21 mars 2015

Ville tremblée

Masse critique

logo_prix_relay Toujours dans le cadre du Prix Relay nous a été proposé le dernier roman de Laurent Gaudé. En ce qui concerne Gaudé je ne suis pas très impartial, ayant aimé les quatre livres déjà lus, Le soleil des Scorta, Eldorado, Les oliviers du Négus, Pour seul cortège, et ayant installé cet auteur dans mon panthéon, visible sur ce blog.Pourtant, et je sais que l'on parle souvent des auteurs haïtiens, le livre est d'ailleurs dédié à Lyonel Trouillot, je ne subis pas le tropisme caraïbe francophone car le baroque type sud-américain ne me convient guère. Malgré tout Laurent Gaudé a un si beau talent que ce livre restera pour moi une réussite.

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                               Les esprits foisonnent, on le sait, à Port-aux-Princes, aux curieux noms de Baron Samedi, Gédé Fouillé, Gédé Loraj. Quant aux humains leurs patronymes sont tout aussi fringants, les jeunes infirmières s'appellent Lagrace ou Ti-Poulette et les hommes Jasmin Lajoie, Prophète Coicou ou Facteur Sénèque. Aussi délirant que les bus ou les murs de la capitale haïtienne, une jubilation rien qu'à les lire à voix haute. Misérable parmi les misérables Haïti mêle comme aucun autre pays horreurs et couleurs. La vie est plus forte là-bas que partout ailleurs, plus encore depuis le séisme, destructeur et pourquoi pas, refondateur. La richesse de l'écriture de Laurent Gaudé me donne envie de le plagier gentiment. Lire Danser les ombres c'est accompagner chacun, les vivants comme les morts, avec pour seul cortège de funérailles le souffle de ces thorax enfoncés, la peur du ventre de cette terre fumant de ruines, l'improbable quête du rare médicament, et la solidarité de ces maudits de la perle des Antilles.

                             Beaucoup d'amitié, de la part de ceux qui n'ont rien et donnent encore. Une ode à l'énergie et à la jeunesse. Plus qu'un hommage un peu compassé, un hymne coloré comme un mur naïf d'un quartier plus pauvre encore, bosselé comme ces trottoirs de la ville, aux béances dont s'exhalent les cris mutiques et ultimes d'éventuels survivants. Je prenais Laurent Gaudé pour un très bon écrivain. Des miasmes d'Hispaniola et des fruits de là-bas, contés à sa manière, je conclus qu'il est un grand écrivain. Babelio et le Prix Relay m'ont permis ce voyage d'une belle richesse. Ce fut un plaisir.

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09 mars 2013

Sculpteur de maux

les-oliviers-du-negus

                               Quatre récits composent cette ballade aux trois quarts italienne (d'où le clin d'oeil au Viaggio de  http://chezmarketmarcel.blogspot.fr/ ) de Laurent Gaudé,un des auteurs français que j'apprécie. Cette phrase,je l'ai écrite après avoir lu trois de ces textes.Maintenant que j'ai lu le quatrième je n'hésite pas à ranger Gaudé au firmament des écrivains français actuels.La mort accompagne les héros des ces histoires,elle leur tient la main,au long des fleuves de ténèbres et de boue,omniprésente annonciatrice des charniers hors du temps.Le style de Gaudé est toujours si riche,en hommes et en dieux et en diables.Cet auteur là est lui-même de glaise et de sang,et comme ça se sent dans ses livres, particulièrement dans ce somptueux carré,que je n'ose qualifier de nouvelles,terme parfois un peu précieux et alambiqué,bien à tort d'ailleurs.

                     Les oliviers du Négus,c'est l'Italie sinistrée après l'Ethiopie,une Sicile mortifiée qui semble ignorer le Prince Salinas,ce guépard éclairé,bien que nous soyons maintenant dans l'Entre Deux Guerres.Le catafalque de la cathédrale de Palerme,le roi des Deux Siciles,Frédéric II,Zio Négus le vétéran d'Abyssinie et le narrateur nous plongent aux arcanes de cette terre,toute de pierre et de lumière, baignée de tant d'obscur.L'écriture,je n'y reviens pas,elle est magnifique.

                     Le bâtard du bout du monde nous ramène plus au Nord,quand Rome commençait à se gangréner et dont ce centurion honnête et rude préfigure l'agonie.Lucius,retour d'une lointaine et froide Calédonie,l'Ecosse,le mur d'Hadrien, presque à lui seul, endosse les malheurs de l'empire romain.Au contact des Barbares,l'homme s'est endurci sur les chemins boueux de Germanie et de Gaule.Lucius a tué,beaucoup, et ce fils de personne,né dans la poussière des quartiers populaires parmi les chiens faméliques et les esclaves,de retour sur l'Aventin,clame son amour pour sa ville,Rome,lascive et putassière.Ses larmes scelleront le sac de Rome. Quarante pages,un Tibre de passion,de terre et de douleur.

Il viaggio

                  Je finirai à terre nous transporte dans la France de 1914,qui s'y connaissait en boue et en douleur,dans l'Artois voisin de ma Picardie. La violence ne le cède en rien à Rome et Laurent Gaudé revisite en quelque sorte le mythe du Golem, né, je pense, en Mitteleuropa.Gaston Brache,soldat,comprend que la terre de France,meurtrie et mutilée,a créé un sur-être de glaise et de feuilles, destiné à punir les hommes,ces matricides.

            J'ai écrit ici-même à propos de la Mafia qu'aucun roman ne lui rendait,si j'ose dire,justice.Car le sujet est fort.C'est fait. Vingt-quatre pages de Tombeau pour Palerme,et c'est le plus beau texte que j'aie lu sur l'hydre assassine.Nous accompagnons pendant quelque temps un juge anti-mafia qui tient en personne le sinistre compte à rebours le séparant de sa propre exécution.On comprend que c'est Paolo Borselino qui narre la chronique de sa mort annoncée.Carlo Alberto Dalla Chiesa,Giovanni Falcone y sont nommément cités.D'autres aussi...Dédié par l'auteur "Aux seuls véritables hommes et femmes d'honneur de Sicile", ce récit est splendide de retenue et d'une ampleur inouie.

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