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                     Richard Russo est l'un des auteurs américains les plus en vue. Prix Pulitzer avec Le déclin de l'empire Whiting, il contine son exploration de l'Amérique avec Retour à Martha's Vineyard, titre français un peu vague mais il était difficile de traduire Chances are... les premiers mots d'une chanson de Johnny Mathis, crooner qui fut très populaire fin fifties U.S.A. Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent dans la célèbre station hyper-huppée de l'Est américain, fief de la famille Kennedy. Nous sommes en 2015 et ils avaient vingt ans en 1969. Faites le compte. Ils ont l'âge de l'auteur, et l'âge du lecteur quand le lecteur c'est moi. 

                      Assez classique avec son montage alternant les trois amis Retour à Martha's Vineyard recèle évidemment comme toute histoire de longue amitié un secret de jeunesse, ou tout au moins une question, éludée depuis des décennies et poussière sous l'armoire. Il y avait un quatrième, une quatrième, Jacy, disparue ce week-end de 1971, le dernier en commun. Les trois copains, l'agent immobilier, père de six enfants, l'éditeur tourmenté et le rocker intransigeant, se retrouvent et s'interrogent. Jacy? Leur amour d'antan à tous trois, est-elle morte ou vive? Et n'est-il pas dangereux de se pencher ainsi sur ces années de folie, les années Viet, les années acid, les années sexe? Boîte de Pandore?

                     Le roman américain est coutumier de cette quête. Parfois cela peut crouler un peu sous les références historiques et les tubes de Creedence Clearwater Revival. Ce qui n'est pas pour me déplaire, moi qui fus biberonné par la West Coast et le swamp rock. Je suis un peu du sérail dès qu'il s'agit du hit-parade américain à l'aube des seventies. Mais Russo n'abuse pas de la nostalgie, presque pas assez, ce qui m'a semblé du coup manquer un peu d'émotion. Comme quoi le lecteur moi n'est jamais content.

                     Chances are... est malgré tout un bon bouquin, un peu saga, un peu culpabilité, un peu "nous nous sommes tant aimés". L'exploration du passé des trois mousquetaires s'avère plutôt fine, les antécédents familiaux et sociaux, le rêve américain, la déflagration indochinoise, et la contre-culture vite devenue néoconformiste. Et nulle part, en Amérique moins qu'ailleurs, l'idée qu'on pourrait un jour tirer les leçons des litanies d'erreurs. On a quand même fait une bonne équipe, Lincoln, Teddy, Mickey, Richard l'auteur et moi le lecteur. Forcément, on est de la classe. On disait ça quand on était conscrit mais là je vous parle d'un temps...