueux carré,que je n'ose qualifier de nouvelles,terme parfois un peu précieux et alambiqué,bien à tort d'ailleurs.

                     Les oliviers du Négus,c'est l'Italie sinistrée après l'Ethiopie,une Sicile mortifiée qui semble ignorer le Prince Salinas,ce guépard éclairé,bien que nous soyons maintenant dans l'Entre Deux Guerres.Le catafalque de la cathédrale de Palerme,le roi des Deux Siciles,Frédéric II,Zio Négus le vétéran d'Abyssinie et le narrateur nous plongent aux arcanes de cette terre,toute de pierre et de lumière, baignée de tant d'obscur.L'écriture,je n'y reviens pas,elle est magnifique.

                     Le bâtard du bout du monde nous ramène plus au Nord,quand Rome commençait à se gangréner et dont ce centurion honnête et rude préfigure l'agonie.Lucius,retour d'une lointaine et froide Calédonie,l'Ecosse,le mur d'Hadrien, presque à lui seul, endosse les malheurs de l'empire romain.Au contact des Barbares,l'homme s'est endurci sur les chemins boueux de Germanie et de Gaule.Lucius a tué,beaucoup, et ce fils de personne,né dans la poussière des quartiers populaires parmi les chiens faméliques et les esclaves,de retour sur l'Aventin,clame son amour pour sa ville,Rome,lascive et putassière.Ses larmes scelleront le sac de Rome. Quarante pages,un Tibre de passion,de terre et de douleur.

Il viaggio

                  Je finirai à terre nous transporte dans la France de 1914,qui s'y connaissait en boue et en douleur,dans l'Artois voisin de ma Picardie. La violence ne le cède en rien à Rome et Laurent Gaudé revisite en quelque sorte le mythe du Golem, né, je pense, en Mitteleuropa.Gaston Brache,soldat,comprend que la terre de France,meurtrie et mutilée,a créé un sur-être de glaise et de feuilles, destiné à punir les hommes,ces matricides.

            J'ai écrit ici-même à propos de la Mafia qu'aucun roman ne lui rendait,si j'ose dire,justice.Car le sujet est fort.C'est fait. Vingt-quatre pages de Tombeau pour Palerme,et c'est le plus beau texte que j'aie lu sur l'hydre assassine.Nous accompagnons pendant quelque temps un juge anti-mafia qui tient en personne le sinistre compte à rebours le séparant de sa propre exécution.On comprend que c'est Paolo Borselino qui narre la chronique de sa mort annoncée.Carlo Alberto Dalla Chiesa,Giovanni Falcone y sont nommément cités.D'autres aussi...Dédié par l'auteur "Aux seuls véritables hommes et femmes d'honneur de Sicile", ce récit est splendide de retenue et d'une ampleur inouie.

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14 juillet 2010

La valse des truands ou la samba des tueurs

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                  Alberto Ongaro,longtemps complice de Hugo Pratt,est vénitien.Il a connu un certain succès avec La taverne du Doge Loredan que je n'ai pas lu.Voici Rumba dont la couverture avec les yeux de Bogart et quelques joujoux estampillés film noir ne pouvaient que m'émoustiller.L'écrivain John B.Huston (sic) enquête dans le Brésil des années cinquante sur l'assassinat de la somptueuse Cayetana Falcon Laferrere (resic).Un abject milliardaire cultive son adipeuse ressemblance avec Sydney Greenstreet (reresic).Un tueur méticuleux,un avocat marron comme tout bon avocat de polar,des femmes belles à se damner mais aussi des enfants des rues apprentis tueurs à gages,spécifité carioca,et une troublante rumba évocatrice de souvenirs pour plusieurs personnages.L'un d'entre eux dans une soirée très  sélecte interdit d'ailleurs au pianiste de la jouer.Ca ne vous rappelle pas  Ingrid Bergman et Play it again Sam de Casablanca?Bogartesque en diable,plus fort même que le diable,vous pensez bien que tout ça ne pouvait que m'emballer. C'est le cas malgré une fin un peu décevante.Ongaro cite nommément vers la fin de l'ouvrage la thématique de l'échec chez John Huston,le vrai:Le faucon maltais,Le trésor de la Sierra Madre,Asphalt jungle,lieux ou objets quasi virtuels, inaccessibles, improbables graals pour le détective,l'écrivain ou le lecteur.

              Ongaro,né en 1925,est auteur de bandes dessinées sous différents pseudonymes.Scénariste,reporter,il a souvent situé ses romans à Venise bien sûr,outre La taverne...,La partita,Le secret de Caspar Jacobi.Je ne l'avais jamais lu mais j'avoue avoir été séduit par ce feuilletonniste hors pair.De plus Rumba donne vraiment très envie de relire ou revoir Le faucon maltais.

24 février 2024

Il était beaucoup de fois en Amérique

Il était beaucoup de fois en Amérique
Ces nouvelles de Carver sont la marque d'un très grand. Une vingtaine de textes, souvent une quinzaine de pages, tous incisifs quant à la société américaine des années 70. Dépouillé, taxé de minimalisme, ce recueil est malgré tout d'une précision et d'une...
7 décembre 2023

Pays perdu

LOST-COUNTRY 

           Succès très modeste en spectateurs pour l'un des plus beaux films de la rentrée. Pays perdu est un film qui nous vient de Serbie, ce qui n'est pas si fréquent. Je tenais à le proposer aux curieux de cinéma. Vladimir Perisic est le metteur en scène de ce très délicat et dramatique récit d'apprentissage qui touche vraiment au coeur et à l'intelligence. Peu de films montrent avec une telle acuité le désarroi d'avoir seize ans. Et la Yougoslavie de 1996, enfin ce qu'il en reste, est l'endroit idéal pour qu'un ado ne s'y retrouve pas. 

          Stefan vit seul avec sa mère divorcée à Belgrade. Comme une peau de chagrin la Yougoslavie vit ses dernières années. Milosevic, qui sera plus tard emprisonné et mourra à La Haye avant la fin de son procès au tribunal créé spécialement pour juger les criminels de guerre de l'ex-Yougoslavie, dirige encore le pays mais ça bouge pas mal. Stefan a plutôt de la sympathie pour les manifestations qui se multiplient dans les grandes villes mais voilà. Sa mère Marklena, dont le prénom est un amalgame de Marx et lénine, est une dignitaire du régime, qui plus est chargée de la communication. Très exposée elle devient l'objet de haine et de mépris, d'intimidations aussi, enfin de menaces. 

          Et l'adolescent sensible qu'est Stefan de découvrir la difficulté d'être. L'indifférence puis l'humiliation lui vient de ses copains (belles séquences au club de water-polo, l'esprit d'équipe?). Une jolie histoire d'amour semble s'ébaucher mais même cette jeune fille condamne le fils au nom de la mère. Belle mais courte respiration à la campagne avec le grand-père de Stefan, vieux communiste  pourtant mais qui semble mieux le comprendre que sa mère. Vladimir Perisic ne cache pas l'important versant auto biographique de Lost Country, sa propre mère ayant été sympathisante du régime en place.

          Est-ce la chronique d'un drame annoncé? Un professeur plein d'empathie pourra-t-il enrayer la machine infernale? Les amitiés adolescentes parfois si belles résisteront-elles? Et les démagogies, j'ai pris l'habitude de n'employer ce mot qu'au pluriel? Dites, et les démagogies? Notre cinéma au moins, a programmé Lost Country. Tout espoir n'est peut-être pas perdu, comme ce pays des Slaves du Sud qui vola en éclat.

 

 

 

16 septembre 2023

Pas de deux

Un pas

                  J'ai déjà souvent évoqué mon goût pour Edward Hopper. Je crois même l'avoir chanté. Le hasard, que je sollicite parfois à la bibliothèque de ma ville, ça consiste à prendre le premier roman, ou presque, qui vous tombe sous la main, m'a procuré une drôle de surprise. Pas si drôle en fait. Tout sauf drôle. Mais c'est un livre impressionnant que nous propose Javier Santiso, auteur d'origine espagnole qui écrit en français. Un pas de deux c'est, en stylo subjectif, la vie commune de Hopper avec sa femme, racontée par elle-même, Josephine. 

                Joséphine, elle-même peintre un  temps honorée, puis éclipsée, vivra des décennies avec Edward. Et ce ne sera pas facile tous les jours. Amants orageux. Mais il y a autre chose. Edward apparait comme colérique, presque méprisant, un personnage glacial, arctique, ce qui ne surprendra guère. Josephine, en fait, deviendra son modèle, quasi unique et exclusif, ce qui exclura aussi son propre talent. Et tout le roman, toute la narration de Joséphine (et de Javier Santiso), épouse en fait assez vite la vie du couple et la difficulté d'être. Tous les amateurs de Hopper, et je les crois nombreux, savent que ce n'est ni la truculence, ni la joie de vivre, qui inondent l'oeuvre du maître. Les années de bonheur auront été fugaces. Et bien rudes les décennies suivantes.

               Je trouve Un pas de deux assez fascinant et créant un vrai miracle. Ce livre ne retrace que le couple Edward-Josephine au long des jours. il semble que rien d'autre n'existe au monde. Hallucinante dissection que ces 240 pages durant lesquelles Josephine décrit son quotidien comme une spéléologue le gouffre où elle tente de survivre. Car c'est bien de survie qu'il s'agit tant l'acuité et la profondeur du regard de l'auteur sont saisissantes. Est-elle à peu près objective? La sinistrose qui nous guette devant les tableaux de Hopper est si prégnante qu'elle accompagne aussi le lecteur. Une petite dose de masochisme est requise, éventuellement, pour goûter cet ouvrage. Hopperien en diable depuis toujours, j'ai accueilli favorablement ce faux journal de Josephine.

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                      On se sent si mal à voir certains tableaux que c'en est une joie rare. Il semblerait que cela ait été le cas pour Josephine. Paradoxal et contradictoire, comme l'oeuvre du peintre, ce roman est une sorte d'exploit, qui laisse cependant exsangue. Josephine qui, il faut bien le dire, aurait été elle-même difficile, ombrageuse, jalouse ô combien. Qui des deux fut prisonnier de l'autre? Bon d'accord...match nul pour ce pas de deux, un vrai tango morbido. 

                     Notre chorégraphie pitoyable. Deux partenaires désajustés, l’un trop grand, l’autre trop petit, nos corps qui n’ont jamais réussi à s’imbriquer l’un dans l’autre, à s’ajuster aux creux, aux angles. Une vie à deux et seuls.

P.S. J'ai conscience de ne pas avoir été des plus clairs. Une minute de cabotinage peut-être. Reste le limpide, le catégorique:l'art d'Edward Hopper. 

 

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25 novembre 2023

Les souvenirs et les regrets aussi

Les feuilles mortes 

           Mes interventions sur le cinéma sont devenues rares mais à celle-ci je tenais. Je proposais au ciné-club ce lundi le dernier, peut-être l'ultime film d'Aki Kaurismaki, le relativement célèbre metteur en scène phare de Finlande. J'ai vu une bonne partie de ses films et j'adhère totalement à son univers. Cet homme sait à merveille marier l'émotion et une certaine fantaisie, dans un monde plutôt dur où les peines se conjuguent volontiers dans un coin de bistrot. Et ce qui pourrait paraitre quelque peu trivial est transfigiré par le regard de cet humaniste venu du Nord.

         Une histoire d'amour, simplement. Tu vois, je n'ai pas oublié. Pas oublié ce ressort éternel et qui a séduit le public, assez nombreux, assez pour remettre en selle un vieux cinéphile, jusqu'à la prochaine chute. Helsinki selon A.K. est hors temps et bien que les mauvaises nouvelles sortant du transistor lui-même antédiluvien nous viennent d'Ukraine on pense plutôt années cinquante car le temps kaurismakien n'obéit qu'à son maître. Ansa (la femme) et Holappa (l'homme) sont des précaires, des fragiles. Enfin surtout l'homme. Uniquement l'homme, finalement. Le maillon faible. Interprétés par des fidèles du cinéma de Kaurismaki, les deux sont formidables. 

        Fibre sociale toujours chez notre ami Aki, bien sûr. Mais tellement aérienne, tellement "c'est comme ça" qu'on finirait par trouver drôles l'alcool, les conditions de vie, cette sorte d'ennui un peu pince sans rire, même si on ne rit pas vraiment on ne donne ni dans l'affliction ni dans la lamentation. Evidemment Helsinki by night n'est pas très glamour, le karaoké (importnace des chansons populaires) manque de paillettes et même la mafia locale ne donne que dans les minables trafics et le travail au noir, rien de "prestigieux". C'est un petit monde que celui de l'auteur mais il y a du coeur là-dedans et l'émotion s'installe confortablement. 

        Et puis là, c'est plus personnel quel régal de cinéphile que ce cinéma de quartier aux affiches succulentes et inattendues, Rocco, Le cercle rouge, Fat City, Le Mépris, tout cela en finnois. Et les plus anciens de reconnaître Brève rencontre, qui pourrait être le beau titre de  ce film qui en a déjà un, très beau lui aussi, et qui sonne bien. C'est un film qui nous ressemble 🎶Sans parler du patron qui regarde tout cela, Sir Charles Spencer. Voyez vous-même si vous en avez l'occasion. Il ne manque rien à la geste nordique. Si, une apparition des légendaires Leningrad Cowboys. 🎸Et peut-être, ou je l'ai raté, une traditionnelle photo de Matti Pellonpaa, l'alter ego de Kaurismaki, parti depuis longtems là où Au loin s'en vont les nuages

19 mai 2023

Les lendemains du Sud

Des-hommes-en-devenir

                   Voilà un formidable recueil de nouvelles. Bruce Machart (Le sillage de l'oubli) est texan. Oui, je sais, pour les Texans. Mais les dix nouvelles de Des hommes en devenir sont parmi les plus fortes que j'aie parcourues depuis assez longtemps. Ce bouquin fait la part belle aux hommes. Enfin je veux dire par là que ce sont des hommes que l'on y rencontre, des hommes ordinaires qui conduisent leur pick-up ou transportent des grumes dans une Amérique laborieuse pas toujours très amène. 

                   Des hommes que le lecteur cueille au moment où leur existence, déjà un peu rude, un peu, disons moyenne, traverse une zone de turbulence, souvent liée à un drame. Les titres de ces nouvelles sont à ce sujet très évocateurs de passages, comme des épreuves, des tests pour ces hommes à la quarantaine peu sûre pour la plupart. Quelques-uns de ces titres: C'est là que vous commencez ou Parce qu'il ne peut pas ne pas se souvenir ou La seule chose agréable que j'ai entendue. Des expressions qui surprennent, donnant bien l'interrogation de ces hommes face au drame qui bouleverse leur vie. Et c'est diablement humain de partager ces doutes et ces affres avec des personnages bien plus éloignés des archétypes qu'on ne le pense en général. A croire qu'un Texan serait un être humain.

                Une séparation, la mort d'une épouse, un dramatique accident du travail dans une scierie et une vie bascule. L'homme est-il capable de rebondir, de cette fameuse résilience si en cour dans notre vocabulaire choisi? Cette dizaine d'hommes en perdition, mais malgré tout en devenir (Men in the making), ce sont aussi des hommes en construction, il n'y a pas d'âge pour grandir. Un chien écrasé, un chauffeur de taxi amené à transporter le corps d'un nouveau-né, un homme mûr qui prend conscience de son père âgé, les coups durs , les blessures de l'existence, les familles brisées. C'est magnifique de pudeur et d'humanité. 

                 Un théâtre lyonnais a adapté ces nouvelles il y a quelques années. Je crois que c'était une bonne idée. Le Sud est décidément pourvoyeur de talents, fussent-ils texans. J'ai un peu songé aussi à Russell Banks, voir au Steinbeck de Des souris et des hommes, mais cela n'est qu'un sentiment peut-être.  Les femmes ne sont pas des comparses dans Des hommes en devenir, il me faut le préciser., c'est l'époque qui veut ça.

                Un homme peut savoir quelque chose de bien des façons - il peut le savoir d'expérience, dans ses tripes, d'après le bruit du vent, d'après l'odeur des pins et de la voix qu'il entend parfois dans sa tête quand il prie - et de toutes ces différentes façons, je savais que le Rouquin se trompait, qu'il faudrait bien plus qu'une nuit de travail dehors, dans le froid, pour qu'il connaisse un peu d'apaisement. Et pourtant, je voulais y croire. Je voulais que cela  fût vrai, pour que tout fût terminé. Pour nous deux (extrait de Le dernier à être resté en Arkansas).

 

22 avril 2023

Leo depuis si longtemps

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             Someone to dance with me? Leo c'est comme Dino et son désert, ça me reprend parfois. Pire, ça ne me quitte jamais vraiment. Mais faut pas que ça vous effraie, je ne suis pas un luron, déteste pas me sentir un peu mal. J'ai dit un peu.Vous ai-je bien plombés? 😀

             Au fait, cette chanson a été reprise par de vrais musiciens et chanteurs. Notamment quelque part dans mes archives par une certaine C... qui me fait l'amitié de passer souvent ici-bas. Je l'écoute souvent. 🎸

 

23 juillet 2023

O sole mio selon la Sacher

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             Il a troqué son légendaire scooter pour une trottinette. Et que l'image est belle! Enfin un film que j'avais vraiment envie de voir. Ce n'est pas si fréquent. Nanni, après Tre piani, un choral qui m'a laissé sur ma faim, la première fois que Moretti me décevait, nous revient avec le délicieux Il sol dell'avvenire, qui pour moi entrera dans le cercle fermé du cinéma dans le cinéma réussi (La nuit américaine, Quinze jours ailleurs, Sunset Boulevard, Fedora et quelques autres). 

             Giovanni tourne un film dont l'action se passe en 1956. L'avenir radieux est celui envisagé par le PCI de Togliatti, c'est celui qui va brutalement se heurter aux images de Budapest. Pour la fête du quartier Ennio, le secrétaire local, un génial Silvio Orlando, vieux complice de Moretti, a fait venir une troupe de cirque de Hongrie, en toute fraternité entre faucille et marteau. Tout ce petit monde évolue dans une Italie qui se modernise, pas trop vite cependant. Clins d'oeil à mon Néoréalisme chéri mais on peut apprécier le film sans en être (du cénacle des inconditionnels). Le cirque Budapesti lorgne évidemment du côté de Fellini. Essayez de n'y pas trop penser, vous n'y arriverez pas. 

            Les command-cars envahissent Buda. On connait la suite et Prague suivra douze ans plus tard. Patatras sur la joyeuse ambiance qui régnait jusque là. Vera, compagne d'Ennio, dessille les yeux sur la glorieuse URSS. Ennio traîne les pieds. Et si le paradis n'était pas au delà du rideau? Remise en question. Moretti traite tout ça dans la bonne humeur. D'accord mais ça c'est dans le film qui se tourne dans le film. Tu segui? Ceci n'empêche jamais une réflexion toujours possible et en cela Moretti rejoint les Italiens historiques et aussi les chantres de la comédie italienne. Un sourire voile l'émotion et au spectateur de jouer son rôle. 

            Giovanni, bien sûr joué par Moretti, et son épouse Paola, bien sûr jouée par Margherita Buy, traversent une crise de couple avec psychanalyste, c'est dans le packaging. Et Giovanni va mal et voit les choses en noir. Enfin en noir clair. Rappelons ici les obsessions du Moretti usuel, son hypocondrie et ses interrogations alleniennes dans lesquelles le Trastevere aurait remplacé Manhattan. Je vous laisse à l'osmose entre le créateur Giovanni et son double Ennio non sans une pensée pour Federico et Marcello. Mais là je m'égare. Scusami. Je n'aurai garde d'oublier Pierre, producteur français du film en tournage, enthousiaste et défaillant, Mathieu Amalric assez hilarant. 

            Bref Vers un avenir radieux est un régal. Nanni Moretti a rameuté beaucoup de ses acteurs habituels très peu connus en France en un défilé de fanfares claironnant un futur rayonnant. Tout Nanni Moretti est dans ce film. Son pessimisme aussi, curieusement. Peu de metteurs en scène auront autant compté pour moi. C'est que nous nous sommes tant aimés. Andiamo! 

             

27 juillet 2023

Le six petits romans qui venaient du Nord

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               Je crois que Jens Peter Grondahl est vraiment un grand du Nord. Très attiré depuis toujours par Septentrion je viens de terminer ce recueil de six court romans, ne dit-on pas novelas ou peut-on encore parler de nouvelles? Je l'ignore mais les textes sont tous remarquables et, une fois n'est pas coutume, je vais revenir brièvement sur chacun, tant Grondahl sait sonder les coeurs et les reins avec des approches très différentes et toujours la même acuité. Celle qui m'avait tant plu avec notamment Quelle n'était pas ma joie et Les Portes de Fer.

               Les jours sont comme l'herbe reprend un thème approché dans Virginia, très court roman de Grondahl des année 2000. Une fraternité s'ébauche à la fin de la guerre entre un adolescent et un prisonnier allemand guère plus âgé. L'amitié n'aura pas le temps et la paix qui arrive est tout à fait capable, elle aussi, de broyer les êtres. 

               Villa Ada. Un autre ado, tout à fait contemporain Père danois, mère italienne, rejoint, probablement sincère d'une sincérité qui n'exclut pas un brin de démagogie, une sorte de mini ZAD dans un parc romain. Les parents se déchiraient avant. Puis pendant. Puis après. Se méfier des miroirs aux alouettes. Il en est de toutes sortes. Le scalpel de l'auteur est très convaincant. 

              Edith Wengler, la vie d'une grande actrice fictive, est une belle méditation sur le métier de comédienne, nantie de toute la mélancolie du temps, cet assassin en fuite. Dans sa gravité Edith Wengler parvient à rester un texte lumineux. 

              Je suis la mer, titre curieux pour l'enquête d'un policier sur la disparition d'un riche industriel. L'éternel "changer de vie", cet eldorado inaccessible, ne peut qu'émouvoir. 

              Hiverner en été, et Adieu abordent le thème du choix pour deux belles figures de femmes. Confrontées à différents dilemmes, la juge et la pasteure. Elles devront décider. Vertiges et tourments...Ces romanellas (c'est ainsi que j'ai décidé de les nommer) devraient faire mieux connaître J.C.Grondahl. De longues et douloureuses sonates. Bergman...Camus...

28 mai 2023

Un pont entre deux rives

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                           Ma chère Val La jument verte de Val a eu l'idée d'explorer un peu les prix Nobel de littérature. Comme elle a bien fait. Nous nous sommes décidés sur le cru 1961, Ivo Andric. Nous avons opté pour son roman le plus connu Le pont sur la Drina. J'ai été enthousiasmé à la lecture de ce bouquin choral (terme qu'on n'employait pas à l'époque) dont le personnage essentiel est justement ce pont. Peu de choses sont aussi compliquées que les Balkans. Elles le furent de tout temps. Encore maintenant l'ex-république de Bosnie-Herzégovine, jadis yougoslave, est divisée en fédération de Bosnie-Herzégovine et République serbe de Bosnie. Comprenne qui pourra. Mais le roman débute bien avant, à la fin du Moyen Age. C'est une chronique de quatre siècles qui court du XVIe siécle à 1914, date où cette région entra définitivement dans l'histoire, en sa capitale, Sarajevo. 

                          Visegrad, sur la Drina, une ville où cohabitent, pas si mal, chrétiens, juifs, musulmans de Turquie. Un pont vient d'être bâti, un pont destiné à durer, reliant les deux rives, Bosnie, Serbie, Orient, Occident. Plus qu'un symbole, une date. Le pont sur la Drina sera notre personnage principal, le héros de notre histoire. Sur lui, et en dessous, de part et d'autre, s'agiteront pendant 400 ans une foule d'hommes et de femmes, dignitaires, petits fonctionnaires, paysans, commerçants, militaires. Du tout venant, la vie dans une de ces bourgades, un endroit que de nos jours on peine encore à identifier précisément.

                         Le pont sur la Drina est à mon sens un livre majeur, pas toujours très simple vu la multitude de personnages au long de ces quatre siècles. Mais on a l'impression que le pont grouille de vie, de rencontres, de rendez-vous, de querelles. Les différentes confessions se titillent bien un peu mais dans l'ensemble les hommes et les femmes s'activent à y rendre l'existence somme toute acceptable. Et l'on finit par s'attacher à tous, les confondant parfois mais tout cela convient bien à ce melting pot bosno-serbo-croate, où pope, rabbin et hodja ne dédaignent pas de converser, souvent sur ce pont ou aux abords. A ce propos un petit lexique aurait été bienvenu.

                        Evidemment tant d'années en communauté ne vont pas sans frottements et les hommes ne progressent pas toujours, bien au contraire. Et c'est ainsi qu'après ce voyage dans le temps, en ces Balkans si méconnus, où l'on a vu vivre toute une humanité du mendiant au potentat local, du petit commerçant au modeste éventaire au gros propriétaire, de la toute jeune servante à sa patronne omnipotente, on en arrive au XXe siècle, un aboutissement, un tournant, une fin de quelque chose.  

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                 Ivo Andric a publié ce livre en 1945. On a cru après-guerre que la Yougoslavie naissante apaiserait la poudrière balkanique. On sait ce qu'il en est advenu. Dans ce Sud-est  européen si mal défini, si susceptible (Macédoine du Nord, Kosovo, etc.), ce roman fondateur nous aide à nous y retrouver. La complexité balkanique reste cependant rétive à nos réflexes occidentaux. Je suis bien sérieux là mais surtout Le pont sur la Drina est une formidable chronique d'un pays multiple, tragique et cocasse, parfois presque burlesque et parfois cruelle. A (re)découvrir, on quitte à regret le pont Mehmed Pacha Sokolovic, ce fabuleux ouvrage d'art achevé en 1577 et inscrit à l'UNESCO depuis 2007. Andric, bosniaque de naissance, croate par son origine et serbe par ses engagements, en est une parfaite synthèse. 

14 janvier 2023

Eloge du court

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                Roberto Saviano est célèbre plus pour le sort qui lui est promis que par ses écrits. Depuis Gomorra (2006) consacré à la Camorra, triomphe littéraire international, devenu film de Matteo Garrone puis série, Saviano vit à l'étranger sous protection, menacé par la pieuvre napolitaine. Deux nouvelles dans ce mince recueil. Seule la seconde, La bague, revient sur la mafia, narrant en vingt pages comment Vincenzo et Giuseppe, deux jeunes napolitains n'ont pu survivre. Leur crime, avoir tenté de résister à l'horreur ancestrale. Sobre, serrée, essentielle, l'écriture de Saviano installe très vite le décor. Et la honte de vivre là, en cette ville gangrenée où le simple fait de naître est une faute, où le premier souffle et la dernière quinte de toux ont la même valeur, la valeur de la faute. C'est bref, précis, la violence y est fulgurante j'oserai dire, hélas, efficace. Cette saloperie de société criminelle, bien loin du Parrain, se porte bien. 

              La première nouvelle, Le contraire de la mort est sous-titrée Retour de Kaboul. Maria n'a que dix-sept ans quand son amoureux s'engage dans l'armée. Et c'est l'Afghanistan. A priori seul ascenseur social envisageable pour un petit gars de Naples. Et puis les talibans, un camion, ou un char. Maria ne sait pas très bien et semble peiner à comprendre. Sans grandiloquence ni pathos Roberto Saviano cerne bien la jeune Maria, presque une enfant. Ces guerres récentes, un peu oubliées. Les morts de Bosnie, du Kosovo.

              80 pages, regroupées sous le vocable Scènes de la vie napolitaine, et c'est assez pour saisir le drame intime de Naples, de la Campanie, et accessoirement du monde entier. Je ne tresserai jamais trop les louanges de la concision. A l'heure où le moindre auteur nous gratifie de 500 pages parfois indigestes, où tout metteur en scène de cinéma croit déchoir en dessous de 140 minutes, ça me plairait, ça, l'essentiel. 

24 mars 2023

La vallée un peu perdue

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               C'est le huitième livre de Modiano our moi. Certains très anciens, La place de l'étoile, Rue des Boutiques Obscures. Curieusement je crois ne l'avoir jamais chroniqué et je vais tenter de m'en expliquer. 

               Tous ces livres sont courts, sonnent comme une incursion du lecteur dans un univers unique. Comme dans une géographie qui n'appartient qu'à l'auteur, et que lire Modiano ne suffira pas à rendre totalement intelligible. Mais qu'importe? Modiano, on le sait, n'est pas un orateur ni un grand adepte des médias. Mais moi j'aime bien la musique de chambre de cet écrivain si particulier. Mais comment en parler? Par le silence, je crois.

              Je briserai ce silence, mais juste un peu. Modiano ne se commente guère, il se vit. Essentiellement à travers les déambulations, souvent parisiennes ou banlieusardes,  de ses personnages dont on ignore, à la fin tout autant qu'au début, la réalité profonde, doutant même de leur existence. Chevreuse, lieu emblématique d'une Ile-de-France riante, dernier opus du Nobel, est bien dans cette lignée, pélerinage de proximité, qui, moi, me touche d'une drôle de manière, tout en me laissant étranger àu mystère modianesque. On se raccroche en modianie comme on peut. Aux années de l'Occupation par exemple, toujours dormantes des décennies plus tard. Ce fut une période propice aux trahisons, aux faux-semblants, aux papiers frelatés et aux suites douteuses. Souvenirs dormants (c'est aussi un titre de Modiano) empreints de questions sans réponses, de mystères, de compromissions, de petites ou grandes lâchetés.

              C'est qu'ils sont diablement humains malgré tout, ces hommes et ces femmes, ces incertains, ces presque spectres. Ils oscillent entre années cinquante et deuxième millénaire, mais nous, lecteurs modianisés, avons depuis lontemps perdu le fil du temps. Entre appartements beaux quartiers et verts pavillons des environs, entre cafés où l'on attend, une photo sur la table, un(e) inconnu(e) et acenseurs capitonnés comme pour des confidences. Entre hôtels et bancs publics.

              Beaucoup de noms propres chez Modiano, personnes, villes, quartiers, rues, résidences. Il s'en dégage une poésie indéfinissable, etc...J'en ai déjà trop dit. Si vous lisez Modiano vous savez. Si vous ne l'avez jamais lu allez vous balader dans son sillage. Les effluves en sont, en sont, en sont...Vous verrez bien. Silence dans les rangs. Suivez ses traces. D'ailleurs on file beaucoup chez Patrick Modiano. 

              "J'étais pendant deux ans le chauffeur d'une dame. Elle est morte ici dans un petit appartement au troisième étage."

               Bosman ne savait quoi lui répondre. Enfin: "Une dame qui habitait Nice depuis longtemps?"

               Le taxi suivait le boulevard Victor-Hugo. L'homme conduisait lentement.

               "Oh, monsieur...C'est compliqué. Elle habitait Paris quand elle était jeune...Puis elle est venue sur la Côte d'Azur...D'abord à Cannes, dans une grande villa à la Californie...Puis, à l'hôtel...et puis square Alsace-Lorraine, dans ce tout petit appartement.

               - Une Française?

               - Oui, tout à fait française, même si elle portait un nom étranger.

               - Un nom étranger?

               - Oui. Elle s'appelait Mme Rose-Marie Krawell.

                Bosman pensa qu'une dizaine d'années auparavant ce nom l'aurait fait sursauter. Mais, depuis, les rares instants où certains détails de ses vies précédentes se rappelaient à lui, c'était comme s'il ne les voyait plus qu'à travers une vitre dépolie.

             

19 mars 2023

Grand écart

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        Ciné-débat lundi dernier. Walden, film franco-lituanien mis en scène par une Tchèque, sorti il y a quelques mois, 959 entrées France. Plus une vingtaine depuis cette semaine. Je suis fier d'avoir contribué à 2% des recettes du film. Walden est un joli film sur la fuite, le désarroi, le souvenir d'une jeunesse derrière le rideau de fer, et les lendemains qui chantent toujours moins que prévu. Bojena Horackova signe un film en forme de binôme 1988-2018 à travers le départ et le retour d'une jeune étudiante qui comme beaucoup ne pense qu'à l'Ouest. Nous sommes peu avant la cascade des chutes des républiques populaires qui suivirent la chute plus spectaculaire du mur de Berlin.

         Jana revient à Vilnius 30 ans après son départ pour la France. Elle tient à retrouver Walden, le lac un peu secret de sa jeunesse, et, qui sait, Paulius son amour de ces vertes années. Le pays a changé? Oui...et non. Un thème classique, tendrement mis en scène, pour un film discret où frémit le vent sur les berges, et où les quinquas jadis frémissants font face aux après, loin de toute flamboyance. La jeune actrice irise Walden, elle avait un nom balte compliqué. Elle est morte accidentellement quelques mois après le tournage.  

        Vu aussi en ciné-club un tout autre film, le très curieux Junk Head, animation japonaise en stop motion, qu'un collègue, plus jeune, ça ne vous surprendra pas, présentait avant-hier. Takahide Hori est l'auteur unique, mais alors unique, de cette dystopie, survival, post-apocalyptique, dont les héros, boîtes de conserve et boulons, parviennent à une belle expressivité. Certes ça lorgne sérieusement vers le jeu vidéo y compris musicalement. Mais cet underground au sens propre où se règlent les comptes d'une société immortelle mais stérile est aussi un théâtre presque burlesque avec course poursuites, un humour assez trash parfois proche d'une BD futuriste, une lutte entre le bien et le mal, un plaidoyer pour la tolérance. J'ai bien évidemment enfilé tous ces clichés à dessein. Alors pourquoi pas rendre une visite à ces personnages bricolés, mécaniques, parfois un air de Metropolis-Lang auquel on pense forcément?

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             Grand écart cinématographique, ces deux films ravivent l'attention parfois vacillant du spectateur. Sera-ce suffisant? 

17 juillet 2022

Le grand air de Salzbourg

Amadeus

              J'ignorais que le grand ténor franco-mexicain Rolando Villazon en était déjà à son deuxième roman. Ce livre m'a été offert, ce fut une surprise. Une bonne surprise. Imaginer Mozart à bicyclette, l'idée est drôle et à dire vrai on voit bien la scène. Surtout depuis la pièce et plus encore le film Amadeus. Dépaysons-nous donc tous à Salzbourg avec Vian Maurer, notre héros, qui débarque de son Mexique pour le festival où il doit participer, modeste figurant, à une production, moderne comme il se doit, de Don Giovanni. Salzbourg est une jolie ville au destin un peu curieux, entre temple du génie musical absolu, extraterrestre, et le barnum merchandisingant (je sais, ça n'existe pas). Alors baladons-nous un peu, nous croiserons différents avatars de Wolfie, d'odieuses divas, un metteur en scène visionnaire comme il se doit, et prétentieux comme ils savent l'être, un escargot portant le nom d'un poète belge, un vieux libraire comme il n'en est plus guère, qu'il surnomme Perec et..Julia.

           Julia doit être de l'aventure de ce Don Giovanni digne d'ARTE et des pages de Télérama. Comprenne qui pourra. On ne sait pas trop quel est son rôle. Peu importe, elle est plutôt sympa. Jacques qui l'accompagne est-il son amant ou seulement son colocataire? Peu importe également. L'intérêt de cette jolie fantaisie réside surtout dans les aventures croquignolesques de Vian, petit, plutôt malingre, le contraire d'un solide ténor ou d'un baryton d'acier. Un peu paumé, en rupture avec son père intransigeant là-bas au Mexique, Vian, timide et gaffeur, n'a guère pour confidents que les  satues de la ville, Noteboom qui poursuit son métier d'escargot consciencieusement, ne s'éloignant pas trop, ou Herr Wolfgang, SDF jardinier et poète.

          Les pérégrinations cyclo-musicales de Vian enchantent et déroutent l'écume de ses jours mais le lecteur que je suis y a trouvé son compte de charme et de fraîcheur. Le père rigide ne ramènera pas son fils prodigue. Après tout même la vie dans les rues de la cité vaut mieux que les projets paternels. Si vous allez à Salzbourg coeur et oreille ouverts vous le rencontrerez sûrement si vous louez une petite reine. Il n'y a pas dans Amadeus à bicyclette que la Flûte qui soit enchantée. Ce maladroit de Vian ne manque décidémént pas d'adresse. Rolando Villazon non plus, qui cite Peter Pan en préambule. 

1 février 2023

Une piste classique

Masse

au loin

                      Babelio et Masse Critique (merci encore) m'ont cette fois envoyé sur une sorte de western hommage à la photographie des pionniers, écrite par un auteur français, Jean-Louis Milesi. Le photographe Edward Sheriff Curtis (1868-1952) est connu aux USA pour son travail sur les Indiens au tout début du siècle dernier. On estime qu'il traversa 125 fois les Etats-Unis, visita 80 tribus amérindiennes et prit 40 000 clichés. Ce travail d'ethnologue lui fut facilité par John Pierpont Morgan et Teddy Roosevelt et constitua une somme unique sur la vie des Indiens, photos, mais aussi quelques films. Le livre de Milesi est un roman dont l'essentiel est consacré à ses toutes premières incursions dans les tribus du Nebraska. 

                     J'aurais aimé m'enthousiasmer mais rien ne m'a vraiment transcendé. A travers l'arrivée de Curtis chez les Indiens je trouve que l'auteur survole l'époque, en chapitres très courts pour montrer l'état des lieux. La brutalité d'une insitution religieuse, chargée de rééduquer les jeunes indiens, l'omniprésence des armes inhérente au pays, les progrès de la photographie, la pruderie et l'intransigeance de l'éducation, tout cela est évoqué dans Au loin, quelques chevaux, deux plumes... A l'origine, un fait historique, la pendaison de 38 Sioux dans le Minnesota en 1862. Indirectement et des années plus tard cet évènement décidera de la vie de Curtis, de son investissement dans la cause indienne. 

                   Alors on suit facilement tous les épisodes de cette sorte de feuilleton sur l'Ouest et la façon d'en relater l'histoire. La voie en est bien balisée. Poussière et pluies diluviennes, chevaux à la peine, marchand douteux, bandits de grands chemins. L'indien nu  fascine la femme du politicien, les nonnes étouffent sous leur robe de bure, on y mange parfois des insectes et la vie ne vaut pas très cher. Alcool à tous les étages. Un peu de tout dans cette histoire de l'Ouest. Je m'attendais à une sorte bio, même romancée, bien davantage axée ssur cet étonnant photographe, peu connu en Europe. En Europe où l'on connait beaucoup mieux ceux qui un peu plus tard ont décrit l'entre-deux-guerres et la grande crise (Walker Evans, Dorothea Lange). A l'évidence Edward Sheriff Curtis mérite plus et mieux. 

                 Je modère mon propos. Ca m'arrive. La fin du livre, La Photographie, c'est pas mal quand même. Vieux proverbe indien: il faut toujours attendre la dernière bouchée de viande séchée avant de recracher. 

25 novembre 2022

Pauvre Don

Donba

                         Voilà un roman qui éclaire l'actualité, bien que se déroulant en 2018 dans cette région que bien peu connaissaient. Benoît Vitkine nous plonge dans ce pays où tout nous semble gris, où la guerre est présente depuis huit ans. Maintenant chacun de nous sait un peu tout ça. Un enfant retrouvé poignardé, ce n'est qu'une horreur de plus dans cet enfer. Un officier refuse de s'en désintéresser et va mener l'enquête. Cette enquête ressemble à bien des enquêtes. Tous les thrillers, tous les polars du monde se donnent la main pour compliquer les choses, c'est l'une des lois du genre. Mais on sait bien qu'une autre règle est de nous immerger dans un pays, une ville, une époque, un milieu, etc.

                        Et ce milieu dans le cas de Donbass est clairement identifié, surtout à la lueur des neuf derniers mois. C'est même le titre du livre. Le bassin industriel du Don. Qui n'a jamais été glamour. mais qui touche le fond. Rappelons qu'une guerre même pas larvée fait rage dans cette région depuis 2014. Alors la recherche d'un assassin dans ces conditions relèverait presque de l'anecdote. Mias Benoît Vitkine, qui est aussi journaliste, prix Albert-Londres pour ses reportages tant chez les séparatistes pro-russes que les loyalistes ukrainiens, sait nous faire vivre le quotidien de ces vieillards, ces femmes seules, ces laissés pour compte, totalement ignorés des médias. 

                        La corruption règne et tout est objet de trafics, de tous les côtés car rien n'est simple quand on manque de tout. Les veuves, les mères, les grand-mères, les femmes en général survivent du mieux possible. Dignes, les mères, rare note d'espoir.  Rajoutons les interminables séquelles de la guerre d'Afghanistan et les ravages "usuels" de la drogue, je ne parle même pas de la vodka ignominieuse, et l'on obtient ce dramatique cocktail de déliquescence fatale. C'est tout cela que j'aurai retenu de Donbass, thriller réaliste poignant et désespérant. A lire, hélas.

                       

                       

12 juin 2022

Lectures

                 Quelques bribes littéraires sur quelques ouvrages lus récemment avec des fortunes diverses. Alexis Salatko a eu la bonne idée de fabriquer une enquête à la Buzzati, qui serait sa dernière recherche avant sa disparition. Ca m'a intéressé, tout en méfiance cependant tant l'univers de mon maître Dino me semblait un peu intouchable. J'avais tort. L'auteur imagine que Buzzati, journaliste, est envoyé, alors qu'il se sait condamné, au fin fond du Mezzogiorno, en Calabre, bien loin de sa Lombardie milanaise. Une étrange et "buzzatienne" épidémie y aurait figé plusieurs villageois, pétrifiés mystérieusement.

                  La dernière enquête de Dino Buzzati est une lecture très agréable dans laquelle les aficionados se plongent avec plaisir. Enfin ce fut mon cas. Bien sûr la moindre nouvelle, la moindre curiosité de quelques pages, dans n'importe quel recueil du maître (souvent le foutoir, le dispatching des nouvelles en France, peu importe) piquent davantage notre intérêt que cet hommage sympathique mais Alexis Salatko réussit sa mission, donner envie de lire ou relire les délicieuses inquiétudes inquiétantes de l'auteur du Désert. Contairement à certains j'ai aimé la séquence alpinisme avec  le Duce. On sait la passion de Dino pour l'un des deux sujets. 

Buz

                 Julian Barnes est l'un des grands écrivains anglais contemporains. L'homme en rouge est un récit-roman-chronique passionnant mais complexe. Disons un bout de chemin dans la France, une certaine France, des années 1880-1914, la Belle Epoque, plus ou moins et pas pour tout le monde. Mais pour le monde que nous conte Julian Barnes, si. La figure centrale en est le Dr. Pozzi, célébrité du tout Paris, autour de qui gravitent aristocrates, artistes, mondaines et demi-mondaines et quarts de mondaines, politiciens douteux, etc. Le regard du très francophile Barnes se promenant dans la galerie fin de siècle de la Troisième République est d'une acuité et d'une complexité passionnante.

                  Belle compagnie que le Prince de Polignac et le Comte de Montesquiou, amis du médecin à la mode, séduisant play-boy avant la lettre. On se promène comme dans un exemplaire de Gala, splendidement dépravé, juste ce qu'il faut. Marcel Proust, Oscar Wilde le réprouvé, la grande Sarah Bernhardt, très jet set tout ça. Et que ce soit un sujet de sa Majesté qui apparaisse tel un paparazzi de luxe, littéraire, de tout ce beau monde n'en prend que plus de précision et d'ironie. Anthologie du dandysme, délicieuse incursion dans le snobisme à la française, très différent d'outre-Manche.

                  Et puis L'homme en rouge présente une belle curiosité, un peu étrange et méconnue. Il est illustré tout du long par des vignettes, portraits de tous ces protagonistes, ces "people" avant l'heure, "sponsorisés' avant l'heure aussi par les magasins Félix Potin. dans les paquets de chocolat. Etonnant, non? Un régal, deux régals, le livre et le chocolat.

Rouge 

                La mort du roi Tsongor  est un roman superbe. Mais là je n'apprends rien à personne tant les passionnés de l'auteur sont nombreux. Je viens seulement de le découvrir après cinq ou six autres romans de Laurent Gaudé. Quelle grandeur dans cette odyssée africaine! Toute l'histoire du monde se retrouve dans cet hymne lyrique et sanglant de la condition humaine. Le mal, le bien, la violence, la trahison, la démesure de la folie des hommes, sa petitesse aussi. Somptueux.

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              Lu aussi, mais c'est sans intérêt, le potachissime Azincourt par temps de pluie de Jean Teulé.Une face tripaille et paillardise, une face termes techniques d'époque, armes, armures, etc. Ca se lit si vite, s'oublie encore plus vite. (Re)lisez ou (re)voyez Henry V. Shakespeare est peut-être supérieur. 

4 mai 2022

Noire forêt

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                     Ce petit livre m'est très cher. Et il est excellent. Je n'avais jamais lu cet auteur que je ne connaissais pas. Le mystère des Trois Frontières est un très court roman de 112 pages. Arrivé par cette bonne vieille poste ce cadeau d'un vieil ami qu'il est convenu d'appeler virtuel m'a beaucoup plu. Cet ami, qui voudrait nous faire croire qu'il porte des gros sabots dans la rude plaine des livres et des musiques alors que la culture japonaise lui est devenue familière, pas mal l'Amérique du Sud aussi, me connait fort bien et, m'envoyant dans une forêt germanique non clairement identifiée, se doutait que je m'y sentirais à l'aise bien que ces confins des Trois Frontières soient un peu effrayants.

                    Logique, une frontière c'est relativement net. Relativement. Trois pays ça démultiplie les embrouilles et les inquiétudes. C'est bien le cas dans cette histoire où le narrateur, ethnologue, s'installe dans une peite pension au coeur de la forêt, et tente de se remettre d'une rupture amoureuse. Un randonneur lui raconte des choses curieuses. Moi, il m'a semblé que cette forêt, on aurait pu y croiser, dans une ambiance Richard Wagner/ Fritz Lang, Siegfried se baignant à la source à défaut du sang du dragon. Le promeneur, lui, y a vu une ou des créatures, peut-être en armes. Une milice?

                   Constammment à la lisière de fantastique ce récit impressionne par ce climat, cette ambiance romantique, un peu nietzchéenne, ces lieux-dits à consonnance germanique toujours un peu inquiétante dans ce contexte, Opferstein, Krähenberg. On frissonne. La tempête continentale est aussi, et surtout,dans le cerveau du convalescent. Mythe et réalité voyagent ensemble sur les chemins forestiers comme dans ses neurones. Ce récit s'accommode parfaitement de la brièveté. Plus une assez longue nouvelle qu'un court roman, peu importe le nom qu'on lui donne. 

                  Huit textes courts à tendance myhtologique complètent le livre d'Eric Faye, un peu inégaux. J'ai aimé l'humour potache d'Un dîner chez les Zeus et le parfum buzzatien qui entoure Le jour de la fin du monde.

                  Merci ami virtuel. Qu'il soit rassuré. J'ai bien obéi aux consignes, lu avec beaucoup d'appétit Le mystère des trois frontières, une jolie chope de bière m'accompagnait. Vous le reconnaitrez facilement. Mais je n'ai pas sa compétence en zythologie. 🍻

30 octobre 2021

Malin Malouin

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                      Balade malouine post-révolutionnaire et sympathique lecture que cette livraison Babelio Masse Critique, que je remercie. Et l'occasion de rendre hommage à Palémon, maison d'édition sise à Quimper dont les nombreux romans noirs et policiers nous emmènent aux quatre coins de Bretagne. Hugo Buan, lui-même malouin, nous plonge dans les derniers mois du Consulat, avec l'enquête du commissaire Darcourt, ex-officier de Bonaparte, de retour à Port-Malo (les saints ne sont pas encore réhabilités) aux prises avec l'encombrant cadavre d'un meunier dans une cité turbulente, malodorante et braillarde. 

                      L'intrigue n'est en soi guère palpitante car les rancunes à propos des exactions de la Terreur, dix ans plus tôt, sont forcément tenaces. On voit à peu près autour de quoi tourne l'affaire. Mais Les âmes noires de Saint Malo a d'autres qualités. Une pittoresque et très remuante reconstitution de l'agglomération malouine à l'aube de l'Empire. Hugo Buan abuse peut-être un peu de la géographie, que de noms de rues, de places, de tavernes, de lieux-dits. On sent un peu le terroir. Peu importe. le peuple des dockers, des corsaires en goguette, des entraîneuses, des artisans, tout cela fourmille et nous donne soif. Sur un plan historique, très intéressante, la mise en place par Bonaparte de nouvelles  structures administratives, les rivalités entre fonctionnaires, comme un bulletin de naissance d'une France contemporaine, celle des départements, des découpages préfectoraux, de la police de Fouché sure le point de revenir au pouvoir.

                    Pour vous donner une petite idée, j'ai déjà recruté depuis le 25 novembre 1799 plus de deux mille indicateurs sur toute la France: des corporations entières de balayeurs, de marchands de vin, de laquais, de cochers, de valets de pied, des gens tout à fait qualifiés pour écouter les propos de table et de voiture.

                     Enfin un humour très solide court tout au long de notre histoire avec des personnages à grande gueule et à gosier sec. La balade a des senteurs marines , mais moins que des puanteurs citadines. Alors, nantis d'un mouchoir, je vous propose de retrouver le  commissaire Darcourt à la Belle Jambe ou au Chat qui Pète. Vous le reconnaitrez à son adjoint. Il est... mulâtre. Et, malgré que nombre de Malouins courent les mers et voient du pays, la plupart ne hantent que les quais, les bordels et les hospices, et sont bien étonnés de voir un tel officier officier. 

23 avril 2021

Que tout change pour que rien ne change

Borgo   

                       Scènes de la vie quotidienne de Mimmo et Cristofaro, Palerme, Sicile, une Palerme contemporaine, pas celle de Don Corleone. Borgo Vecchio, le vieux bourg, quartier pauvre, c'est peu dire. Les deux enfants y traînent beaucoup, l'un battu par son père, l'autre se consumant pour Celeste, fille de Carmela. Celeste est souvent sur son balcon tandis que sa mère reçoit des hommes, c'est son métier qu'elle exerce consciencieusement sous le regard de la Vierge au manteau. Mais il y a un héros, Toto, un peu Robin des Bois d'une métropole sicilienne archaïque. Borgo Vecchio pourrait friser voire respirer le misérabilisme. C'est sans compter la verve et le punch de l'écriture de Giosuè Calaciura.

                     Car Borgo Vecchio est un roman délicieux, bref, c'est souvent une qualité, mais qui explore l'humanité palermitaine avec la tendresse d'un film néoréaliste (à cette référence ceux qui me lisent depuis longtemps savent que je fonds), l'humour en plus, un peu désespéré, l'humour. Souvent brutal, le propos de l'auteur ne s'embarrasse pas d'un exotisme rédempteur, ni de facilités descriptives. Mais qu'est-ce qu'on les aime ces figures d'un Mezzogiorno toujours englué dans une misère endémique et une délinquance précoce inextinguible. Carmela, la sainte putain, la petite Celeste, rêveuse et décidée. Mimmo, relativement privilégié et Cristofaro, dans cette chronique d'un martyre annoncé, et Nana, cheval de son état, à la fois déifié pour ses performances en course et maltraité comme une bête de somme. 

                       De belles et longues phrases, d'une grande poésie, traversent, fulgurantes, ce Borgo Vecchio, sorte de chorégraphie de rêves et de violence, parfois drôles, avec par exemple le curé, receleur au tabernacle, souvent émouvantes, je pense à l'ode au pain et aux scènes de marché. A ce beau ballet ne manque même pas la trajectoire fantastique d'une balle dans la cité sur les traces de Toto. Du grand baroque, de l'opéra, grandiose et pouilleux. Un déluge d'images, envoûtant, ce déluge étant à prendre au sens propre durant tout le troisième chapitre, impressionnante symphonie pour navires en folie et flux punitif sur le peuple des ruelles. 

                       Aux premières lumières du jour, on découvrit que la mer avait brisé toutes les digues et avait pénétré dans la ville par la porte du Quartier. Il régnait un calme de déluge universel. Ceux qui dormaient encore furent réveillés par les sirènes des bateaux qui ne trouvaient plus le port et s'enfonçaient versl'intérieur car ils voyaient encore de la mer à l'horizon alors que les instruments indiquaient la fin de la navigation.

                       La Sicile a ses grands, très grands romanciers. Le Lampedusa du Guépard, le Sciascia des pamphlets politiques,le Pirandello des Nouvelles Sicilennes, et aussi Brancati (Le bel Antonio), Vittorini, Camilleri et son commissaire Montalbano. De toute évidence Giosuè Calaciura, né en 1960 à Palerme, ne dépare pas. 

 

 

 

 

8 octobre 2021

L'Ecrivraquier/26/Nossie.Ode au laid.

                     

L'Ecrivraquier

                   Les comtes transylvaniens de ma jeunesse, croisés dans quelques salles obscures de mes natales bourgades, avaient toujours, et c'est bien le moins pour des princes du sang, possédé un maintien plus que patricien, une morgue balkanique, un élégant mépris aristocratique. Cette altière arrogance n'était pas sans beauté. Et Christopher Lee en Dracula distillait une fascination sans égal. Un monarque de l'hémoglobine, un ciseleur aux canines délicieusement excavatrices. J'ai toujours vénéré cet acteur par ailleurs francophile et phone d'une belle culture. Ne voulant m'attarder sur la laideur que du point de vue du Septième Art, je vous présente en avant-première une chronique qui devrait être publiée prochainement dans la revue Les laides heures, pérodique moche et et disgracieux, cauchemardesque pensum que je vous conseille d'éviter.

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                      Peur rime avec laideur, pas une rime riche, pas de riches heures. Horreur, hideur, pas haut les coeurs mais des haut le coeur. D'obscures et pas belles tractations ont empêché mon triste héros d'endosser la nom du célébrissime comte moldo-valaque. Moldo-valaque, ne trouvez-vous pas que ça sonne déjà très laid? Comment peut-on être moldo-valaque? Le Non-Mort, c'est l'appellation quasi officielle de Nosferatu, en vieux roumain. Quand il arrive à l'écran il est précédé du plan d'une hyène dans le piedmont balkanique. La hyène, symbole animal de la laideur et du dégoût, alors imaginez une hyène des Carpathes. Outre son rire sardonique, qui nous est épargné vu que le film est muet, on comprend que là où est la hyène pas de plaisir, et que cette aberration géographique et zoologique n'est qu'un préambule avec le choc tératologique de l'apparition de ce clone de Dracula, sans la haute stature du Comte, sans son habit de soirée rehaussé d'une cape de prestige. Le choc du Comte Orlok, une anthologie de la laideur sous toutes ses coutures, à commencer par une inversion des critères esthétiques de la vampirologie. 

                      L'expressionnisme transfigure la laideur. Pas la mocheté. Voir Munch, voir et entendre son Cri. Nosferatu, Non-Mort, à peine vivant. A mes yeux quintessence de la laideur en un art qui aime jouer avec les contrastes, du glamour hollywoodien aux affres, souvent mitteleuropéennes de la monstruosité.  C'est qu'au coeur meurtri de la laideur savent parfois se nicher le rejet et la xénophobie. Bref. Passons à l'examen du sujet, j'oserai dire l'autopsie.

                      Cet avatar du noble mais dégénérescent héros de Bram Stoker conjugue les imperfections. Dieu que ce mot est faible.Et quand je dis Dieu je pense à Héphaïstos plus qu'à Apollon. Héphaïstos, que sa mère Héra jugea si laid qu'elle le balança du haut de l'Olympe. Un précurseur, ce forgeron bancal et poussif, aux pieds tournés vers l'arrière. 

                      Personnage emblématique de cette Symphonie de l'horreur Orlok a tous les attraits d'un rat, la finesse d'une chauve-souris, la séduction d'une gargouille. Qu'il repose dans la cave, gentiment allongé dans son cercueil, semblant regarder de méphitiques voûtes, le visage d'un blanc cadavérique, la laideur raffole des pléonasmes. Une oreille démesurée, excroissance indécente, semblant guetter une proie. Les poignets sont croisés sur un étique abdomen, aux doigts polyarthritiques, qu'on dirait faits pour saisir mais incapables de lâcher prise. 

                       Objet d'un jeu d'ombres, le Non-Mort est hors champ, effrayante lanterne maléfique, s'incurvant vicieusement, juste assez pour que les phalanges de la main droite frôlent une porte prometteuse d'indicibles  frayeurs. L'homme, c'est beaucoup dire, l'homme est un royaume de l'ombre à lui seul. Appendice nasal tiré d'une innommable caricature antisémite. Des épaules quasimodesques mais qui n'abritent pas le coeur du doux sonneur de Notre-Dame. 

                        Mais la laideur s'extrapole et s'exporte. La voilà de sortie. Il quitte le château sur la pointe des pieds. Les yeux exorbités, sous un chapeau moyenageux ridicule, ongles interminables idéaux pour déterrer. La posture est effroyable de surenchère. Urbain, le Comte nous présente ses alliés, armée de rongeurs mais sans joueur de flûte, la peste au faciès insoutenable, la descente aux enfers, l'attaque de l'Ouest au sourire insupportable. Film centenaire aux lourdes implications freudiennes, aux hystéries subtiles, méfiez-vous. Il y a en Nosferatu quelque chose du syndrome de Stockholm. Si, lors de sa scène d'amour avec la belle Ellen, à l'étage d'un hôtel particulier londonien, poignardé par la hideuse lumière d'un nouveau jour, il nous apparaissait victime, séduisante victime. Max Schreck (Schreck veut dire terreur) qui incarna Nossie (j'ai fini par l'appeler Nossie tant j'en suis familier), fut lui aussi une victime. Une rumeur le prétendait réellement vampire. Après des décennies d'études je ne me hasarderai pas à dire le contraire. Mais là, j'ai froid. Pas vous?

         

1 octobre 2021

L'heure de l'Apeirogon

Apeit

                     Ce bon vieux blog respire encore un peu. Et quand on tombe sur un livre extraordinaire pas question de garder ça pour moi. J'étais déjà un lecteur fidèle et zélé de l'Irlandais Colum McCann, que ce soient ses nouvelles (La rivière de l'exil, Treize façons de voir) ou ses romans (Les saisons de la nuit, Transatlantic). En fait seuls deux romans traduits en français m'ont échappé. Ceux qui me lisent depuis longtemps savent ma folie irlandaise. Ce n'était donc pas une surprise de lire un bon livre de McCann.

            Le destin d'Israel et de la Palestine m'a toujours passionné. La littérature israélienne* est d'ailleurs absolument remarquable de clairvoyance à ce sujet. Je n'ai pas eu l'occasion de lire un auteur palestinien. Colum McCann vient d'un pays qui s'y connait en dissensions internes, quel bel euphémisme. On dirait que cela lui a donné une extraordinaire acuité pour nous infiltrer à ce point dans les méandres de l'immémorial conflit.

           Un apeirogon est une figure géométrique au nombre infini de côtés. C'est déjà vertigineux. Tout aussi vertigineuse est la dextérité de McCann quant au destin des deux peuples. Et des deux familles, celle de Rami, israélien, fils d'un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour, et celle de Bassam, palestinien, qui a surtout connu geôle et spoliation. Tous deux vont se rencontrer, se connaître et devenir des militants de la paix, mais c'est plus que ça. Tous deux ont perdu une fille. Tout les sépare.

           L'auteur ne se contente pas de dire les sentiments et les actes des protagonistes, de leurs épouses respectives. Il ne se satisfait pas non plus de d'exprimer leur courage, leur noblesse et leurs faiblesses face à l'indicible in-fini de la situation. Long aller-retour sur la genèse du conflit, les enfances et les jeunesses perdues de Rami et Bassam, leur évolution, leur volonté. Découpé en 1000 chapitres, de 1 à 500, puis de 500 à 1, certains ne font qu'une ligne, Apeirogon passionne intégralement (chose rare en littérature) et nous rend un peu plus compétents sur le sujet. Et l'émotion est là, qui sourd à chaque expression, comme l'eau d'un puits du Neguev pourtant avare, comme un thé partagé, comme le rire de Smadar, 13 ans ou d'Abir, 10 ans, fracassées par l'Histoire, enfants sacrifiées.

            On trouve tout dans ce livre, la vie quotidienne à Jérusalem ou à Jericho, de somptueuses références aux mathématique, à la poésie, à la médecine, à l'ornithologie. Tout cela est irracontable et magnifique, comme la relation entre Rami et Bassam, jumeaux de douleur, membres du Cercle des Parents, ils sontaussi l'Esoir...Mais Apeirogon, si l'on est autorisé à en parler et à le conseiller, il faut le lire, impérativement. Je pratique peu les extraits mais en voici quelques-uns. Rami, Bassam, vous ne les oublierez pas. 

             Les morts se produisent à dix ans d'intervalle: Smadar en 1997, Abir en 2007. Lors d'une conférence à Stockholm, Bassam se leva pour dire qu'il avait l'impression que la balle en caoutchouc avait voyagé pendant toute une décennie.

              La plupart des 750 000 Palestinens ne transportaient rien de trop lourd, persuadés qu'ils étaient de regagner leurs pénates quelques jours lus tard: d'après la légende certains avaient laissé la soupe bouillir sur les fourneaux.

              Rami est allé en Allemagne avec moi il y a quelques années de ça, mais c'est une longue histoire, j'ai dû le convaincre d'y aller, il haïssait les Allemands. Il n'avait jamais cru pouvoir y aller. Mais il y est allé. Et il a vu un pays différent de celui qu'il imaginait.

              Pris  dans sa totalité,  un apeirogon approche de la forme d'un cercle, mais un petit fragment, une fois grossi, ressemble à une ligne droite. On peut finalement atteindre n'importe quel point à l'intérieur du tout. Tout est atteignable. Tout est possible, meme l'apparemment impossible. 

               Ma plus belle lecture depuis un nombre indéfinissable  de jours et de mois. Vertigineusement vôtre. Une envergure exceptionnelle. 

* Lu récemment, peut-être y reviendrai-je, l'excellent Réveiller les lions d'Ayelet Gundar-Goshen.  

 

21 décembre 2021

Caraïbes Connection

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                        Les forbans de Cuba, c'est un peu trop long, mais c'est du solide. Simmons  est auteur de SF mais nous livre là un récit d'aventures inspiré de la vie d'Ernest Hemingway à Cuba lors de la Seconde Guerre mondiale. Le plus étonnant est que la plupart des faits sont réels. Papa Hem a beau être connu pour sa grande gueule et son intempérance, il a bel et bien joué plus ou moins bien les espions en 1942 à bord de son bateau. Le célèbre écrivain s'est mis en tête de créer un réseau de contre-espionnage, qu'il baptise lui-même l'Usine à forbans, pour faire obstacle aux activités des nazis dans la mer des Caraïbes. Son cas intéressait d'ailleurs beaucoup le FBI et son célèbre patron J.Edgar Hoover. 

                     C'est qu'il ne se contente pas de pêcher le marlin, d'écluser le whisky et de séduire les filles. Il n'en est alors qu'à sa deuxième épouse, souvent en voyage, ce qui arrange tout le monde. Avec quelques copains de pêche et de beuverie il mène le Pilar un train d'enfer et pas seulement pour se faire photographier avec une belle prise. La plus belle serait pour lui d'arraisonner, voire de détruire un des sous-marins allemands qui pulluleraient dans les Antilles. Dan Simmons, dont je n'ai lu que Terreur, le thriller arctique futuriste, sait raconter une histoire. Et on partage volontiers les aventures hautes en couleurs de ce diable d'homme, un peu compliquées comme tout roman d'espionnage. Ce bon vieux toubib serait-il un agent double? Ou est-ce ce séduisant champion basque  de chistera? A moins que la jolie prostituée cubaine?

                     Alors on vogue dans le sillage d'Ernie. Qu'il est énervant parfois avec sa morgue querelleuse, sa paranoia légendaire, le côté Who's who?, Ingrid Bergman, Gary Cooper, Marlene Dietrich. Et quelle drôle d'éducation donne-t-il à ses enfants, du moins quand ils sont avec lui, plus que libéral sur la consommation d'alcool des mineurs. Mais il y a du souffle dans cette histoire abracadabrante. On prend un peu la gueule de bois, mais somme toute la croisière, agitée, laisse de bons souvenirs. Ne pas trop chercher à démêler les différents services secret, d'espionnage, de contre-espionnage, de sécurité, etc...Ni du côté allemand, ni du côté américain.

14 avril 2021

Transat au XVIIème

Masse

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                       Babelio (merci encore) m'a cette fois proposé un roman d'aventures mâtiné de polar qui nous entraîne sur l'Atlantique en 1665. Les passagères du Paragon nous offre une enquête en huis clos où l'ancien juge Howard et le comédien Garin tentent de percer le mystère d'un marin vidé de son sang dans la cale du navire. Le Paragon est un trois-mâts qui effectue des voyages réguliers entre Plymouth, à l'ouest de l'Angleterre, et la Virginie. Embarqués officieusement les deux hommes vont connaître une traversée agitée. Les matelots du voilier n'ont rien d'angélique,  les passagers rien de loups de mer. Cependant Howard résout l'énigme un peu vite à mon gré. Peu importe, cela ne nous mène qu'à la moitié de cette histoire. Débarquant à Jamestown, Virginie, les deux hommes, étrange attelage entre le magistrat et le bateleur, vont s'apercevoir que le monde colonial qui s'éveille a tout de la piraterie, comme l'univers marin qu'ils viennent d'affronter.

                       Trafiquants d'armes, massacreurs d'indiens, esclavagistes, rien ne manque...sauf le suspense. Si le côté voyage fonctionne pas mal l'enquête n'est vraiment pas menée de main de maître. Je ne suis pas sûr qu'elle intéresse vraiment Guillaume Dalaudier, et du coup, on traverse la deuxième partie dans une propriété familiale dont le maître s'avère un tyran local acoquiné avec une brochettes de marins malhonnêtes et de négociants véreux, tout cela n'est pas vraiment passionnant. Sans être catastrophique l'histoire, cousue de fil blanc, est de celles qu'on oublie vite. 

                        Le plus réussi est peut-être le duo d'enquêteurs lui-même, improbable tandem de l'ex-juge et du baladin, tous deux seuls pour des raisons différentes. Howard, le magistrat, homme mûr à la recherche de son épouse, et Garin, comédien tinérant auquel la peste a ravi femme et enfant, s'ils ne sont pas du même monde, forment une bonne équipe, qui pourrait être récurrente en cas de succès de librairie. Pour l'enquête ce n'est pas Conan Doyle, pour l'aventure ce n'est pas Dumas. Mais pourquoi pas?

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