06 juillet 2015

Ronde irlandaise

Le coeur qui tourne

                                           Premier roman d'un nouveau venu, mais la collection Albin Michel est rarement décevante, Le coeur qui tourne, c'est une Irlande moderne, celle de la récession qui a suivi le boum dit du tigre celtique. Peut-on parler de choral, pas tout à fait car les vingt-et-un témoins qui interviennent le font sans qu'il y ait une véritable communauté de personnages dont beaucoup ne se connaissent guère. Mais la figure un peu idéale, voire christique, mais le mot est fort, de Bobby Mahon est le centre névralgique de ces mouvements, et alternativement chacun y va de son histoire. Ce sont des histoires terriblement ordinaires et ça fait presque peur, car universelles. La famille n'en sort pas grandie, on s'en doute. Et la chère Irlande non plus, à peine sortie d'une opacité un peu médiévale et balancée dans l'ère du profit à courte vue, grand pourvoyeur de laissés pour compte, même si ces sentences sont à pondérer.

                                          Ce Bobby Mahon, ancien contremaître de l’entreprise locale qui a mis la clé sous la porte, une personne somme toute plutôt estimée, devient peu à peu la cible des rancœurs de tout le monde. C’est une sorte de « pur », l’empathie faite homme, lui aussi a ses problèmes personnels, dont ses rapports avec son père, mais c’est l’espoir de beaucoup pour les aider à survivre. Mais l’irréparable intervient et il est le bouc émissaire parfait, même si personne ne croit en sa responsabilité. A propos cette notion de bouc émissaire finit par mettre mal à l'aise, en général. En effet parfois le bouc émissaire est... coupable, mais ce n'est pas bien de le dire. Mais le débat n'est pas pour aujourd'hui.

                                        Parmi la vingtaine de points de vue il est difficile d'en privilégier queques-uns. Sa femme, son père, des amis ou qui se prétendaient tels. Tous sonnent étonnament vrai dans cette vallée irlandaise d'où tout folklore, souvent abusif dans la littérature de l'île, est presque absent. Même les pubs ne sont plus ce qu'ils étaient. Beaucoup de personnages ne disposent pas du QI d'Einstein, c'est le moins qu'on puisse dire, mais pas méchants, pas forcément. J'aime beaucoup (façon de parler) les "talibanes à la théière", intégristes du tricot et tellement racontarophiles. Triona, l'épouse de Bobby, termine cette ronde des témoignages, avec finalement et envers et contre tous une note d'espoir car le coeur est tout ce qui continue de tourner. Comme Le coeur qui tourne, métallique, sur le portail de la maison de Frank Mahon, le père, crissant au vent.

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25 juin 2015

Pécheur d'Islande

absolution  Parfois comme une petite vanité me saisit à l'idée que je vais lire un livre probablement très peu lu en France. On se dit ainsi comme dépositaire d'un secret, d'un marché passé avec l'auteur, d'une merveille dont on serait l'intime. Fatuité du lecteur souvent car l'on a rarement le monopole total. J'ai choisi ce livre en bibliothèque en partie parce que l'auteur Olafur Johann Olafsson, Islandais devenu grand patron en Amérique, présente un visage très différent de la plupart des écrivains. Il a écrit ce livre à trente ans et ainsi donc, on peut être businessman et homme de lettres. Et j'aime cette idée. Publié d'abord en islandais puis immédiatement réécrit en anglais Absolution a des accents que certains ont qualifiés de dostoievskiens.

                                   Par les matins clairs, quand tout est baigné de soleil et que rien n'échappe à la vue, il est difficile pour notre esprit de pallier l'absence de zones d'ombre. Je préfère le crépuscule, les récits inachevés, les alliances de lumière et de ténèbres.

                                   Peter (Petur) Peterson, homme âgé, riche solitaire misanthrope, vit à New York avec une "jeune personne" cambodgienne. C'est toujours ainsi qu'il la définit. Il ne fréquente plus depuis longtemps les Islandais de la ville. Ses deux mariages ratés sont aux oubliettes, ses deux enfants aussi ou presque. Peter Peterson n'est pas un type très sympathique et il n'en est que plus intéressant. Torturé par le cauchemar récurrent d’un petit crime, c'est son expression,  qu’il aurait commis cinquante ans plus tôt par dépit amoureux, un crime qui a eu une influence décisive sur sa vie, il vit mal ses dernières années. Oscillant de l'Islande de sa jeunesse au Danemark de l'occupation allemande et à l'Amérique de 1990, ce mini Crime et châtiment est très bien orchestré, assez en froideur et en distance, Peterson ayant écrit ses mémoires en islandais,destinés à être publiés posthumes, mais traduits après sa mort en anglais par un compatriote plus jeune.

                                 Culpabilité, rédemption, remords, obsessions. Vu ainsi cela semble un peu tordu et très nordique, un peu expressionniste, bergmano-strindbergo-ibsenien. Ca l'est mais c'est surtout un très bon roman que le businessman Olafsson a écrit il ya déjà plus de vingt ans, que j'ignorais tout à fait et pour lequel les mânes du grand Fedor peuvent être, toutes proportions gardées, éventuellement évoqués.

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19 juin 2015

On voyait les chevaux de la mer

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                               J'ai de très bons souvenirs de la ville d'Ostende qui nargue la Mer du Nord comme une chanson de Jacques Brel et traîne le désespoir du genre humain depuis la chanson Ferré et Caussimon. Sur cette côte flamande se retrouvent Stefan Zweig et Joseph Roth, les deux immenses et si différents écrivains autrichiens. D'autres intellectuels aussi avant leur partance goûtent les derniers feux de la belle saison avant la longue nuit. Il y a aussi Hermann Kesten, Egon Erwin Kisch, le dramaturge Ernst Toller, Arthur Koestler, tous écrivains ou journalistes juifs. Quelques femmes aussi dont l'écrivaine Irmgard Keun, seule aryenne, qui partage quelques mois la vie de Joseph Roth et son goût pour l'alcool. Tous plus tout à fait en villégiature et pas encore vraiment en fuite.

                               Ostende 1936 de Volker Weidermann, directeur littéraire du Franfurter Allgemeine Zeitung, croque ainsi quelques moments au bord du gouffre. Chacun à sa manière sait à peu près l'inéluctable et ils ont déjà pas mal erré, ces dégénérés, Zurich, la Côte d'Azur, Amsterdam, plus ou moins interdits de publication.  L'amitié de Zweig et Roth (photo), si dissemblables quoiqu'issus tous deux de l'Autriche-Hongrie, était assez explosive, l'un célèbre auteur de nouvelles raffinées, l'autre dans la dèche et la déprime et qui ne serait reconnu que bien après sa mort. Critiquant parfois vertement et réciproquement leurs oeuvres ils  s'appréciaient néanmoins, Zweig acceptant volontiers les conseils littéraires de Roth, celui-ci acceptant encore plus volontiers l'aide financière de Zweig.

Roth

                               En juillet 1936, tous ces réfugiés partageaient encore un apéritif sous le ciel de la mer du Nord. Koestler allait couvrirr la Guerre Civile Espagnole. Berlin allait avoir ses Dieux du Stade. Expression consacrée, l'Europe dansait sur un volcan. Thanatos planait déjà sur la côte belge, qui devait conduire au suicide Ernst Toller, à New York, Stefan Zweig et sa jeune femme Lotte Altmann, au Brésil. Alcoolisme terminal et déprime maximale firent de la mort à Paris de Joseph Roth plus qu'un simulacre de suicide. Ce court roman-vrai de Weidermann est très intéressant, une saison à la plage en compagnie de sces écrivains "massacrés" qui restent des hommes, Dieu merci, et non des icônes. J'aurais aimé peut-être quelques éléments biographiques d'accompagnement car si j'ai beaucoup lu Roth (La marche de Radetzky est un de mes chocs littéraires) et un peu Zweig pourtant plus connu (c'est vrai que le cinéma y est pour beaucoup), les autres figures importantes de ce livre demeurent assez ignorées en France. Dominique partage cet avis. Ostende 1936 - Voker Weidermann

 

 

                              

 

 

 

 

 

 

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12 juin 2015

Antoine, l'été et la Grosse Pomme

Masse critique

Changer

                                 Mention assez bien pour cette collabo Babelio, cette collaboration plutôt car l'apocope collabo sonne mal, définitivement. J'aime bien ce livre d'Antoine Audouard. Vif et enlevé, tonique et gentiment nostal. Mais il m'a quand même un peu énervé surtout au début car je déteste les grand-messes type 10 mai 81 et leur côté branché bien démago. Et je craignais qu'André ne me casse vite les pieds à coups de slogans comme Antoine Audouard avec son titre "moi je". Mais passé cette irritation épidermique chez moi fréquente j'ai aimé cette longue virée à New York, quoique très branchouille elle aussi. Sûr que débarquer dans la Grosse Pomme et (presque) aborder Lou Reed et les icônes de la Factory, on n'y croit pas trop mais on accepte.Après tout on n'est pas sérieux quand on a vingt ans dans le Village vers 70. Et on n'est guère plus sérieux quand on lit Changer la vie.

                               Foin-loin de la Bastille André et François se retrouvent un été à New York, et, au long des chapitres portant tous le nom d'une ou deux chansons, Doors, Velvet, Springsteen, Tom Petty (ça sonne d'ailleurs assez bidon), se retrouvent dans la virevoltante noria de la ville qui ne dort jamais. Changer la vie tient du roman d'apprentissage qui aurait troqué l'Italie du XIXe pour le milieu très in de l'édition est-américaine, et une ambiance The New Yorker où passerait un binoclard maigrichon  en route vers son psy. Beaucoup d'humour dans ce livre qui n'assène rien, gauche bobo mais pas méchante, rythme enlevé, sexuellement actif et pré-sidaïque. Autant dire la préhistoire. Rien de fondamental mais un voyage sympa dans l'image de New York début eighties, vue par un écrivain alors jeune élevé aux chroniques du Canard Enchaîné où officiait Yvan Audouard son père.

                              Antoine Audouard évoque pour son héros principal André et pour ses 20-22 ans la déception joyeuse. Et ça, j'aime vraiment beaucoup.L'idée qu'à vingt ans on est un gros bêta, je le sais, j'ai eu vingt ans. Et que ce qui est somme toute assez marrant, ça dure rarement. Non, ça dure jamais. Je remercie Babelio qui continue de me faire confiance.

                             

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03 mai 2015

La tête des autres

peuple

                                Auteur jeune, François-Henri Désérable  a choisi pour ce recueil une héroïne heureusement démodée mais qui eut ses heures de gloire, la veuve de Saint Pierre, la Louisette, le rasoir national. Mais j'ai un faible pour la moins connue abbaye de monte-à-regret. Au générique de cet article ce sera donc starring la Guillotine. Dix textes, j'hésite à dire nouvelles, qui nous replongent dans la Terreur, cette époque bénie où tel qui décapitait vendredi pouvait perdre la tête dimanche. Et tout ça est très finement raconté avec humour et réflexion. Souvent à travers les souvenirs d'un gardien de prison ou de différents témoins on revit ainsi les derniers instants de célébrités, à commencer par l'Autrichienne.

                              Le titre du livre est la dernière phrase prononcée par Danton lui-même. Danton narre ainsi en personne ses heures ultimes. On sait le tempérament jouisseur de cet homme et son opposition à l'autre, le poudré, le rigide. La truculence est donc bien là dans les adieux de Danton et Désérable y fait merveille, "Les cuisses des femmes me guillotineraient, le mont de Vénus serait ma Roche Tarpéienne". Mais ne nous y trompons pas, toute la hideur de l'institution capitale parcourt le livre.

                             Le plus grand esprit français du siècle dernier évoque la haute figure du savant Lavoisier. C'est génial. "Devant l'échafaud il continua de lire jusqu'à ce que son nom fût appelé. Alors il sortit de sa poche un signet, le plaça à la page où il avait arrêté sa lecture et, sans prononcer une parole, posa sa tête sur le billot". Le grand chimiste aurait pu tenir un blog littéraire.

                             Mais tous les épisodes de Tu montreras ma tête au peuple valent le détour. Les confidences du petit-fils de Sanson, Sanson, exécuteur de son état dont le descendant n'hésite pas à louer le sens de l'humain, "On a beau dire, répétait souvent mon grand-père, la guillotine est une grande avancée". Le chagrin de Marie-Joseph Chénier, culpabilisant de la mort de son frère André. Les pages Marie-Antoinette, consacrée à la gorge ex-royale, et à Charlotte la jolie normande marassassine. Ce livre de François-Henri Désérable, qui devrait se méfier, avec ses prénoms très Ancien Régime, est passionnant, pas seulement pour qui aime l'Histoire, mais aussi pour le courage et la classe de certains condamnés, leur drôlerie parfois, leur pathétique parfaitement mis en scène, de façon très concrète par l'auteur né en 87, très prometteur. Il est vrai qu'il est picard, comme moi...Et hockeyeur professionnel, comme moi. Non, pas comme moi.

 

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27 avril 2015

Afrique adieu

Masse critique

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                                 Voilà le quatrième et dernier ouvrage de la sélection Prix Relay Babelio. Et ce fut un grand plaisir, les quatre livres étant de qualité. Dominique de Saint Pern revient sur Karen Blixen d'une superbe manière, non avec une biographie de plus mais avec un portrait joliment brossé qui va au delà du célèbre et très réussi Out of Africa, bien que Meryl Streep apparaisse dans Baronne Blixen, qui reste un roman, et ne fait pas l'impasse sur le Danemark après son retour du Kenya. C'est peut-être un peu moins "grand romanesque" mais c'est très attachant.

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                                  Clara Svendsen, polyglotte, pianiste, latiniste fut longtemps la secrétaire dame de compagnie infirmière traductrice esclave, oui, tout ça, de Karen Blixen. Dans ce roman elle est la passeuse qui nous immisce dans la complexité de la galaxie Blixen, personnalité décidément bien difficile à circonscrire. Ses triomphes littéraires et sa santé chancelante, en grande partie cadeau de son mari Bror, ses très nombreux paradoxes, ce qu'il faut bien appeler son snobisme, sa passion pour Thornkild Bjornvig, poète plus jeune de trente ans, son amertume et une haute idée d'elle-même parfois nous conduisent à trouver Isak Dinesen Karen Blixen un peu "trop". Son carnet d'adresses nous énerve un peu, Truman Capote, John Gielgud, Cecil Beaton, Carson McCullers. Une scène sublime vers la fin du livre: un homme deux fois immense, à l'Hôtel d'Angleterre, Copenhague, n'ose lui téléphoner. Il repartira, sans la voir, intimidé. Il en fallait pourtant beaucoup pour impressionner Orson Welles. Je me fiche bien de savoir si c'est vrai, mais j'adoube cette anecdote. Citizen Welles adaptera après sa mort Une histoire immortelle. Quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende.

                                  Vous voulez savoir pour Denys Finch Hatton. L'Afrique est là bien présente. Les Kikuyus et les Somalis, les fauves et le Gipsy Moth jaune étincelant qui devait l'emporter. Et sa tombe sur la colline. Mais vous savez tous l'histoire. "Jamais plus sa voiture remontant l'allée. Jamais plus sa longue silhouette sur le seuil de sa véranda. Jamais plus ses chapeaux accrochés à la patère". Baronne Blixen, le livre, a su s'affranchir de son modèle et de sa très belle mise en scène hollywoodienne (ne cherchez pas, c'est un hommage, une qualité). Dominique de Saint Pern a tout bon, les climats, les cocktails, la chasse et la littérature, la grandeur et les petites petitesses du presque Prix Nobel anorexique et tabétique. Allez-y sans crainte de doublonner avec La ferme africaine, avec Out of Africa ou avec une bio traditionnelle. Vous y apercevrez un lion étendu non loin de Mbogani, vous y sentirez le souffle du vent sur Elseneur, et vous y aimerez plus encore la Baronne avec parfois des envies de la gifler.

                                   "Il (le soleil) joue avec son propre reflet dans l'eau puis s'amuse à caresser le pelage tacheté des girafes, ou bien la fine accolade dessinée à l'encre de Chine sur les flancs des impalas venus se désaltérer; enfin, indolent, il glisse sur le plumage des flamants et le lac brûle soudain dans la lumière des couchants."

Dominique  d'A sauts et à gambades    Baronne Blixen - Dominique de Saint Pern

 

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15 avril 2015

Droit dans le mur

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                                 La lecture commune avec Valentyne La jument verte de Val est une douce habitude. Et cette fois c'est un grand bouquin, du moins est-ce mon avis, Le mur invisible de l'Autrichienne Marlen Haushofer, livre que je croyais tout récent alors que l'auteure a vécu de 1920 à 1970. La forêt autrichienne est le cadre de plusieurs de ses romans. Son père était garde forestier. Une femme d'âge un peu indéfini se retrouve en situation de survie mais en l'occurrence la classique île déserte est un chalet de moyenne montagne séparé brutalement du monde par un mur (die Wand, titre original), un mur invisible dressé en une nuit alors qu'elle était seule dans la maison. Variation sur le mythe de Robinson mais aussi récit post-catastrophe, Le mur invisible est écrit dans un langage solide et terrien, les préoccupations de l'héroïne étant terriblement basiques. Ceci n'empêche pas l'émotion ni même l'émotion qui nous étreint.

                                      La nature, bien que géographiquement assez close, tient évidemment le rôle principal dans cette histoire qui ,dirai-je, tourne en rond mais dans le bon sens. De son chalet à l'alpage l'héroïne va tenter de vivre au mieux cette curieuse réclusion. Point trop de questions sur le probable cataclysme qui l'a plantée là, nantie heureusement de quelques outils dont il faut déjà mesurer l'apprentissage, pas une mince affaire. On est ainsi au plus près de la nouvelle éducation de la prisonnière qui doit ainsi "faire avec" et souvent "faire sans". L'importance du règne animal est ici déterminante et c'est d'un chien et d'une vache tous deux rescapés que viendra le répit. Sans anthropomorphisme aucun ni la moindre mièvrerie Marlen Haushofer nous tient ainsi au plus serré de cette relation si essentielle entre l'héroïne, on ne sait jamais son nom, et ses animaux, à la fois sa survie, sa joie modeste et son tourment.

                                     Récit de type "survival" en bon franglais, mais surtout une belle réflexion sur la place de l'humain, sa force parfois et sa fragilité souvent, Le mur invisible n'est jamais un réglement de comptes avec le siècle des génocides mais plus simplement une belle méditation et que ce soit une femme, seule et pas plus forte ni plus intelligente qu'une autre, qui endosse le rôle unique de cette relecture en quelque sorte du célèbre roman de Daniel de Foe, nous rend ce livre d'autant plus précieux. L'adaptation au cinéma, que je n'ai pas vue, jouit d'une bonne réputation. Alors laissez-vous séduire par ces saisons autrichiennes un peu carcérales, guettées par la folie mais pas désespérées.

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10 avril 2015

Le temps des sauterelles...

Masse critique

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                                 Un parfum d'herbe coupée, troisième choix du Prix Relay, pour lequel Babelio m'a fait confiance, ne me disait rien qui vaille. Je craignais un de ces récits d'enfance régionalistes, jamais désagréables, presque toujours convenus. Puis je vis que l'auteur collaborait à Télérama, ce qui n'était pas pour me rassurer. Télérama et moi sommes en délicatesse depuis trente ans. Bref, tout ça ne m'emballait pas. Mais c'est un fort bon premier roman que nous tenons avec Un parfum d'herbe coupée,  une piquante suite d'instantanés de la vie, souvent le gôut d'un joli spumante, parfois le spasme d'une rencontre que l'on devine fondatrice et destructrice, quelquefois aussi le drame brutal. A peu près tout ce qui a fait nos 25 premières années, et Nicolas Delesalle sait toucher son lecteur, jamais à grands renforts de scènes lacrymales ou alourdies. Non, c'est aérien et que ce soit les vacances, les filles, les copains, la vie est toujours la plus forte, une belle brassée d'herbes fraîches.

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                                Bien des figures nous restent à l'esprit une fois le livre fermé, de celles qu'on croit avoir rencontrées et dont le portrait sensible nous  à émus. Totor le vieux paysan voisin de la maison de famille qui reluquait si bien les jeunes filles en fleurs du haut de ses 80 printemps, mais qui savait les cèpes comme nul autre. Le cèpe, une madeleine. Alexander, le '"jumeau" de l'auteur, une tombe au Père Lachaise, un ami posthume dont Nicolas se sent proche. Vous est-il arrivé quelque choses de semblable? Raspoutine, le jeune puis vieux chien de la famille. "J'étais parti là-bas avec l'idée de bien rigoler. J'étais revenu avec la gueule de travers et toute la solitude des hommes sur les épaules" écrit Nicolas Delesalle après un reportage chez un crémateur animalier.

                               Un parfum d'herbe coupée excelle à situer ces moments clefs d'une jeunesse somme toute heureuse, où chacun peut se reconnaître en partie. Qui dira le génocide des sauterelles passagères des fusées confectionnées par ces ados taquins des étoiles? Et l'étonnement du jeune Kolya, il y a chez les Delesalle une origine russe, quand deux jeunes maître-nageurs l'initient au sauvetage en mer avant qu'il ne commence à comprendre que c'est le meileur moyen d'approcher ses soeurs ainées. Vous ne regretterez pas de faire quelques bouts de chemin, à saute-mouton par dessus les années, avec Nicolas Delesalle. Outre le parfum de cèpes et d'herbe coupée vous y humerez les effluves des petits bonheurs rarement exempts d'amertume de vos propres tendres années. On parie?

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03 avril 2015

Plus noir que vous ne pensez

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                                Ce bouquin est profond. Ce bouquin est brutal. Sombre et dur comme le titre original Hold the dark il campe un Alaska, cette curieuse entité presque animale, ce surnuméraire territoire américain qui commence vraiment bien au delà d'Anchorage, où la persistance de chamans mêlée aux conditions extrêmes et où le culte ancestral du loup frère et tueur constituent le terreau de cette histoire hallucinée, de glaces et de peaux vêtue. Y galope aussi, ou plutôt y glisse sur les rares chemins l'imaginaire du lecteur que William Giraldi emmène aux confins sans nous tenir trop la main.

                               Suite à des disparitions d'enfants on incrimine les loups à Keelut, village ravitaillé par les corbeaux mais même ceux là ne s'y aventurent qu'à ailes mesurées. Russell Core, écrivain, spécialiste du genre canis lupus, descend chez Medora Slone dont le fils est le dernier disparu. Vernon Slone le père est alors dans un quelconque désert irakien (il faut s'y habituer, le Vietnam ne se fait plus guère en littérature). Dans ces contrées ultimes ni le scientifique ni le flic ne sont maîtres des temps, pas plus le temps météo que le temps chrono. Ce noir qui vous tombe sur l'épaule en un souffle, ces taiseux de tout âge qui ne répondent pas, cette omniprésence du métal d'une dague ou d'une crosse de fusil, ces rafales de blizzard à égarer les plus rusés, ce pays est si rude que le titre français pour une fois est acceptable. Ni dieu ni homme pour vivre ici,seulement survivre. et tous ne survivront pas.

                               L'auteur a l'habileté de ne pas désigner de héros, ni le père, ni la mère, ni l'écrivain, ni le policier, ni l'ami indien. On emboîte les pas des uns, le sillage des autres. Mais rarement roman ne m'a paru aussi tranchant, lame effilée et gorges surprises. C'est qu'on tue beaucoup dans Aucun homme ni dieu, la plupart du temps vite, et bien. Curieusement c'est d'une langue de poète que nous apprenons , ou plutôt nous devinons quelques mystères. Il ne convient pas d'en dire plus sur ce bouquin qui fera date et nombre de blogs l'évoquent, voir plus bas. Encore deux mots si vous le permettez. Je recommande une extraordinaire scène d'accouchement, plus proche de la grotte que de la clinique. Et un petit extrait de dialogue très court, un chasseur dit au père:"T'as remarqué comme les gens qui vivent ensemble depuis longtemps finissent par se ressembler. C'est pour ça que je vis seul. Je ne veux ressembler à personne d'autre que moi". Quant aux loups ils finiront par être moins loups que les hommes car eux, au moins, sauront rester à leur place.

Aucun homme ni dieu - William Giraldi C'est l'avis de manU B. Mais il y a aussi Aifelle, Ariane, Clara, Dominique, Sandrine, Val  et Véronique .

                               

 

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21 mars 2015

Ville tremblée

Masse critique

logo_prix_relay Toujours dans le cadre du Prix Relay nous a été proposé le dernier roman de Laurent Gaudé. En ce qui concerne Gaudé je ne suis pas très impartial, ayant aimé les quatre livres déjà lus, Le soleil des Scorta, Eldorado, Les oliviers du Négus, Pour seul cortège, et ayant installé cet auteur dans mon panthéon, visible sur ce blog.Pourtant, et je sais que l'on parle souvent des auteurs haïtiens, le livre est d'ailleurs dédié à Lyonel Trouillot, je ne subis pas le tropisme caraïbe francophone car le baroque type sud-américain ne me convient guère. Malgré tout Laurent Gaudé a un si beau talent que ce livre restera pour moi une réussite.

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                               Les esprits foisonnent, on le sait, à Port-aux-Princes, aux curieux noms de Baron Samedi, Gédé Fouillé, Gédé Loraj. Quant aux humains leurs patronymes sont tout aussi fringants, les jeunes infirmières s'appellent Lagrace ou Ti-Poulette et les hommes Jasmin Lajoie, Prophète Coicou ou Facteur Sénèque. Aussi délirant que les bus ou les murs de la capitale haïtienne, une jubilation rien qu'à les lire à voix haute. Misérable parmi les misérables Haïti mêle comme aucun autre pays horreurs et couleurs. La vie est plus forte là-bas que partout ailleurs, plus encore depuis le séisme, destructeur et pourquoi pas, refondateur. La richesse de l'écriture de Laurent Gaudé me donne envie de le plagier gentiment. Lire Danser les ombres c'est accompagner chacun, les vivants comme les morts, avec pour seul cortège de funérailles le souffle de ces thorax enfoncés, la peur du ventre de cette terre fumant de ruines, l'improbable quête du rare médicament, et la solidarité de ces maudits de la perle des Antilles.

                             Beaucoup d'amitié, de la part de ceux qui n'ont rien et donnent encore. Une ode à l'énergie et à la jeunesse. Plus qu'un hommage un peu compassé, un hymne coloré comme un mur naïf d'un quartier plus pauvre encore, bosselé comme ces trottoirs de la ville, aux béances dont s'exhalent les cris mutiques et ultimes d'éventuels survivants. Je prenais Laurent Gaudé pour un très bon écrivain. Des miasmes d'Hispaniola et des fruits de là-bas, contés à sa manière, je conclus qu'il est un grand écrivain. Babelio et le Prix Relay m'ont permis ce voyage d'une belle richesse. Ce fut un plaisir.

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