12 juin 2022

Lectures

                 Quelques bribes littéraires sur quelques ouvrages lus récemment avec des fortunes diverses. Alexis Salatko a eu la bonne idée de fabriquer une enquête à la Buzzati, qui serait sa dernière recherche avant sa disparition. Ca m'a intéressé, tout en méfiance cependant tant l'univers de mon maître Dino me semblait un peu intouchable. J'avais tort. L'auteur imagine que Buzzati, journaliste, est envoyé, alors qu'il se sait condamné, au fin fond du Mezzogiorno, en Calabre, bien loin de sa Lombardie milanaise. Une étrange et "buzzatienne" épidémie y aurait figé plusieurs villageois, pétrifiés mystérieusement.

                  La dernière enquête de Dino Buzzati est une lecture très agréable dans laquelle les aficionados se plongent avec plaisir. Enfin ce fut mon cas. Bien sûr la moindre nouvelle, la moindre curiosité de quelques pages, dans n'importe quel recueil du maître (souvent le foutoir, le dispatching des nouvelles en France, peu importe) piquent davantage notre intérêt que cet hommage sympathique mais Alexis Salatko réussit sa mission, donner envie de lire ou relire les délicieuses inquiétudes inquiétantes de l'auteur du Désert. Contairement à certains j'ai aimé la séquence alpinisme avec  le Duce. On sait la passion de Dino pour l'un des deux sujets. 

Buz

                 Julian Barnes est l'un des grands écrivains anglais contemporains. L'homme en rouge est un récit-roman-chronique passionnant mais complexe. Disons un bout de chemin dans la France, une certaine France, des années 1880-1914, la Belle Epoque, plus ou moins et pas pour tout le monde. Mais pour le monde que nous conte Julian Barnes, si. La figure centrale en est le Dr. Pozzi, célébrité du tout Paris, autour de qui gravitent aristocrates, artistes, mondaines et demi-mondaines et quarts de mondaines, politiciens douteux, etc. Le regard du très francophile Barnes se promenant dans la galerie fin de siècle de la Troisième République est d'une acuité et d'une complexité passionnante.

                  Belle compagnie que le Prince de Polignac et le Comte de Montesquiou, amis du médecin à la mode, séduisant play-boy avant la lettre. On se promène comme dans un exemplaire de Gala, splendidement dépravé, juste ce qu'il faut. Marcel Proust, Oscar Wilde le réprouvé, la grande Sarah Bernhardt, très jet set tout ça. Et que ce soit un sujet de sa Majesté qui apparaisse tel un paparazzi de luxe, littéraire, de tout ce beau monde n'en prend que plus de précision et d'ironie. Anthologie du dandysme, délicieuse incursion dans le snobisme à la française, très différent d'outre-Manche.

                  Et puis L'homme en rouge présente une belle curiosité, un peu étrange et méconnue. Il est illustré tout du long par des vignettes, portraits de tous ces protagonistes, ces "people" avant l'heure, "sponsorisés' avant l'heure aussi par les magasins Félix Potin. dans les paquets de chocolat. Etonnant, non? Un régal, deux régals, le livre et le chocolat.

Rouge 

                La mort du roi Tsongor  est un roman superbe. Mais là je n'apprends rien à personne tant les passionnés de l'auteur sont nombreux. Je viens seulement de le découvrir après cinq ou six autres romans de Laurent Gaudé. Quelle grandeur dans cette odyssée africaine! Toute l'histoire du monde se retrouve dans cet hymne lyrique et sanglant de la condition humaine. Le mal, le bien, la violence, la trahison, la démesure de la folie des hommes, sa petitesse aussi. Somptueux.

La-Mort-du-roi-Tsongor (1)

              Lu aussi, mais c'est sans intérêt, le potachissime Azincourt par temps de pluie de Jean Teulé.Une face tripaille et paillardise, une face termes techniques d'époque, armes, armures, etc. Ca se lit si vite, s'oublie encore plus vite. (Re)lisez ou (re)voyez Henry V. Shakespeare est peut-être supérieur. 

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21 mars 2015

Ville tremblée

Masse critique

logo_prix_relay Toujours dans le cadre du Prix Relay nous a été proposé le dernier roman de Laurent Gaudé. En ce qui concerne Gaudé je ne suis pas très impartial, ayant aimé les quatre livres déjà lus, Le soleil des Scorta, Eldorado, Les oliviers du Négus, Pour seul cortège, et ayant installé cet auteur dans mon panthéon, visible sur ce blog.Pourtant, et je sais que l'on parle souvent des auteurs haïtiens, le livre est d'ailleurs dédié à Lyonel Trouillot, je ne subis pas le tropisme caraïbe francophone car le baroque type sud-américain ne me convient guère. Malgré tout Laurent Gaudé a un si beau talent que ce livre restera pour moi une réussite.

danser_les_ombres_gaude

                               Les esprits foisonnent, on le sait, à Port-aux-Princes, aux curieux noms de Baron Samedi, Gédé Fouillé, Gédé Loraj. Quant aux humains leurs patronymes sont tout aussi fringants, les jeunes infirmières s'appellent Lagrace ou Ti-Poulette et les hommes Jasmin Lajoie, Prophète Coicou ou Facteur Sénèque. Aussi délirant que les bus ou les murs de la capitale haïtienne, une jubilation rien qu'à les lire à voix haute. Misérable parmi les misérables Haïti mêle comme aucun autre pays horreurs et couleurs. La vie est plus forte là-bas que partout ailleurs, plus encore depuis le séisme, destructeur et pourquoi pas, refondateur. La richesse de l'écriture de Laurent Gaudé me donne envie de le plagier gentiment. Lire Danser les ombres c'est accompagner chacun, les vivants comme les morts, avec pour seul cortège de funérailles le souffle de ces thorax enfoncés, la peur du ventre de cette terre fumant de ruines, l'improbable quête du rare médicament, et la solidarité de ces maudits de la perle des Antilles.

                             Beaucoup d'amitié, de la part de ceux qui n'ont rien et donnent encore. Une ode à l'énergie et à la jeunesse. Plus qu'un hommage un peu compassé, un hymne coloré comme un mur naïf d'un quartier plus pauvre encore, bosselé comme ces trottoirs de la ville, aux béances dont s'exhalent les cris mutiques et ultimes d'éventuels survivants. Je prenais Laurent Gaudé pour un très bon écrivain. Des miasmes d'Hispaniola et des fruits de là-bas, contés à sa manière, je conclus qu'il est un grand écrivain. Babelio et le Prix Relay m'ont permis ce voyage d'une belle richesse. Ce fut un plaisir.

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09 mars 2013

Sculpteur de maux

les-oliviers-du-negus

                               Quatre récits composent cette ballade aux trois quarts italienne (d'où le clin d'oeil au Viaggio de  http://chezmarketmarcel.blogspot.fr/ ) de Laurent Gaudé,un des auteurs français que j'apprécie. Cette phrase,je l'ai écrite après avoir lu trois de ces textes.Maintenant que j'ai lu le quatrième je n'hésite pas à ranger Gaudé au firmament des écrivains français actuels.La mort accompagne les héros des ces histoires,elle leur tient la main,au long des fleuves de ténèbres et de boue,omniprésente annonciatrice des charniers hors du temps.Le style de Gaudé est toujours si riche,en hommes et en dieux et en diables.Cet auteur là est lui-même de glaise et de sang,et comme ça se sent dans ses livres, particulièrement dans ce somptueux carré,que je n'ose qualifier de nouvelles,terme parfois un peu précieux et alambiqué,bien à tort d'ailleurs.

                     Les oliviers du Négus,c'est l'Italie sinistrée après l'Ethiopie,une Sicile mortifiée qui semble ignorer le Prince Salinas,ce guépard éclairé,bien que nous soyons maintenant dans l'Entre Deux Guerres.Le catafalque de la cathédrale de Palerme,le roi des Deux Siciles,Frédéric II,Zio Négus le vétéran d'Abyssinie et le narrateur nous plongent aux arcanes de cette terre,toute de pierre et de lumière, baignée de tant d'obscur.L'écriture,je n'y reviens pas,elle est magnifique.

                     Le bâtard du bout du monde nous ramène plus au Nord,quand Rome commençait à se gangréner et dont ce centurion honnête et rude préfigure l'agonie.Lucius,retour d'une lointaine et froide Calédonie,l'Ecosse,le mur d'Hadrien, presque à lui seul, endosse les malheurs de l'empire romain.Au contact des Barbares,l'homme s'est endurci sur les chemins boueux de Germanie et de Gaule.Lucius a tué,beaucoup, et ce fils de personne,né dans la poussière des quartiers populaires parmi les chiens faméliques et les esclaves,de retour sur l'Aventin,clame son amour pour sa ville,Rome,lascive et putassière.Ses larmes scelleront le sac de Rome. Quarante pages,un Tibre de passion,de terre et de douleur.

Il viaggio

                  Je finirai à terre nous transporte dans la France de 1914,qui s'y connaissait en boue et en douleur,dans l'Artois voisin de ma Picardie. La violence ne le cède en rien à Rome et Laurent Gaudé revisite en quelque sorte le mythe du Golem, né, je pense, en Mitteleuropa.Gaston Brache,soldat,comprend que la terre de France,meurtrie et mutilée,a créé un sur-être de glaise et de feuilles, destiné à punir les hommes,ces matricides.

            J'ai écrit ici-même à propos de la Mafia qu'aucun roman ne lui rendait,si j'ose dire,justice.Car le sujet est fort.C'est fait. Vingt-quatre pages de Tombeau pour Palerme,et c'est le plus beau texte que j'aie lu sur l'hydre assassine.Nous accompagnons pendant quelque temps un juge anti-mafia qui tient en personne le sinistre compte à rebours le séparant de sa propre exécution.On comprend que c'est Paolo Borselino qui narre la chronique de sa mort annoncée.Carlo Alberto Dalla Chiesa,Giovanni Falcone y sont nommément cités.D'autres aussi...Dédié par l'auteur "Aux seuls véritables hommes et femmes d'honneur de Sicile", ce récit est splendide de retenue et d'une ampleur inouie.

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