13 juin 2017

Lisbonne et Varsovie

AFFICHE_LETTRE_DE_GUERRE

                                Composé pour le texte presque entièrement des véritables lettres de l'écrivain portugais Lobo Antunes durant la guerre d'Angola, le film d'Ivo M.Ferreira ne se laisse pas apprivoiser facilement. Vers 1970 le grand écrivain était alors âgé de 28 ans et, médecin militaire, servait en Afrique dans ce pays qui devait accéder à l'indépendance en 1975. Près de 300 lettres furent ainsi écrites à sa femme et constituent la trame du film. Souvent lues par la voix féminine, ces missives déstabilisent au début du film et l'artifice prend un peu de temps à convaincre. Mais le noir et blanc et la lumière de Lettres de la guerre finissent par fondre le spectateur et comme une hypnose nous emporte dans une certaine fascination.

                               Malgré tout Lettres de la guerre reste un film de genre, et son genre c'est la guerre. J'ai trouvé, mais tout le monde n'était pas de cet avis, que le film échappait assez bien à la thèse anticolonialiste, situant le débat au delà de la repentance si stérile. A sa manière il n'est pas si éloigné des grands films américains sur le Vietnam. L'Afrique de l'Ouest y est bien belle au cépuscule. Crépuscule qui est aussi bien sûr celui d'une certaine idée de l'Afrique vue d'Europe.

                               Mais ce film reste également une histoire d'amour, dont l'intérêt littéraire est magique tant la prose de Lobo Antunes (accessible au contraire de ses romans, semble-t-il, car je ne l'ai jamais lu) est magnifique, d'une ardeur poétique qui nous ferait presque regretter que les images soient si belles. Car le dilemme est là et se pose tout au long du film à moins d'être parfaitement lusophone. Le texte à lire est très fort. Comment n'en rien perdre si l'on regarde les images? Et vice-versa. Pas résolu, mais le public a aimé le film dans son ensemble. Une personne avait même lu un peu Lobo Antunes, ce qui n'est pas si fréquent. Une autre a évoqué la longue attente de Drogo dans son cher désert qui m'est, vous le savez bien, très cher aussi. Réactions intéressantes alors que notre saison d'animation ciné se termine bientôt.

AFFICHE_11MN

                     Bon. Ca dure 81 minutes. Ca s'appelle Onze minutes. Mais le temps a pu paraître long pour queqlues-uns. Tant de bruit et de fureur pour cette variation sur le hasard et la violence. Impossible d'en dire trop sur le film de Jerzy Skolimowski. Expérience à vivre, qui laisse comme en apnée, selon un spectateur. Une quinzaine de personnages dans une Varsovie comme hors lieu, ou au moins hors Pologne. Je l'ai vu deux fois en 48 heures. Il fallait bien ça pour (en partie) réunir les fils ténus de ces gens pour la plupart antipathiques. Assez ébouriffant pour certains dont je suis. Parfaitement insupportable pour d'autres, et nanti d'une musique industrielle à l'avenant.

                   Nous sommes assez nombreux cependant à avoir trouvé des beautés à Onze minutes. La multiplicité des points de vue et le montage sévère, la misanthropie qui en émane, les aliénations dont font preuve la plupart des protagonistes sont ainsi condensés en une concision dont feraient bien de s'inspirer les apôtres des 180 minutes qui nous intoxiquent régulièrement. Pourtant c'est ce film court qui a mis deux ans à sortir petitement sur nos écrans. Cependant c'est à vous de voir.

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25 juin 2016

Dernières cinéphilies saison 2015-2016, Portugal, Pays-Bas, Palestine

AFFICHEMONTANHA

                              Premier film du Portugais Joao Salaviza, Montanha, habilement (?) sous-titré Un adolescent à Lisbonne est un film intéressant mais un peu trop sombre sur la difficile quinzième année de David, père absent depuis des lustres, mère exilée à Londres, grand-père mourant, grave échec scolaire. Les nuages s'accumulent sur l'avenir et la Lisbonne que nous donne à voir le metteur en scène n'arrange rien. Barres d'immeubles, terrains vagues, boîtes aux visages blafards sur fond techno no future, balcons suicidophiles. On est loin du Monument des Découvreurs et du pont Vasco de Gama offert à l'Atlantique. Depuis Antoine Doinel il est difficile d'avoir quinze ans au cinéma. Un gamin acteur prodigieux, sobre et sans caprices, plusieurs scènes magnifiques dont une ahurissante rencontre avec sa prof, constamment hors champ. Comment dit-on incompréhension en portugais? Je dirais, en cinéphile bourré de références encombrantes, Truffaut+Antonioni.

ROYAL+ORCHESTRA

                                La documentariste néerlandaise Heddy Honigmann a suivi le prestigieux Concertgebouw Orchestra d'Amsterdam sur une tournée mondiale. Royal Orchestra aurait peut-être plus sa place à la télé mais la recrudescence de documents sortant sur grand écran n'est pas pour me déplaire. Un violoncelliste et une violoniste dans une pâtisserie de Buenos-Aires. A Soweto les enfants tout sourire dans leur steel band accueille les musiciens. Un ténor bouleverse les canaux d'Amsterdam. Un taxi mélomane dans les rues argentines. Un vieux Russe solitaire rescapé des régimes horrifiques ému aux larmes. Tonique avec un zeste d'utopie, laissez vous bercer par la musique. C'est le jour.

AFFICHEDEGRADE

                                Huis clos brutal et fatigant pour le film des improbables jumeaux palestiniens Arab et Tarzan Nasser. Bande de Gaza, très compliquée, Israel, le Hamas, le Fatah, mais aussi les "bandes " de Gaza, des mafieux du coin qui ont eu la curieuse idée du rapt d'un lion du zoo. Une douzaine de femmes dans un modeste salon de coiffure, qui parlent, crient, et s'interpellent. La bande, sonore, celle-là, éructe de plus en plus de mitraillettes et d'explosions. Dégradé est intéressant, un peu dispersé avec trop de personnages. Mais ça n'est que mon avis.Kafka peut être convoqué, on ne risque pas de se tromper, tout étant possible là-bas, sauf peut-être la paix.

Ciné QuaiRideau sur la saison cinéphilique depuis septembre. A quelques-uns, en accord total avec la direction du CinéQuai, notre cinéma, oserai-je dire, nous avons essayé d'enrichir les programmes, avec des films venus aussi de Lituanie, Colombie, Italie, Suède, Roumanie, etc... Truffaut et Demy aussi furent de la fête. Merci à ceux qui nous ont soutenus. Une ville a le cinéma qu'elle mérite.

 

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26 octobre 2011

Ca devrait plaire à l'ami D&D

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   J'ai foncé là dedans tête baissée comme le monument lisboète de Belem que les gens de là-bas appellent,je crois,Poussez pas derrière.D&D tu confirmes ou tu infirmes,d'accord?On m'a prêté ce livre sachant mon goût pour les histoires et les légendes de ces voyageurs,ceux qui ont fait bouger les lignes.Erik Orsenna lui-même navigateur est fou de cartes géographiques.Moi aussi.D'ailleurs mon voyage dans les villes américaines au son du  bluesfolkrock n'est-il pas une carte en soi?Et puis un écrivain qui tire son pseudo du mythique Rivage des Syrtes de Gracq ça a de la gueule,non?Surtout Erik avec un k comme un Viking,de grands dékouvreurs aussi ceux-là.

LE_MON_1

     Le récit-roman d'Orsenna m'a absolument emballé.Je l'ai dégusté comme une épice du Nouveau Monde, comme une brise salée de Caraïbe.A travers les souvenirs de Bartolomé Colomb,frère de qui vous savez,j'ai vécu les délices d'un chemin pointillé sur un portulan,enivré de l'alchimie entre le savoir et l'action.C'est qu'Erik Orsenna est très joueur tant sur les mots que sur les flots.Il a l'étymologie vagabonde et ce n'est pas pour me déplaire.Ainsi "Ante illia", île du devant,a par exemple donné Antilles.Bartolomé conte à un frère dominicain sa version du départ de Christophe,de ses démélés avec les experts qui aboutissent à l'abandon du Portugal et à son départ pour l'Espagne.Amoureux des îles en général et plus encore de leur représentation cartographique nous tombons sous le charme des ces évocations,qu'elles soient espagnoles ou irlandaises.

    Outre qu'elle finirait presque par me réconcilier avec les mathématiques tant la danse des nombres est enlevée (des histoires d'angles,de degrés,de triangles,très colorées),cette poésie du port et de l'attente n'oublie pas les femmes,veuves en puissance à attendre sur un quai,ou prostituées du voyage car le plus vieux métier du monde est aussi en partance pour cette route des Indes d'hypothèse.J'ignorais que ces trois fameuses caravelles faisaient d'ailleurs référence à cette activité.Le vrai nom de la Santa Maria était Marie-Galante.La Pinta signifie la Fardée.Et la Nina la Fille.Fourmillant d'anecdotes drôles et délurées L'Entreprise des Indes est une merveille de dépaysement passant du chapitre curiosité au chapitre fièvre puis au chapitre cruauté.Car l'histoire des voyages c'est bien ça,on s'interroge,on s'enflamme,et souvent on brûle.Et Orsenna n'ignore pas la frénésie du métal jaune et la symphonie des massacres qui suivirent cette immense aventure.Pas plus qu'il n'ignore que le grand départ de Palos coïncida avec l'ultimatum fait aux Juifs de quitter le royaume d'Espagne.

   Dominique qui aime pourtant sauts et gambades ne partage pas tout à fait mon enthousiasme:  http://asautsetagambades.hautetfort.com/search/orsenna

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10 juillet 2011

Le Tage fatal

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   Feuilletons,feuilletons,quelles merveilles!J'ignorais Camilo Castelo Branco.Et Raoul Ruiz adaptant Proust ou Giono m'avait pas mal ennuyé.Mais j'ai promis à D&D et ses 25 images qui s'occupe de ma lusophonie pas  assez galopante selon lui mon avis sur Les mystères de Lisbonne,vu dans sa version télé.


Mystères de Lisbonne Bande-annonce 1

       Ruiz et son scénariste Carlos Saboga ont véritablement osé le feuilleton.En France on pense à Hugo,Dumas ,Eugène Sue.Au Portugal je crois que leur contemporain Castelo Branco est très connu et comme toujours quand j'ignore je me renseigne un peu.Auteur de plus de 250 livres Camilo Castelo Branco a vécu lui même le mélo et le feuilleton. Fils naturel d'un noble et d'une paysanne,orphelin assez jeune il a connu la prison et a fini par se suicider.C'est avec délices que je me suis plongé dans ces cinq heures pour une cinquantaine d'années avec retours dans le passé, métamorphoses, duels et retraits au couvent.Du classique,infiniment respecté par le rythme,  l'éclairage et la musique.Avec comme il se doit un personnage pivot,le Père Diniz,qui bien sûr n'a pas toujours été le Père Diniz.

      Il faut pour s'immerger dans ce rocambolesque une disponibilité matérielle et psychologique,surtout pour une oeuvre totalement inconnue car si j'ai fréquenté pas mal Hugo,Dumas et Balzac,me familiarisant ainsi avec Dantès,Vautrin ou Thénardier et leurs multiples avatars,je ne connaissais pas cette histoire.J'ai eu un peu de mal à identifier chaque personnage et leurs changements d'identité. Inconvénient classique du genre roman-feuilleton mais qui se transforme en avantage tant on brode un peu sa propre saga au long du film.

        Cela dit beaucoup de belles scènes truffent le film.Les couvents me paraissent décidément très cinégéniques et la noirceur des scènes de parloir étoffe paradoxalement les scènes de palais.Deux compères,Mange-couteau et le gitan négocient la vie d'un orphelin et se retrouveront des années plus tard en d'autres lieux et autre tenues.Des amours ancillaires,des captations d'héritages,des mariages arrangés,tous les ingrédients du serial (même si on n'appelait pas ça ainsi au XIXème Siècle),des complications qui font qu'on est à peu près sûr de passer à côté de certaines intrigues plus marginales,tout cela fait de nous un complice,un séide, un reître à la solde de la littérature,abusé et heureux de l'être par l'imagination de l'auteur et les splendeurs de l'adaptation.Car la mise en scène est de toute beauté et mériterait une  seconde vision.Et s'il nous faut nous attacher c'est bien sûr au Père Diniz,figure du prêtre éclairé détenteur de vérités,ayant déjà vécu deux ou trois vies,dont l'ambiguité ne sera jamais tout à fait levée.De la haute littérature sûrement (j'essaierai de trouver le temps de lire Castelo Branco,c'est un peu un luxe de Chronos) et du grand ciné qui,Atlantique oblige,nous envoie comme il se doit jusqu'au Brésil en ce siècle passionnant et somme toute pas si éloigné.

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25 novembre 2010

Transes atlantiques ou de l'Alentejo à Manhattan

                   Qu'est-ce qui fait qu'un blogueur décide d'écrire quelques mots sur ceci ou cela?Voilà une bonne raison:tenir une promesse.Avant toute chose "Bom dia,obrigado" à l'ami

  • D&D et ses 25 images
  • qui m'a donné envie depuis longtemps de me pencher sur un centenaire.Ma lusophonie étant épuisée par les trois mots précités le reste de cette chronique sera rédigé en français.C'est fait,j'ai vu un film de Manoel de Oliveira,je n'ai donc plus que 55 films de retard sur D&D,en ce qui concerne le grand cinéaste portugais.Oh je me doutais bien qu'il avait des qualités,cet homme,pour avoir traversé le siècle comme tout bon navigateur portugais du XVIème Siècle qui se respecte.

         Je vais vous dire d'abord ce que j'ignore,enfin non,pas tout.Rarement,non,jamais visibles chez moi,les films de M. de O. me sont inconnus et je ne saurais prétendre si Christophe Colomb,l'énigme,est une perle,une étape,une récréation,une vieille promesse tenue à l'histoire de son pays,représentative ou non de sa filmo,une sorte de fantaisie poétique,un hommage... Non,je ne sais rien de tout cela mais D&D vous en dira plus.Il n'est pas très prodigue de ses textes mais toujours intéressant et M. de O.,pourtant protéiforme n'a guère de  secrets pour lui.Bref revenons aux balbutiements critiques d'un spectateur moins que lambda qui pour la première fois s'est frotté à l'univers du grand seigneur lusitanien.

          D'une belle sobriété,comme un voyage un peu secret mais qui finit par irradier de calme et de beauté, Christophe Colomb l'énigme part d'un à priori,d'un pourquoi pas.Colomb aurait été portugais.Et oui,pourquoi pas?Si la poésie est là,si le vent de la mer souffle haut et fort et nous porte,si l'Histoire est un peu malmenée mais que les images en sont magiques,je suis prêt pour un Colomb norvégien ou moldave.Curieusement et ce n'est pas le moindre des paradoxes, on part du "voyageur par excellence"  Ulysse et de sa Méditerranée,qui comme chacun sait (vraiment chacun?) ne baigne pas le Portugal.Deux frères quittent le pays pour l'Amérique.Là encore paradoxe pour le profane que je suis,l'Amérique du Nord et non le Brésil comme je l'aurais cru.Il faut s'y faire les habitants des Açores notamment ont beaucoup migré vers ce qui devait devenir les Etats-Unis.Je le sais je l'ai appris chez Manoel.Deux frères arrivent donc à New York,et deux valises.Une douzaine d'années plus tard,1960,l'un d'entre eux devenu médecin se marie au pays et son voyage de noces ne le conduit pas à Venise,comme tout le monde,mais dans un Portugal qu'il connaît mal,sur les traces de la maison de Christophe Colomb,enfin de sa mère car Colomb serait le fils d'un duc de Beja et aurait des ascendances juives.Au fond de l'Alentejo le couple cherche des traces de vie,de passage,de rares reliefs d'une histoire oubliée du Portugal lui-même.Puis sur l'île de Porto Santo à Madère.M. de O. a fait tenir le rôle par son propre petit-fils,accentuant par là le côté autobiographique,je je risquerais le néologisme autogéobiographique.

        On retrouve le couple plus de 45 ans après,interprété par M. de O. en personne,et sa propre épouse.Fascinante enquête,on ne peut pas ne pas penser à Pessoa,d'ailleurs cité.Le vieux couple,bouleversant et limpide,complice et amoureux,en un va et vient Europe-Amérique,nous évoque ces Grandes Découvertes,ces Vasco, Cabral, Pinto, Magellan et se construit ainsi à nos yeux un puzzle où les cartes murales reprendraient vie,nanties de caravelles et de portulans.Autre symbole,sublime,les deux frères au début du film débarquent à Manhattan dans le brouillard et n'ont pas vu la Liberté.Le voyage de Christophe Colomb,l'énigme est l'un des plus beaux qui se puissent,sous la houlette d'un capitaine à l'oeil vif,auréolé d'un piano infiniment touchant.Une jeune femme traverse aussi le film,apparition couleurs Portugal,et c'est simple,évident.A des années-lumières d'un cinéma de l'esbrouffe ou d'un nombrilisme de pacotille,en 1h15mn,ce bien beau film m'a bercé,grâces en soient rendues à Manoel de Oliveira et à son disciple D&D.

    http://www.youtube.com/watch?v=5FJ82yTL_CY  Quelques images

    Posté par EEGUAB à 14:19 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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