06 mai 2012

Par le sang des innocents

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          Le challenge de Nathalie Chez Mark et Marcel  est plutôt à vocation littéraire.Pourtant j'ai pensé que cet article pouvait trouver une petite place dans la botte d'Il viaggio.Il était assez difficile de voir Le Christ interdit, seul film de l'écrivain italien Curzio Malaparte.Je l'avais vu adolescent mais ne me souvenais que de quelques rares images,peu festives.Car il n'est pas léger léger ce film et Malaparte traîne encore un parfum sulfureux. L'ayant déjà évoqué (Chasse aux alpins)  je rappellerai  brièvement le chemin sinueux parcouru par Malaparte, engagé pour la France dans la Grande Guerre,fasciste puis antifasciste.Il aurait même rejoint le PCI sur son lit de mort.

     Présenté à Cannes en 1951 Le Christ interdit suscita des polémiques et entretint le trouble,il dure toujours, sur la personnalité de l'ambigu Kurt Suckert,Toscan de père allemand.Sadoul,le peu nuancé critique français très encarté du côté d'Oncle Jo,intitula sa chronique Le Christ interdit,film néofasciste de Curzio Malaparte.L'excellent Jean Gili,passionnant spécialiste du cinéma italien,cite dans le livret du DVD Edoardo Bruno : "Le film donne,avec une extrême clarté,une confirmation de la confusion,de la pingrerie morale et de la niaiserie de l'auteur".C'est vrai que cinq ans seulement après la guerre le film prêtait aux controverses.A ma connaissance il n'est pas resté dans le coeur des Italiens pourtant très attachés à leur cinéma,très peu lié au Néoréalisme et si loin de la comédie.Tentative d'explication, c'est un peu lourd,mais pas sans intérêt soixante ans après.

     Bruno (Raf Vallone),prisonnier de guerre,rentre au pays.Des difficultés de l'après-guerre j'ai déjà souvent disserté (Rossellini et le Néoréalisme,une fois de plus).Il a l'obsession de venger son frère,trahi et exécuté.Mais le silence règne,tout noir sous le soleil toscan et dans les vignes qui reprennent lentement le goût de vivre.Très lentement comme les villageois,à commencer par sa propre mère.Elle sait,sa cousine sait,son amie Nella sait.Mais à quoi bon revenir sur ce que l'on ne peut plus empêcher.

Il viaggio

        Tout cela a fortement décontenancé la critique italienne,l'oeil rivé vers l'Est.Déjà que Malaparte était pour le moins discuté,hors du sérail.Pire encore on n'aime guère le titre ni cette représentation de la foi dont on ne sait si elle est sincère ou hérétique.L'hallucinant personnage du tonnelier,joué avec son austérité coutumière par l'homme sans sourire Alain Cuny,ne détend pas l'atmosphère, figure christique plus encore que dostoïevskienne. On n'est pas très loin du bouc émissaire,cette théorie actuellement tellement dévoyée et démago.Très mal à l'aise aussi la très catholique Italie devant cette représentation,un défilé des objets de la Passion et des porteurs masqués. Irrévérence ou profondeur,personne ne le sait vraiment.On cherche un volontaire pour figurer le Christ (scène de Gino Cervi en prophète illuminé).On ne trouve qu'un chien.Le Christ interdit,je l'ai dit en préambule,est un film très pesant,de ceux qui vous laissent un goût de cendre,tout presque athée que l'on soit.

       Et puis il faut remonter au, début des années cinquante et je considère que ce Christ a été le fossoyeur du Néoréalisme tout en en empruntant les derniers oripeaux,version rurale,alors que c'était plutôt la cité qui concentrait les meilleurs éléments néoréalistes.Trop de psychologie tue la vraisemblance.Mais revoir ce film 45 ans  après une première vision procure une sensation indéfinissable.On a le droit de ne pas aimer le film de Curzio Malaparte.L'histoire du cinéma italien,une fois n'est pas coutume,l'a un peu vite écarté.Au nom d'une certaine morale?Allez savoir."Il est plus facile de pardonner que d'oublier",nous propose de méditer l'auteur complet (y compris la musique). 

   http://youtu.be/LqRDFPOhslE  Quelques minutes de Il Cristo proibito

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22 février 2012

Trio majeur

jules et jim generqiue

       Il faut s'y faire,le film a 50 ans.Je ne voulais pas le revoir,croyant le connaître sur le bout de ma mémoire. Il faut s'y faire,il est intact.Il faut s'y faire,l'actrice,que par ailleurs j'avoue avoir appris à détester au long des décennies pour ses minauderies,ses affectations et ses vanités,est une merveille de liberté.Il faut s'y faire,la Grande Guerre n'a jamais été si bien évoquée à l'écran.Il faut s'y faire,les acteurs n'avaient pas à se remettre de ce film,ce qu'ils ont fait d'ailleurs.Il faut s'y faire,ce film reste la révolution.Il faut s'y faire,même Antoine Doinel mon vieux complice en Truffaldie me serre un peu moins le coeur.

     Il faut s'y faire,jamais une voix off ne fut plus convaincante.Il faut s'y faire, même l'omniprésent Stéphane Hessel ne m'a éloigné de l'aventure de son père.Il faut s'y faire,on pourrait analyser ce film des heures durant.Il faut s'y faire,jamais amour et mort n'ont dansé aussi tendrement enlacés.Il faut s'y faire,je ne banaliserai pas le plus beau film français par un extrait platement cueilli sur la toile.Il faudrait s'y faire,l'imagination devrait survivre.

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18 juillet 2011

Engagez-vous,qu'ils disaient

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      Un film de propagande peut être une totale réussite.Octobre ou Naissance d'une nation ont fait leurs preuves.Le 49e parallèle sépare le Canada des Etats-Unis.En 1940 Michael Powell et les Hongrois exilés Alexandre Korda et Emeric Pressburger décident de mettre en chantier un film d'aventures à l'objectif sans détour: influencer l'opinion publique américaine pour convaincre le pays d'entrer en guerre.Le film bénéficie d'un budget confortable et de deux stars de l'époque,Leslie Howard d' Autant en emporte le vent et Laurence Olivier.Le Ministère de la Guerre est partie prenante.Un peu de remise en place:le Canada est en guerre, Commonwealth oblige,mais pas les Etas-Unis,Pearl Harbour n'étant qu'une base inconnue du monde. Le propos est parfaitement belliciste et limpide.

    49e parallèle,au titre premier plus clair encore,The invaders,se révèle un excellent film d'action,en grande partie tourné sur place et qui fonctionne comme une suite de quatre sketches présentant des personnages éloignés du conflit qui vont prendre conscience que ce qui se passe en Europe ne peut les laisser neutres.Laurence Olivier en trappeur québecois,Anton Walbrook en chef d'une église hutterite dont la plupart des disciples sont d'origine allemande,Leslie Howard en peintre cubiste détaché de tout,et Raymond Massey en soldat,tous vont tour à tour avoir affaire aux six,puis cinq,puis quatre,etc... membres d'un commando nazi rescapés d'un U-Boot détruit,qui traversent le Canada comme l'avant-garde de la puissance hitlérienne.

    Tourné avec des autochtones et malgré le parfait anglais du groupuscule nazi on se prend au jeu. Curieusement le personnage principal,que l'on voit le plus,est bel et bien l'officier allemand pur jus même si cela ne va pas jusqu'à une quelconque empathie qui eût été contraire à la thèse guerrière du film.Les auteurs ont cependant un peu adouci le propos,l'un des six fuyards étant un brave type.Convention du cinéma d'aventure oblige.

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15 juillet 2011

Beau roman de boue

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       Ce beau livre mérite de figurer parmi les grands classiques historiques sur la Grande Guerre,écrits par ceux qui l'ont faite, Barbusse, Genevoix, Dorgelès, Junger, Remarque, Hemingway ,Manning.Et pourtant Un long long chemin a été écrit il y a quelques années seulement par Sebastian Barry,auteur irlandais né en 1955.Willie Dunne,fils de policier,s'engage dans les volontaires pour le front de Flandre et Picardie.Jeune et naïf,amoureux transi,catholique de tradition,Willie se verra broyé comme bien des jeunes gens de tous horizons par l'effroyable logique,inaltérable entreprise de destruction massive que fut le conflit.La vie dans les tranchées en ces années de fange,Sebastian Barry s'y entend parfaitement à nous la faire partager, version irlandaise alors même qu'à Dublin d'autres jeunes gens tombent lors des Pâques Sanglantes de 1916,plongeant la verte Erin dans des décennies fratricides.Plus que meurtri par la guerre chimique qui vient de faire son apparition Willie l'est au moins autant par la canonnière sur la Liffey et les maisons dublinoises bombardées.

   Un long long chemin ne laisse pas trop de place à la truculence,ni à la musique,un peu plus à Dieu et au catholicisme avec un beau Père Buckley,aumônier à l'écoute déchiqueté lui aussi.Brutal et sanglant ce chemin ne nous épargne ni la tripaille ni la trouille de ces gamins perdus.Et puis parfois une fleur des champs,un oiseau tenace ouvrent une toute petite fenêtre,un peu d'oxygène déchire l'ypérite.C'est un très bel ouvrage sur la guerre des hommes et leur folie,ce temps pourri où les meilleurs sont capables des pires exactions.Ce temps aussi où après la guerre la renaissance est douloureuse,infiniment.Willie aura au moins appris à lire Dostoievski qu'un soldat anglais,Timmy,lui a fait découvrir.Il aura aussi appris que son père,policier légaliste,ne verra plus jamais les choses comme son fils.Toujours très au fait de la littérature de ce coin d'Ouest l'ami morbihannais Yvon nous en a parlé bien avant moi.BARRY Sebastian / Un long long chemin

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15 août 2010

Et la défaite continue

                     Me revoilà plongé dans Yves Gibeau....Et la fête continue qui date  de 1950 n'est guère un ouvrage optimiste.Mais bon sang,de quelle trempe était fait cet écrivain,avec son regard sur cette fin de guerre à Marseille?C'est que les fins de guerre sont difficiles, comme les milieux de guerre,les débuts de guerre,les avant-guerre,les après-guerre.Pour le reste ça peut aller.Le jeune homme n'a guère le coeur à la Canebière.Il cherche surtout à trouver de quoi bouffer,c'est le terme en usage quand la question est essentiellement d'ordre alimentaire au sens propre,ce qui est le cas,même dans le Midi.Et puis Stéphane,ancien prisonnier,doit éviter les mauvaises rencontres.On a vite compris la proximité de Stéphane avec Yves Gibeau.

              Il a bien une ou deux connaissances,des tenants de la débrouillardise,un impresario douteux,une prostituée et surtout Nathalie avec qui le ciel peut s'éclaircir,du moins l'espère-t-il.Cela nous vaut une grande tendresse,une sorte de sentiment un peu timide,car ce grand escogriffe aux jambes flagada pour cause de diète,meurtri par l'enfance,cette "petite guerre", n'est autre que Gibeau lui-même,cet amoureux de la littérature,ce blessé des autres.On ne mange guère a sa faim dans ...Et la fête continue,et la quête n'est pourtant pas que de nourritures terrestres.Un peu tous les métiers,selon l'expression consacrée,et c'est bien de ça qu'il s'agit,survivre,même si pas bien loin de la pègre.J'ai eu la chance de rencontrer cet homme sur le tard de  sa vie.Il n'était guère plus lourd que le Stéphane de Marseille.Et je revois ses yeux de grand enfant que les coups durs,ceux du Landerneau littéraire entre autres,n'avaient pas réussi à atténuer.Il y a  ainsi dans l'histoire de la littérature des prolifiques intéressants,des prolifiques casse-pieds,des discrets fascinants dont la vie et les écrits errent toujours en un pli de notre mémoire.Yves Gibeau est de ceux-là.

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27 juillet 2010

Le grand Yves

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                                    Une fois n'est pas coutume si l'illustration de cet article est assez personnelle il doit bien y avoir une raison.La voilà.Les hasards blogosphériques m'ont fait découvrir Allonszenfants,consacré à l'écrivain Yves Gibeau et plus largement à la Grande Guerre.Très intéressé par ce thème et passionné de ce que j'ai lu de ce grand auteur,méconnu,oublié,peu prolixe de plus,j'ai contacté l'auteur du blog.Ce dernier m'a demandé d'écrire quelques mots sur Yves Gibeau,que j'ai eu la chance de rencontrer à trois reprises.

    Le vieil exemplaire en Livre  de Poche d' Allons z'enfants qui avait appartenu à mon père a ainsi fait l'objet de cette gentille dédicace.J'animais à l'époque un club cinéphile et nous avions projeté le film d'Yves Boisset adapté du roman.Ce film est assez souvent un peu dédaigné comme bien des films de Boisset.Si ce n'est pas inoubliable c'est pourtant une oeuvre honnête et sobre.Yves Gibeau défendait ce film,bien qu'assez réservé sur les  adaptations.De plus Allons z'enfants est plus qu'un roman tant Gibeau a mis de lui-même,enfance,adolescence,corps et âme dans ce livre sorti en 1952.Au passage je trouve que les couvertures des premiers Livre de Poche étaient superbement illustrées.

  Pour Simon,fils de l'adjudant Adrien Chalumot,la route est toute tracée.Il quitte la Champagne à 13 ans pour Les Andelys et l'école d'enfants de troupe.Comme Yves Gibeau.A travers le destin de Simon c'est toute la condition militaire de Courteline à Kafka,et  bien pire hélas, que l'auteur fait revivre,du fond de sa pudeur et de toute sa verve.Passionné de bêtises comme le cinéma ou la poésie Simon,enfant meurtri et exacerbé,vivra mal ce décalage pour le moins douloureux.J'écris ces quelques lignes plus de 25 ans après avoir lu le livre.Et je suis un piètre "relecteur" car Chronos nous guette et il est intraitable.

gibeau

     Quelques années après,en 88, Yves Gibeau,à qui je remettais une modeste plaquette de poèmes sur le cinéma classique qu'il admirait tout comme moi me dédicaçait ce qui devait rester son dernier livre,Mourir idiot,méditation sur la vieillesse et sur la vie,imprécation presque célinienne version tendresse malgré tout,les ultimes cris d'un auteur que l'on aura en grande partie manqué.Mais je ne peux qu'engager à découvrir Yves Gibeau et pour cela nul meilleur guide que Allonszenfants qui saura vous parler de lui,et qui sait,convaincre que l'homme enterré près du Chemin des Dames,vaut le voyage littéraire.

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17 octobre 2006

Remarque sur Remarque

Le grand écrivain pacifiste allemand puis américain Erich Maria Remarque aura été bien servi par le cinéma ce qui est loin d'être le cas de tous les auteurs.Dès 1930 Lewis Milestone adapte son roman le plus célèbre A l'Ouest rien de nouveau que l'on considère comme le pendant allemand des Croix de bois,livre de Roland Dorgelès et film de Raymond Bernard.Film certes hollywoodien mais très lyrique et conforme à l'esprit de Remarque.Récompensé aux Oscars cette production reste une date dans l'histoire du film de guerre.

   Engagé très jeune dans le premier grand conflit Remarque sera toute sa vie obsédé par les massacres et dans le magnifique Trois camarades de Frank Borzage(38) la guerre est encore très présente même s'il nous conte l'amitié de trois soldats qui dure bien après l'explosion. Mais quitte-t-on vraiment jamais l'uniforme quand on a vécu l'enfer de ces hommes?Une jeune fille marquée elle aussi mais par la maladie vivra quelques mois de toute beauté parmi ces trois coeurs cassés.L'amour fou est une constante chez Borzage également auteur d'une belle adaptation du grand roman d'Hemingway L'adieu aux armes.

    En 58 Douglas Sirk signe le sublime Le temps d'aimer et le temps de mourir adapté du roman du même nom et qui se déroule sur le front russe de la Seconde Guerre Mondiale.Jean-Luc Godard en a dit "Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en temps de guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix".Sirk,croyez-moi,s'y connaît en émotions.

   Je n'ai jamais lu ces romans d'Erich Maria Remarque mais à l'évidence le regard de cet homme sur le siècle est aussi celui du grand écrivain italien Mario Rigoni Stern,déjà chroniqué,du français Barbusse ou de l'anglais Frederic Manning(Nous étions des hommes). A rapprocher également du tout nouveau Le chemin des âmes dont je viens de vous parler bien que ce dernier livre ne soit pas le témoignage d'un soldat mais une pure fiction d'un écrivain de 30 ans.

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